La Francophonie pour les Nuls

Paris n'est qu'une une fête. Lorsqu'elle ne prépare pas les Jeux Olympiques, elle convoque le monde entier pour soigner et protéger financièrement le climat. Lorsqu'elle ne rassemble pas de précieux hommes d'affaires  de la planète à Versailles, elle s'organise une Conférence Internationale pour la langue française et le plurilinguisme dans le monde, laquelle s'est tenue le 14 et 15 février dernier. Bravo!

A toutes fins utiles. On n'est pas obligé de voir tout en noir comme l'auteur de ce billet. On est libre de considérer que, Paris sous-Macron, est tout simplement En Marche...En Mouvement...En Action...pour le meilleur. On est libre de considérer que la diplomatie française est d'une efficacité redoutable. Et que Macron a eu raison de titrer son livre Révolution....et non Bienvenue dans le désert du Réel. Faut pas déconner! On est  même libre d'être progressiste ou macronien. 

                                             

    

 Francophonie: Rien de nouveau sous le soleil

 Les beaux discours sur la Francophonie, franchement, ça ne date pas d'hier. On n'a pas attendu Macron, encore moins sa représentante personnelle pour la Francophonie, la studieuse Leïla Slimani. L'Histoire a connu des personnages bien plus robustes  qu'eux dans les rôles qu'ils tentent désespérément de rejouer avec un faux air de rupture et de nouveau départ.

Déjà, en 1966 à Niamey, à la Conférence des pays francophones,  André Malraux déclarait:

"Seule, la culture francophone ne propose pas à l'Afrique de se soumettre à l'Occident en y perdant son âme ; pour elle seule, la vieille Afrique de la sculpture et de la danse n'est pas une préhistoire ; elle seule lui propose d'entrer dans le monde moderne en lui intégrant les plus hautes valeurs africaines. Nous seuls disons à l'Afrique, dont le génie fut le génie de l'émotion, que pour créer son avenir, et entrer avec lui dans la civilisation universelle, l'Afrique doit se réclamer de son passé. Nous attendons tous de la France l'universalité, parce que, depuis deux cents ans, elle seule s'en réclame.Messieurs, en ce temps où l'héritage universel se présente à nos mains périssables, il m'advient de penser à ce que ce sera peut-être notre culture dans la mémoire des hommes, lorsque la France sera morte ; lorsque, "au lieu où fut Florence, au lieu où fut Paris - s'inclineront les joncs murmurants et penchés…" Alors, peut-être trouvera-t-on quelque part une inscription semblable aux inscriptions antiques, qui dira seulement : "En ce lieu naquit, un jour, pour la France et pour l'Europe, puis pour la France, l'Afrique et le monde, la culture de la fraternité".

André Malraux, Ministre de la Culture sous De Gaulle, lui-même grand patron du très africaniste et très officiel Jacques Foccart, dont chacun peut toujours apprécier les efforts incessants pour l'avènement d'une Afrique libre et non soumise à l'Occident. 

Quelques années plutôt, en 1962, le plus grand promoteur de la Francophonie, le très apprécié Léopold Sédar Senghor, écrivait imperturbablement dans la revue Esprit n°311 :

"La Francophonie, c'est cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des "énergies dormantes" de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire. "La France, me disait un délégué du F.L.N., c'est vous, c'est moi : c'est la Culture française". Renversons la proposition pour être complets : la Négritude, l'Arabisme, c'est aussi vous, Français de l'Hexagone. Nos valeurs font battre, maintenant, les livres que vous lisez, la langue que vous parlez : le français, Soleil qui brille hors de l'Hexagone."

Nul besoin ici de procéder à une quelconque exégèse ou étude de texte pour se rendre à l'évidence que, le discours de Senghor frise le ridicule. Car, complètement à côté du réel. Prenons le plus grand pays francophone africain, la RDC, et voyons si ce depuis 20, 30 ans on peut parler d'Humanisme....chaleur complémentaire...soleil qui brille....et le Rwanda? Et le Cameroun, n'a t-on pas carrément baptiser une crise sociale là-bas en "crise anglophone"...pour bien se distancier de l'univers sombre que serait l'univers "francophone" ?

La Francophonie, en tant qu'idée politique, est une grossière plaisanterie.  De Gaulle avait pu dire de l'ONU que c'est un "machin" (et il avait raison)....et la Francophonie donc? Pire qu'un machin! Et ça, je l'ai appris à mes dépens. Ayant fait l'expérience concrète des études de la Francophonie, et en Afrique, et en France....je suis donc en état de parler de cette chose qui fait tant jacasser quelques écrivaillons et intellectuels. Je suis en état de parler de la langue française en tant qu'africain, et de dire exactement ce qui est entrain de se passer, et ce qui se passe au-delà de grosses statistiques démographiques annoncées.

Lorsque Macron va donc déclarer à Ouagadougou:"Il y a bien longtemps que la langue française n’est plus uniquement française. Elle est d’autant, voire davantage africaine que française. Elle a son point d’équilibre quelque part entre Kinshasa et Brazzaville, bien plus qu’entre Paris et Montauban." ....Il ne fait que plaisanter. Il ne fait que divertir. Il ne fait singer minablement. Tout comme sa demande à l'Académie française de préparer un "dictionnaire de la francophonie" et son invitation à l'endroit du pénible Alain Mabanckou, de  réfléchir à un grand projet pour relancer (rions!) la francophonie ne sont que de vulgaires gesticulations d'une diplomatie tous azimuts.

La semaine dernière, sur France Culture,  la Leïla Slimani qui nous informait  que "la langue française est (désormais) une langue africaine". Que les linguistes veuillent bien faire leur travail. Mais, enfin merci pour ce don! merci pour le partage ! merci pour la reconnaissance! 

Qui donc a dit à ces deux jeunes gens, Leïla et Emmanuel,  qu'en Afrique, il y a une terrible demande populaire, de proclamer la langue française....langue africaine! Et de feindre comme ça, l'égalité des peuples ou d'un même monde? Qu'est-ce que ce bordel?  D'ici peu le directeur du marketing d'Appel nous déclarera aussi que l'Iphone est africain....vu le nombre de clients qui ne va cesser de croître de façon diabolique.

 

 

le grand Alain Mabouckou 

Alain Mabanckou est un drôle de résistant. Certains ont résisté devant l'oppression...Mabanckou lui il résiste devant la proposition vide de Macron. Et quand il résiste à ça, hé bien, il veut que le monde entier le sache. Il écrit des lettres ouvertes. Première lettre il jouera solo. Deuxième, il convoquera son copain Achille Mbembe, penseur devant l'éternel, et à deux, ils vont faire une lettre ouverte à Emmanuel Macron, que publiera l'Obs. Et que dit la fameuse Lettre ouverte en solo qui date de janvier?

- "La Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies. Repenser la Francophonie ce n’est pas seulement «protéger» la langue française qui, du reste n’est pas du tout menacée comme on a tendance à le proclamer dans un élan d’auto-flagellation propre à la France." Écrivent nos deux intellectuels. Bien....Les deux copains dénoncent l'ingérence de la France en Afrique.

Rappelons qu'en 2016, le même Alain Mabanckou, dans une Lettre ouverte adressée à François Hollande, écrivait:

"Les Congolais de l’étranger et ceux qui luttent nuit et jour au pays ont constaté que vous observez un long silence quant à l’issue de l’élection présidentielle truquée qui s’est déroulée en mars dernier au Congo-Brazzaville et qui a injustement porté Denis Sassou-Nguesso au pouvoir. Il exerce un pouvoir sans partage depuis trois décennies avec son clan. La fraude l’aura une fois de plus emporté sur la transparence, et ceci aux yeux des nations prétendument démocratiques comme celle que vous dirigez par la volonté des Français. Le nom de mon pays d’origine est désormais inscrit en rouge sur le tableau noir du déshonneur des républiques bananières, à côté de la Corée du Nord..."

Oui, Mabanckou se plaint chez Hollande. Tel un gamin qui n'en peut plus! Il voulait voir le très démocratique François Hollande agir...Il voulait voir Hollande sermonner publiquement ce méchant président africain qui a tant non seulement son étroit Congo, mais aussi la sous-région, n'est-ce pas? Pauvre Mabanckou!

Continuons la lettre d'Alain et  Emmanuel:

- "Dois-je rappeler aussi que le grand reproche qu’on adresse à la Francophonie «institutionnelle» est qu’elle n’a jamais pointé du doigt en Afrique les régimes autocratiques, les élections truquées, le manque de liberté d’expression, tout cela orchestré par des monarques qui s’expriment et assujettissent leurs populations en français? Ces despotes s’accrochent au pouvoir en bidouillant les constitutions (rédigées en français) sans pour autant susciter l’indignation de tous les gouvernements qui ont précédé votre arrivée à la tête de l’Etat".

Dois-je rappeler à notre épistolier que "l'Afrique" ne vit pas dans l'attente des bonnes actions de la Francophonie?  ...Nos deux pointures disent "qu'on adresse" ...Diable! C'est qui on? Ils écrivent au Président...et ils osent balancer les "ON" à tout va. Par ailleurs, ce reproche est non seulement futile mais faux. Car, dire que l'Organisation Internationale de la Francophonie ne dénonce pas les élections truquées c'est oublié que, sous Abdou Diouf, en 2009,  Madagascar avait été suspendue par la ladite organisation. Dire cela c'est oublié que, pas une seule élection en Afrique, ne passe sans les fameux observateurs de cette institution. Comme la quasi totalité des institutions internationales, la Francophonie sait très bien faire ça : "condamner...dénoncer". Que la critique de cet écrivain francophone se réduise à une affaire de postures officielles, reconnaissons-là la marque d'un esprit mou et endormi .

Maintenant, prenons un extrait, pas plus, de sa lettre ouverte avec son copain Achille Mbembe: 

"Nous militons pour une langue française qui serait véritablement un bien commun; qui ferait résolument partie du patrimoine planétaire. Et, au sein de cette langue planétaire, nul ne viendrait d’ailleurs. Nul ne serait considéré comme étranger. Nul n’aurait besoin de visa. Tous et toutes jouiraient d’un droit égal de séjour. Seul compterait alors le langage que chacun inventerait (ou réinventerait) dans cette langue et grâce à elle." ça, messieurs, des militants de cet espèce, depuis les années 1960, on les a vu ...A quoi bon lire ces deux quand on a déjà lu un Senghor ou un Malraux? 

bien commun...patrimoine planétaire...langue planétaire.....droit égal....On reconnait là le jargon des gens qui savent prêcher dans le vide. Patrimoine planétaire et puis quoi encore?  C'est vraiment ça leur souci? Que l'un regarde son Congo natal en face et l'autre son Cameroun natal...et puis qu'ils aillent devant un miroir, qu'ils ouvrent la bouche, puis la referment, et après qu'ils nous disent s'ils n'ont pas honte d'écrire ce qu'ils écrivent? 

 Personne en Afrique ou ailleurs n'a eu besoin de la Francophonie pour s'exprimer en français. La langue française est de fait commune à tous, de par son Histoire...elle n'est ni un bien, ni un mal commun. La réforme de la Francophonie est donc une insignifiante question d'ordre politique ou intellectuelle. Sans intérêt pour les masses, et d'Afrique et de France. Je n'ai guère eu besoin qu'on déclare la langue française bien commun pour me servir librement dans les bibliothèques. Et nul n'a besoin de visa pour s'exprimer dans cette langue.

 

Que Leïla Slimani ne prenne donc pas trop son travail au sérieux. Qu'elle profite simplement du quinquennat de son congénère ! Mais ses leçons sur la langue française, la France et l'Afrique....bon Dieu, qu'elle se les garde! Je ne ferai pas un autre billet sur le sujet.

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