La tyrannie du prénom: Zemmour, l'innocent criminel

Un jour, éditeurs et médias, devront rendre les comptes. Ils devront nous expliquer le génie indispensable des Zemmour. Ils devront s'expliquer sur les répétitives polémiques identitaires, manifestement criminelles, qu'ils contribuent à publiciser, en voulant faire accroire qu'il s'agit d'une authentique neutralité au service du débat d'idées.

On peut jouer au fascisme de mille façons

Dans un  bel et très bref ouvrage, Reconnaître le fascisme, Umberto Eco avait tenté de dresser une liste de caractéristiques de ce qu'il appelait l'Ur-fascisme. C'est à dire le fascisme primitif et éternel. Il nous dit, qu'il suffit qu'une seule de ces caractéristiques soit présente pour "coaguler une nébuleuse fasciste".

En France, la coagulation suit son cours.

La première caractéristique de l'Ur-fascisme  est le culte de la tradition. Le culte d'il y a mille ans. La France c'est fondamentalement, absolument, nécessairement ce qu'elle fut.

La France, c'est le catholicisme ou rien. C'est Clovis. Tout le reste n'est que batardisation à n'en plus finir, haine de la France. Et puisque la France c'est le catholicisme, les prénoms non chrétiens pour un français sont des prénoms qui portent atteinte à la France. Ainsi, Zemmour, juge héritier de cette France éternelle, a jugé que la mère qui a donné sa fille chaleureux prénom d'Hapsatou a eu tout bonnement tort.

Que Rachida Dati n'aurait pas dû appeler sa fille Zohra, que Natacha aurait dû s'appeler Nathalie, que William c'est limite...mais enfin, où va t-on? De quoi se mêle le juge suprême Zemmour? ça, c'est ce qu'on est en droit d'appeler totalitarisme.

Ce qui me conduit à la deuxième et troisième caractéristiques de l'Ur-fascisme, à savoir le refus du modernisme et l'irrationalisme. Umberto Eco explique que "les nazis et fascistes adoraient la technologie, tandis qu'en général les penseurs traditionalistes la refusent, la tenant pour la négation des valeurs spirituelles traditionnelles." Il faut donc comprendre Zemmour à la lumière de ces caractéristiques. Et il ne faut pas s'imaginer qu'il s'agit de la part de Zemmour, de provocations innocentes. Zemmour est un ennemi politique à combattre. Ce n'est pas un intellectuel novateur, ce n'est pas un intellectuel de l'émancipation, un intellectuel du questionnement. C'est un intellectuel de l'enfermement. Du ressassement. En cela, c'est un anti-intellectuel doublé d'un fasciste pernicieux.

L'arrière fond, dans tout cette histoire de prénoms, est encore une fois de plus de sélectionner les bons et les mauvais français.  D'hierachiser. C'est la haine de l'autre. La différence des prénoms ou des noms n'a d'importances qu'aux yeux des gens qui s'apprêtent à commettre des crimes ou à justifier certains crimes.

François Fillon, par exemple, lui c'est le bon français. Il s'appelle François et il va à l'Eglise. Qu'importe s'il ment, s'il est cupide...qu'importe s'il trahit le peuple, qu'il contourne les lois. Tout ça pour Zemmour compte pour du beurre. Ce qui le chagrine, le fait tousser patriotiquement, est qu'une femme immigrée appelle sa fille Hapsatou Sy. Crime-de-lèse Majesté! Cependant, le crime véritable c'est la volonté de prostituer chaque citoyen à la culture catholique d'un Zemmour.

Zemmour méritait une gifle. Au lieu de quoi on riait jaune sur le plateau de C8. Dire à untel que sa maman a commis une erreur en le nommant ainsi est une attaque physique, ce n'est nullement un débat d'idées. 

 

Tapage médiatique

La polémique que tente de soulever Hapsatou Sy est désespérée. Elle fait partie d'un jeu médiatique, dont les enjeux sont très loin de concerner monsieur, madame tout le monde. Qu'avait-elle à vouloir justifier son pré(nom) auprès du pur et exemplaire français qu'est E. Zemmoul? Qu'elle assume donc la sentence de ce chef de Tribu. Elle a raté une occasion de gifler un agresseur, ou mieux encore de se distinguer en évitant ce semblant de débat de 1 contre 7...du proscrit contre les chiens de garde.

Qu'elle fasse la vierge effarouchée pour une phrase qui aurait nécessité une bonne colère spontanée accompagnée d'une bonne et résonnante gifle, relève un tout petit du marketing personnel, de l'autopromotion, de la victimisation. Zemmour victime, Hapsatou Sy Victime aussi. C'est ça le paysage.

Le choix de faire du bruit autour de l'oeuvre de Zemmour ne doit rien au génie, à la nouveauté. Il s'agit d'une parfaite orchestration éditoriale et médiatique, laquelle voisines obéit à deux logiques: la rentabilité et l'idéologie réactionnaire triomphante. Parce qu'en vérité, il n'y a aucune pensée chez Zemmour. Que du kitsch!

Que les médias donnent la parole à toutes les opinions, pourquoi pas, mais ce qu'on constate, c'est qu'elles entretiennent une opinion en particulier, l'opinion réactionnaire. C'est une opinion facile et tonitruante. On peut animer les émissions, animer les présentateurs avec ça....On peut provoquer des clash très aisément. On peut divertir. 

La liberté d'opinion et de ton, on le voit depuis quelques années, est surtout en France, la liberté de l'opinion réactionnaire, fasciste, avec laquelle on s’accommode.  Pourtant, la plupart des militants réactionnaires affirment que presque tous les médias sont gauche. Mais c'est quoi la gauche? Qu'est-elle devenue depuis la défaite du communisme?

Une voix sans souffle, une voix sans science, une voix sans voie, en gros une voix sans Marx.

Concluons avec Umberto Eco: " L'Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes (Destin français) - Chaque jour, dans chaque partie du monde."

 

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