La lutte des classes et le mouvement des gilets jaunes

" Tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce". Marx, reprenant en partie Hegel.

Commençons par un léger pastiche du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, signé par l'inventeur du communisme: 

"La révolution sociale du XXIe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XXIe siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, naguère, ce fut autour du contenu de déborder la phrase, maintenant c'est l'image qui dépasse la phrase et le contenu. (Confère Corbière et son tweet-cliché à l’issue de « La fête à Macron », confère Jacline mouraud, confère l'Assemblée Nationale, Confère la politique telle quelle,etc.)"

"Il suffisait d’entendre les jappements de triomphe, dénués de toute modestie, avec lesquels ces messieurs les politiciens de tous bords se félicitaient réciproquement des effets miraculeux de novembre 2018. Le 17 novembre 2018 était devenu chez eux une idée fixe, un dogme libérateur, comme pour les chiliastes le jour où le Christ devait ressusciter et instaurer sur la terre le royaume millénaire. La faiblesse avait trouvé, comme toujours, son salut dans la croyance aux miracles, elle s’imagina avoir triomphé de l’ennemi, parce qu’elle l’avait exorcisé en imagination, et elle perdit toute compréhension du présent, se contentant de magnifier l’avenir qui l’attendait et les actes qu’elle se proposait d’accomplir ce 17 novembre."

Le terrain

Il est vrai que je ne faisais nullement confiance au mouvement du 17 novembre. Pour la bonne raison qu'il était traversé par trois principaux courants liés au combat interne à la société bourgeoise: l'automobilisme (gilet jaune), l'écologisme (les authentiques de gauche qui dénonçaient les faussaires du gouvernement), et le fiscalisme (cette maladie des sociétés avancées qui consiste maintenant à réduire la politique à une question de pouvoir d'achat, mandat après mandat, tout se joue sur ce terrain).

Seule m'était chère leur faculté d'indignation.

Leur anti-macronisme était bien trop large et nerveux pour que je me sente concerné. Il rassemblait, du camp fasciste  (Le Pen ) au camp progressiste (Mélenchon). Il réunissait les soutiens de Fillon et les prétendus communistes. Dans le camp progressiste, précisément dans la chapelle Insoumise, gangrenée par l'électoralisme, on faisait de la rhétorique, de l'esprit, lorsque quiconque essayait de dénoncer ce mouvement attrape-tout, open-bar du 17 novembre. On arguait que les fascistes sont partout: boulangerie, métro, rue...faudrait-il arrêter de prendre le métro parce que des électeurs du FN y seraient? Argumentait-on. Une façon bien légère d'entrer sur le terrain de la lutte politique. En effet, lorsque je suis dans la rue, dans un magasin, à la boulangerie, il y a très certainement des fascistes.  Cependant, ma présence dans chacun de ces lieux, à un moment bien précis, n'a rien de politique. Je ne me lie en rien avec eux. Je ne suis pas engagé dans une lutte politique, lorsque je suis assis au cinéma, et qu' à côté, se trouvent des étudiants de Marion Maréchal Le Pen. Leur présence ne saurait me hérisser le poil. Sauf si, l'un d'eux, par excès de militantisme criminel, me traite de macaque qui pue. Là, coup sur coup, civilité contre civilité, je lui enfilerai un bon poing sur son œil gauche, avec l'espoir de voir son arcade sourcilière saigner de son sang bleu marine. 

Donc, manifester, défendre une cause dite commune,  affronter les forces de l'ordre aux côtés des fascistes, de l'Extrême droite c'est autre chose. C'est une erreur politique. Et ceci n'est pas une question de morale.

Je me suis rendu ce matin aux côtés de quelques gilets jaunes. Je portais un manteau noir. De deuil! J'ai discuté avec deux, trois colériques vêtus de jaune. Ils m'ont assuré que leur colère dépassait largement la taxe carbone. Qu'ils exprimaient une colère des gens d'en bas. Qu'ils sont là pour la démission de Macron. Effectivement, sur quelques pancartes et banderoles, on appelait Macron à la démission.

Il était beaucoup question de la France. Il était beaucoup question des français. Après tout, on est en France, bordel de merde. Mais bon, je ne pouvais pas retenir ma langue, j'ai quand même demandé à un manifestant pourquoi ils ne s'expriment pas également sur le sort de ces ouvriers sans papiers, ouvriers étrangers de droit inférieurs, français de tierce zone...Pourquoi dans leur colère contre les injustices je ne ressentais pas la prise en compte du prolétariat nomade, qui demeure quand même en France, la classe la plus exploitée...Pourquoi vous qui avez pu prendre la parole ne vous faites vous pas les porte-voix de ceux qui ne peuvent pas prendre la voix, ou alors quand ils la prennent, personne ne les voit, ni ne les entend?

Le gilet jaune m'a fait savoir que leur manifestation était un plaidoyer commun. Qu'il n'allait pas commencer à créer clans dans le mouvement des clans...et puis, a t-il conclu, on est chez nous. C'est aux immigrés de s'intégrer. Sa réponse ne m'a guère étonné. Elle était bien sûr fausse. Un plaidoyer commun? Grosse blague! Terrible blague!

L'éternel recommencement

Il s'agissait d'un plaidoyer sur le pouvoir d'achat. Les étrangers, le prolétariat nomade de France n’en sont pas encore à ce stade de développement, ce stade d'égoïsme.  La question du pouvoir d'achat ne saurait être méprisée, mais elle ne saurait être le point de départ d'une vraie alternative. L'oligarchie a veillé à ce que son prolétariat soit divisé, sa classe moyenne elle-même divisée, elle sait qu'une révolte d'une partie du prolétariat, ou de la classe moyenne, ne saurait aboutir à grand chose.

La condition d'un véritable mouvement en France, en ce XXIe siècle, est la prise en compte radicale de la question des étrangers, des droits des travailleurs sans-papiers qui ne sont guère les mêmes que les droits du travailleur français. Pourquoi? Parce qu’il s’agit des plus faibles, des plus délaissés et exploités. Il faut donc partir de là pour être certain qu’on oublie personne. Ils ne sont rien, qu’ils soient tout.

Or, on le sait pour le Front National, il est hors de question. Un travailleur français est d'abord et avant tout un français travailleur, il ne saurait être logé à la même enseigne qu'un travailleur étranger, pire un sans-papier. Comment la gauche peut donc prétendre lutter aux côtés des militants frontistes sous le prétexte du pouvoir d'achat?

Certes, j'aurais pu me réjouir, du fait que les syndicats traditionnels aient été mis de côté, car leur rôle dans la division du prolétariat, n'est plus à démontrer. Il suffit d'évoquer l'emblématique grève de Talbot en 1983. Et, dès cette époque déjà, la gauche française, notamment socialiste, avait pu démontrer ses accointances avec l'Extrême Droite, puisque c'est le 1er ministre Mauroy qui avait alors déclaré : " ce sont des chiites étrangers aux réalités sociales de la France ". A l'époque l'insoumis Jean Luc Mélenchon n'avait peut-être pas jugé utile de claquer la porte du PS. Il faisait encore ses classes, sa carrière.

Les travailleurs immigrés, et donc les étrangers, ont toujours été le parent pauvre des luttes sociales en France. Ces luttes sociales ne visent donc que l'amélioration du français moyen. Elles ne visent qu'à interpeller l'oligarchie capitaliste sur la condition du français, du travailleur français.

Il faut que le prolétariat résolve ce problème qui lui est interne, très ancien, et qu'il masque en invoquant le grand méchant capitalisme. Il faut que l'on perçoive enfin dans les luttes, non pas simplement une misérable représentation ethnique, sexiste ou raciale, mais un véritable souci de l'égalité des droits. Persiste dans la société française, dans la classe des travailleurs,  un refus d'en finir avec les différences liées à la "race", à la nationalité, au genre...

On pourra changer Macron. Ce n'est pas pour autant que les exploités de la société française seront moins exploités. Macron n'est pas l'ennemi, c'est ce qu'il incarne de long en large, et de travers. Et cette chose incarnée on la retrouve partout, en chacun de vous, de nous. 

 

 

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