D'après Mbembe, « il n’y aura pas de “gilets jaunes” en Afrique ». Tant mieux!

L'historien Achille Mbembe a bien voulu expliquer aux lecteurs du Monde Afrique "Pourquoi il n'y aura pas de "gilets jaunes" en Afrique". Triste! Ceux de France, d'Israël...nous font complètement rêver et nous projettent dans un futur édénique et collectiviste.N'est-ce pas?

C'est un travers de certaines consciences de vouloir toujours panser l'Afrique à travers de hauts faits médiatiques de la Métropole. L'Afrique souffre aussi bien de ses "intellectuels" que de ses dirigeants.Peut-être même plus de ses intellectuels que de ses dirigeants.

Pourquoi il n'y aura pas de "gilets jaunes" en Afrique. Tel est le titre de la tribune d'Achille Mbembe paru ce jour sur le site du Monde Afrique.Le titre a quelque de presque futile,d'assez énervant donc.

Le "Macron dégage'' sur les pancartes lors des manifestations des "gilets jaunes" n'a rien de très français, ou de très européen. Il fait penser au "Moubarak dégage" lors du printemps arabe.En 2014, au Burkina Faso, le mouvement le Balai citoyen, opposé à la révision constitutionnelle qui devait permettre à Blaise Compaore de se représenter aux élections, défilait également sous le slogan "Blaise dégage". Rien de nouveau sous le soleil donc. Je ne voudrais pas faire mon kemit de service, mais la préfiguration des "gilets jaunes", se situe bel et bien  en amont du delta du Nil. Égyptiens et Burkinabé ont pu démontrer qu'ils pouvaient être bien plus efficaces et redoutables dans le "dégagisme". En ce sens, le pouvoir du peuple,s'est illustré de façon plus phénoménale dans cette partie du monde.

Hélas! on a vu que l'injonction populaire ''dégage'' n'est en rien un début de solution au problème. Alors, si on veut rester dans la futilité, en étant au moins logique, la question serait plutôt de savoir Pourquoi il n'y aura pas de "Moubarak" en France?  L'autre question question toute futile que Mbembe aurait aussi pu poser est Pourquoi les "gilets jaunes" n'intègrent-ils pas l'Afrique dans leur soif de justice? Je veux dire les étrangers qui vivent en France. 

Mais enfin, pourquoi devrait-il avoir de "gilets jaunes" en Afrique?

En classe de terminale, j'avais presque appris par cœur cette citation de Marx que je voudrais coller à la figure de l'auteur de Critique de la Raison Nègre :"  À l'encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on monte ici (...) Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience." Hé bien voilà, il n'y a pas de "gilets jaunes" en Afrique, parce que le gilet jaune, ça ne se porte pas pour aller au champ de manioc, de cacao ou d'arachide. Le gilet jaune des "gilets jaunes" est avant tout celui des automobilistes, des gens qui ont pu prendre ou pas un crédit à la banque. Allez donc demander à un pygmée à quoi sert la banque. Les "gilets jaunes" sont le produit de la société industrielle. Du salariat. Donc de consommation. Les gilets jaunes sont également des citoyens d'un Etat.....d'un Etat, pas n'importe lequel: la France. Avec tout ce que cela entraîne comme particularité, histoire complexité...... L'Afrique n'est pas tout ça. Les Etats, les vrais, on les compte à la main en Afrique. Et sur les "gilets jaunes" ,il y a autant de voitures en France que de gens qui vivent sous le seuil de l'extrême pauvreté dans un pays comme le Congo, le Nigéria (première puissance économique d'Afrique). On ne peut donc s'étonner qu'il n'y ait pas de "gilets jaunes" dans les brousses africaines, par contre, des écolo sans idéologie, on en trouve. La conscience jaune ne peut naître là-bas,même en regardant une série sur Netflix . Il y a autant d'objets de valeur en France que de sujets misérables en Afrique. Les "gilets jaunes" sont eux-mêmes le signe d'une inégalité mondiale.Le mouvement en France ne saurait donc être du même ordre qu'un mouvement dans un pays africain. Sauf à vouloir calquer....comme on le fait avec la "démocratie".

Dans l'article de Mbembe, ce qu'il y a de frappant, est qu'il est plus question d'Afrique et de colonisation que de "gilets jaunes". On n'a pas le point de vue du savant sur le sujet. Par contre, on sait très bien ce qu'il dit sur l'Afrique et ses dirigeants, sur l'Afrique et ses masses.

Que dit-il sur l'Afrique?  Il dit: "S’il existe une région au monde où, objectivement, tout semble inviter à une transformation radicale de la société, c’est donc bel et bien l’Afrique." Très bien. Sauf que, Mbembe n'est pas de ceux et celles qui travaillent à la transformation radicale de l'Afrique. Pour une raison simple, il se croit obliger d'interpeller les "gilets jaunes" pour penser/panser son Afrique. Pour la transformation radicale, il faut des idées radicales. Or, les "gilets jaunes" incarnent tout ce qu'on veut, mais sauf des "idées radicales". Et Achille Mbembe lui-même, loin d'incarner une certaine radicalité, est ce qu'il y a de plus mou, vague, bourgeois, paradoxalement identitaire. Paradoxalement...car pour lui: " l'identité n'est pas essentielle, nous sommes tous des passants". Ceci est une niaiserie, convenez-en avec moi. N'étant que des passants, on pourrait aussi décider que même le travail, l'art, l'amitié, l'amour ne sont pas essentielle. Hein, pourquoi bordel, s'attacher à l'autre alors qu'on est de passage?  Le plan cul ferait l'affaire. Pourquoi faire des enfants?  Rien n'est plus essentielle puisque l'homme est un passant.

Maintenant, pour ma part, je suis prêt à soutenir, qu'en politique, l'identité n'a pas sa place. L'histoire nous démontre que l'identité en politique (dite collective, nationale, ethnique, judéo-chrétienne, africaine..) est une pure imagination au service des Etats pour mieux asseoir leur domination, pour justifier des politiques d'exclusion, de ségrégation, de négation. La question en politique relève de la justice et de la vérité...pas de l'identité. Pour autant, on saurait conclure que l'identité, de façon générale, n'est pas essentielle. C'est peut-être même la question la plus fondamentale pour le sujet. L'identité c'est la capacité et l'intensité d'apparition du sujet, en tant qu’élément singulier et actif dans le monde. S'identifier, c'est donc se construire subjectivement, symboliquement....C'est essentiel, même pour les mortels que nous sommes. Paradoxalement aussi, car c'est quand même un des papes de Afro-logie contemporaine. C'est l'inventeur de l'Afro-politanisme (on affirme qu'on fait partie d'un même monde, qu'on est comme les autres, tellement cela ne va pas de soi, qu'il faut donc le dire "Afrosement", d'où l'Aropolitanisme de Mbembe). Identitaire non identitaire. Pas facile la Libération.

Les prises de positions publiques, ses vues politiques, ses analyses à chaud, ses opinions sur l'Afrique laissent à désirer. Ainsi, lorsqu'il explique que: "cette classe sociale (élite africaine) n’a pas hésité à manipuler la conscience ethnique. C’est en effet par ces canaux et ceux de la parentèle que se constituent les chaînes de dépendance et de la redistribution. Ce faisant, cette classe s’est servi de l’opium identitaire pour diviser les catégories subalternes de la société, rendant ainsi difficile leurs émergence et coalition en tant que classe sociale distincte. Tant que cette division de la société entre une élite structurée en classe sociale intégrale et un peuple nourri aux fantasmes de la politique identitaire persiste, les chances d’une révolution sociale radicale seront maigres."Qu'est-ce que ça veut dire la conscience ethnique? Tout comme certains vous parleraient de la conscience "nègre" (et ça donne les racisé.e.s, invisiblité), "blanche"( on le privilège blanc, mâle blanc dominant) ...Je me perds. Revenons à nos moutons.

Avant de poser le problème de la manipulation de "la conscience ethnique"....tout intellectuel devrait déjà travailler à l'abolir.  Tout comme à un niveau supérieur il faudrait abolir les "consciences nationales" fatiguées. Elles sont aussi manipulées. De la pire des manières.

Comment peut-on ne pas manipuler, dans ce bas-monde démocratique, quelque chose qui s'appelle conscience ethnique dans un pays qui comporte plusieurs ethnies? Si en Afrique, perdure toujours des "consciences ethniques", c'est parce qu'au lieu d'avoir des avant-gardes, il y a eu des post-garde, des postcoloniaux. Des gens qui viennent donc re-refaire l'histoire ou re-redire l'histoire. Je ne dis pas que l'Histoire est futile. Qu'on se comprenne. Mais comme Marx disait, '[ces gens] n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer".

Or, le rapport entre les masses africaines et les intellectuels est ce qu'il y a de plus distant dans l'univers, plus distant que le soleil et la terre, il y a les populations africaines et les savoirs des savants africains. Voilà la raison de la difficile révolution sociale radicale, de la difficile émergence des "catégories subalternes". Il y a  une solitude historique des masses en Afrique et une perpétuelle Assomption des intellectuels africains.Tant que la jonction, le lien réel entre les masses et les Achille Mbembe ne sera pas établi, on aura toujours des DSK prêt à penser pour tout un continent. La responsabilité actuelle du continent repose plus sur les élites intellectuelles que sur les vendus et irrécupérables hommes politiques, qui plus est "démocratiques".

Le rôle des avant-garde consiste à faire émerger de nouvelles consciences. Des consciences Universelles. Internationaliste.  Une conscience ethnique, en politique, c'est un problème. C'est pourquoi, la "démocratie" est une double malédiction en Afrique, plus qu'une source d'émancipation. Elle ne peut que mettre en compétition des élites totalement dépourvues d'idées et qui  instrumentalisent la réalité ethnique à des fins de pouvoir. Dans un contexte de misère, de manque d'éducation, et parfois de guerre....voter c'est le commencement du crime. Puisque chacun votera naturellement pour l'élite du coin ou bien l'élite qui a partagé un peu d'argent. C'est le commencement du crime. "L'élite", il ne va pas parler ''socialisme'' aux villageois, faut pas rêver.... 

Ce ne sont pas les populations qui manipulent les identités. Elles n'y ont aucun intérêt. C'est la fameuse "élite structurée en classe sociale intégrale" dont parle Mbembe qui a tout intérêt à ce que chaque population reste à sa place et se fasse "représenter".  Ce ne sont pas les populations ivoiriennes qui ont lancé le concept d'ivoirité....ce sont les élites (intellectuelles et politiques) qui ont soutenu mordicus qu'un pays ça ne pouvait pas se passer d'identité nationale. Et que l'identité nationale c'est tout ce qu'il y a de plus profond, vraie, pure, constant dans un peuple. Conséquence: les guerres. Si l'on veut décloisonner les consciences dans les ruralités africaines, il faudrait commencer sérieusement à s'attaquer à certaines pratiques répandues, dites traditionnelles,  dites "africaines".

 Une fois qu'on l'a dit, il va sans dire que les destinataires des tribunes des élites à la Mbembe ne peuvent plus se situer à Paris,Berlin, New York...mais en Afrique, dans les villes et campagnes. Là-bas, Le Monde Afrique, Médipart,Le Point Afrique.....c'est du charabia inexistant. La misère  est si forte à certains endroits que même la presse locale ou gouvernementale a quelque chose de très lointain. L'information est aussi une denrée rare que se plait encore à ignorer l'OMS. Et puis, à bien y réfléchir dans la question Pourquoi il n'y a pas de "gilets jaunes" en Afrique? On ne sait pas ce que signifie le nom Afrique? Johannesbourg ? Dakar? Abidjan? 

Enfin, conclut l'oracle Mbembe " les luttes pour les droits politiques fondamentaux ne suffiront sans doute pas. A un moment ou à un autre, les subalternes devront s’attaquer frontalement à la violence d’Etat. Sous quelle forme ? Telle est la question".

Et voilà maintenant notre universitaire qui se fait révolutionnaire au bas d'un article. Sans aucun doute, les luttes pour les droits politiques ne suffiront plus. Mais, si le seul bon conseil politique que Mbembe trouve à donner aux subalterne est de s'attaquer frontalement à la violence d'Etat.....il y a de quoi péter de rire jaune.

Les subalternes devront  s’attaquer frontalement à la violence d’Etat. Sous quelle forme ? Telle est la question. Avec de telle question théorique, l'Afrique noire n'est pas mal partie, elle n'est pas partie tout mon cher Drumont. Et l'on pose la question en Occident, il est évident que ça produit des "gilets jaunes". Ces formidables gens qui brûlent des voitures, détruisent des péages....et qui, en même temps, dans leurs revendications, demandent à l'Etat d'octroyer plus de moyens aux forces de l'ordre, aux gendarmes, et aux militaires. Pour les utiliser contre qui? Seuls les "gilets jaunes" d'Achille Mbembe le savent.

Sous quelle forme?  se demande t-il. Mais voyons, il a lui même répondu à cette terible question philosophique? Attaque frontale...et ban, l'ennemi est k.o.

S'attaquer frontalement à la violence d'Etat, au nom de quoi? du terrorisme islamique?  Que veut dire frontalement? Mbembe sera t-il au front avec les "subalternes"?  Ou dans ses labo? Ou bien en train de conseiller son ami Felwine Sarr embauché bénévolement par Macron, représentant de l'Etat?

Demander aux "subalternes" de s'attaquer à la violence de l'Etat sans proposer à ceux-ci la moindre horizon, la moindre organisation, le moindre discussion politique, la moindre pensée neuve, la moindre idée directrice, la moindre  parti pris militant relève du même nihilisme que DAESH, où les "subalternes" deviennent purement et simplement des poseurs de bombes, des ennemis naïfs et impulsifs de  l'Etat....prêts à se livrer dans un corps à corps sans merci et sans avenir avec la police, c'est à dire la violence d'Etat. 

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