Sommet Afrique - France : Et l’élève leva son petit doigt…

"La révolution politique, c’est la révolution de la société civile." Marx

   Jai d’abord, face à ce grandiloquent évènement, opté pour le silence. Il est parfois plus expressif, plus politique qu’il nen a l’air. Dans le contexte actuel de saturation et de confusion générale, il appert, comme une arme élémentaire et salutaire.

Mais avec la flambée des attaques et contre-attaques ad hominem, des critiques serviles et des autosatisfecits imbéciles, face au brouillard de plus en plus épais, aux bruits de plus en plus assourdissants, je crains que mon silence narrive même plus à se distinguer du bavardage et qu’il se dilue, se perde dans les volubilités quotidiennes, les banales polémiques de toujours.

Armé de mon silence, je m’aventure à une prise de parole. Non pour conforter les postures déjà en place, mais pour dire nettement et franchement les choses comme elles le sont.

Laissons de côté le débat sur les personnes. Il ne sert strictement à rien. Les vertus et vices des uns et des autres, s’il est un Dieu, qu'il s’en charge.

Examinons la chose (le sommet) en elle-même. Elevons-nous, si j’ose dire impunément, à la hauteur dudit sommet et formulons brièvement quelques réflexions.

La tradition française des sommets Afrique-France ou France-Afrique

   C’est à partir de 1973 que les sommets Afrique –France ont été institués entre monarque français et dirigeants Africains francophones. C’est à dire l’ex Afrique Equatoriale française et l’ex Afrique Occidentale française. Manière diplomatique, pour l’ex puissance colonisatrice, de garder la tutelle, la mainmise sur ses ex colonies devenues par la force des choses des Etats.

Le 13 novembre 1973 Georges Pompidou réunit une dizaine de chefs d’Etats africains parmi lesquels deux grands pionniers de la Francophonie : Hamani Diori (Sénégal) et Léopold Sédar Senghor (Sénégal). En 1975, le sommet a lieu à Bangui, sous la présidence du valeureux Valéry Giscard d’Estaing, « ami » et confident du cher Empereur Jean Bedel Bokassa.

Depuis lors, entre la France et « l’Afrique », les sommets s’enchainent. Chaque Président de la 5e République apportant sa touche, son style, ses fantasmes, et nourri des lubies de l’époque. #Partenariat #InvestissementSolidaire #AfriqueNouvelle

En 1990, à la Baule, Père Mitterrand  sermonnait ses ouailles (dirigeants) africains à la démocratie. Il annonçait que la sainte France n’accorderait plus son « aide », sa « grâce », sa « miséricorde », qu’aux pays africains nettement convertis à la démocratie : multipartisme, élections libres et transparentes (c’est la formule consacrée), alternance au Pouvoir. Surtout ça !

30 ans après, Mitterrand repose à jamais au Ciel. Sa France n’est plus vraiment la France, un empire je veux dire, bien qu’elle ait gardé les réflexes. Comme les autres démocraties occidentales, elle traverse surtout une crise existentielle inédite, quasi cosmique.

Le N+1, Emmanuel Macron, le manager-monarque disrupte. Il décrète: fini les Chefs d’États africains, place à la « société civile » !(clair-obscur concept). Son « Sommet Afrique- France » maintient la France, l’Etat français à son poste, et chamboule l’Afrique comme s’il s’agissait d’une pâte à modeler, et comme s’il était directement inspiré par le poète Victor Hugo:

« Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; au vingtième siècle l'Europe fera de l'Afrique un monde. Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra. Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu donne l'Afrique à l'Europe. Prenez-la."

Macron, figure étatique, a résolu le problème. Il a refait une « Afrique nouvelle ». Sans Chefs d’États. Les fameux méchants « dictateurs ». Je rappelle ici que l’accusation de « dictateur » n’a aucune valeur politique mais morale. Elle sert moins à décrire, à définir précisément qu’à exclure, à salir, à jeter l’opprobre. L’Occident, dans sa blancheur incarnée, ne sait plus faire que ça : anathémiser.

Une « Afrique », sans les États : le rêve des multinationales, du capitalisme. Regardons ce qui se passe en Somalie, en RDC, en Centrafrique...

 « L’Afrique nouvelle », celle de Macron, c’est la « société civile ». Cette Afrique nouvelle n’est  pas seulement privée de ses figures étatiques, mais aussi de ses peuples, ses populations, ses partis politiques, ses syndicats, ses coopératives, ses paysans, ses débrouillards. Il s’agit, en vérité, d’une Afrique fantôme.

En regardant ce qui s’est déroulé à Montpellier, on pourrait donc parler du sommet de l’Afrique fantôme et de la France affaiblie. Du sommet de la France Affaiblie et de la france cachée (sa part africaine, sa greffe non greffée).

La France n’est plus une puissance digne de ce nom. Elle n’est plus une puissance politique, économique, littéraire (culturelle), géopolitique, scientifique…Peut-être, pourrait-on lui reconnaitre le statut de puissance comique ! De situation.

Lorsqu’on parle du sommet Afrique- France, qu’est-ce que « l’Afrique » dans le cas d’espèce?  Cette « Afrique » ne renvoie pas à un continent avec ses 54 Etats. Elle ne renvoie pas à une institution représentative, symbolique, légitime, ou légale. Elle ne renvoie même pas à un projet.  Ou sinon posons cette question rhétorique : quel est le projet politique de cette « Afrique » présente à Montpellier ? « L’Afrique » ici n’est rien, elle est vidée de tout ce qui peut faire d’elle une entité politique. Elle est un ramassis. D’humeurs et d’opinions. D’indignations et de trémolos.   Tout au plus, elle est un logo, avec lequel il faut s’afficher pour une raison ou une autre. Par contre, le projet de la France dans cette affaire est plus ou moins claire: rester au centre de l’Afrique, enfin ne pas se retrouver bredouille en Afrique; la concurrence est féroce. Et Macron était au centre des critiques. Tel un père polygame, acceptant pour une fois de sa vie, être le réceptacle de toutes les colères de ses enfants abandonnés. 

Il est comique de constater que ceux et celles qui accusent les dirigeants africains de « dictateurs » patentés, d’illégitimes/illégaux, ne daignent se demander à leur tour : qui est ce qu’ils représentent ? Qui les a mandatés ? Quelle est leur légitimité ? Quelle différence entre les « dictateurs africains » et cette « société civile » ? La parole de Macron engage la France. La parole de cette fameuse « société civile » engage quel pays africain?  Engage-t-elle seulement la famélique Union Africaine ? Non.

L’Objectif du sommet

   Macron n’a guère le pouvoir de redéfinir les relations Afrique/France. Il n’arrive déjà pas à tracer une voie pour la société française. Aucun Président de la République n’a ce pouvoir. Et tant mieux !

Pour entrer dans une nouvelle ère des relations Afrique-Europe, Afrique-Asie, Afrique-Amérique, il faut déjà sortir de notre conception fossilisée de l’économie, de la politique. L’Afrique demeure,un vaste espace de non-droit, de pillage, d’expérimentations, et les africains, des êtres « en trop » dans ce monde écologiste. Pour entrer dans une nouvelle ère Afrique/Europe et non Afrique/France, rétablissons la symétrie, Il faut une réelle émancipation des peuples côté Afrique et côté Europe. L’affaire ne se joue pas au niveau des représentants des Etats.

 Il est curieux que cette « société civile » connectée et informée n’ose même pas regarder comment ce Macron gère les affaires internes de son propre pays, afin de tirer quelques leçons. Elle s’embarque gaiement avec ses vœux, ses espérances en compagnie du capitaine Emmanuel à bord.

Disons-le, avec la tranquillité des boudhistes, ce n’est pas avec un rapport de 150 pages remis à Macron, qu’on émancipera les peuples, qu’on ouvrira une nouvelle voie, qu’on inventera une nouvelle politique. Ce n’est pas avec une Maison de l’Afrique dans les rues de Paris qu’on dynamitera ce que certains appellent la FrançAfrique, et que j’appelle simplement la corruption.   Et la corruption n’est ni le privilège de la France, ni celle de l’Afrique. Elle n’est pas le privilège des Chefs d’Etats. Ce concept de FrançAfrique ne me semble guère intéressant ou même pertinent. Il est mystificateur. Ronflant.  Pis, ce qu’on a vu à Montpellier, c’est aussi une FrançAfrique. Une corruption. Macron corrompt une certaine intelligentsia « africaine » ou disons une certaine intelligentsia se laisse corrompre par Macron ou encore Macron et une certaine intelligentsia africaine essayent de corrompre tout un continent. La corruption n’est pas qu’une histoire d’argent. Même si à ce niveau, on pourrait toujours légitimement chercher à savoir qui a empoché quoi. La corruption c’est aussi au niveau des idées. De la pensée. En une formule :Sommet France –Afrique : Sommet de la corruption.

En 1884, on partageait l'Afrique tà Berlin entre européens. En 2021, on se raconte des histoires au sujet des relations France-Afrique à Montpellier. "Histoire, que tu es lente et cruelle!" Trotsky.

L’émancipation des peuples passe par la politique, la vraie. Celle qui lie les intellectuels aux masses. Non les intellectuels à un Chef d’Etat. Non « la société civile » à un Chef d’Etat démocratiquement élu. Le « peuple » dans tout ça ?

 

L’Afrique contre elle-même

   Les « africains » ne sauraient reprocher à la France d’être un empire (ou ce qu’il en reste). Ce serait faire preuve d’une naïveté coupable, d’un attardement mental. On ne reproche pas au feu de consumer, on l’éteint. Les Africains ou les pays africains ont le choix de défaire, daffronter l’empire (pas sur les podiums) ou de se soumettre continuellement.  Les Africains n’élisent pas le président de la République française, ils ne peuvent sous aucun prétexte, lui soumettre leurs doléances, leurs vexations, leurs réclamations.

Si on estime que la France attaque l’Afrique, mine le développement de certains pays africains, cela voudrait dire qu’elle est un « un ennemi » politique.  Et pas un ennemi de seconde zone. Non, un ennemi séculaire, qui a dû prouver à plusieurs reprises sa capacité à nier l’Afrique, à pourrir l’existence de certains pays africains.

Face à un tel « ennemi » qui attaque, la moindre des choses est de se défendre en s’organisant. De contre-attaquer. Si vis pacem para bellum.

Il n’y pas de colloque qui tienne avec « lennemi ». Sauf si on a acté une bonne fois pour toutes la suprématie de l’ennemi, et qu’on décide, convaincu de sa propre faiblesse éternelle, de vivre sous sa tutelle, sous son regard. En supplicié. En asservi.

Ministère de la parole

   Certains commentateurs nous font remarquer que la « jeune génération africaine » a parlé au président de la République française, sans complexes. Comme s’il s’agissait là d’une prouesse, une fierté.  N’est-ce pas là une insulte masquée ou inconsciente ? Pourquoi ces citoyens libres devraient-ils avoir des complexes devant un président qui se fait tranquillement gifler par un quidam dans la rue ?

Va-t-on réduire l’enjeu des pays à africains à cette monstration stérile ? Macron a décidé d’offrir une tribune, un exutoire. La « société civile » s’exécute. Chacun son rôle. Chacun sa fierté. Chacun sa gloire. 

La simple idée d’un sommet France/ Afrique, disons aussi Chine/Afrique, Russie/Afrique, Turquie/Afrique est une défaite pour l’Afrique ou de l’idée Afrique en tant qu’entité politique. Ce réductionnisme de l’Afrique, en tout cas, est la preuve qu’elle demeure toujours l’espoir, la ressource intarissable du capitalisme. Toutes les puissances du monde font asseoir l’Afrique et lui promettent monts et merveilles…. L’Afrique n’est pas une nation. Certains peuvent le vouloir, mais ce n’est pas le cas et ce n’est même pas en voie de l’être.

La construction de l’Afrique, en tant qu’entité politique et économique, est au stade 0. Que dis-je, au stade -2.

Si en 2021, l’intelligentsia africaine, dans ses élans révolutionnaires, n’en est qu’à remettre un rapport de 150 pages au jeune Macron, Messieurs, Dames, l’heure est pathétiquement grave.

« Quelle terre que cette Afrique ! »

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