Les gilets jaunes et le national opportunisme

Dans les conditions actuelles, toute lutte qui aurait pour seule fin la satisfaction immédiate de ses seuls intérêts, n'est pas une lutte d'avenir, ni du présent, c'est une lutte du passé. La question n'est pas d'approuver ou non les gilets jaunes. Laissons cette interrogation aux sondeurs officiels. Notre critique des gilets jaunes n'est pas d'ordre gouvernemental ou moral, elle est politique.

Ralliement

Leur affaire vire au jaunâtre.

Un certain catéchisme de la lutte sociale voudrait que l'ennemi de notre ennemi soit notre ami. Ainsi, on observe en France, jour après jour, une large et vaste coalition autour des gilets jaunes. 

Le nom véritable de cette coalition est la Nationale Opportuniste. Ses meilleurs éléments, on les retrouve sur les bancs de l'opposition de l'Assemblée Nationale. Citons en vrac les Dupond Aignan, les Collard, les Mélenchon, les Christian Jacob...Jean Lasalle étant un cas tout à fait particulier. C'est un gilet jaune authentique. Provincialo-National donc comme la plupart des gilets jaunes...sans être opportuniste comme ses camarades parlementaires. Il mérite une note toute spéciale.

La Nationale Opportuniste affirme que le peuple des gilets jaunes a raison. Que sa colère est fondée, que la colère du bas peuple est sacrée.  La Nationale Opportuniste a donc rejoint les rangs jaunes sans broncher, sans examen critique. La consigne fut claire et précise: pas de récupération politique. Alors soutien total aux jaunes. Elle n'a pas plus d’électeurs à conquérir qu'à perdre.

Consigne rigolote, puisque les médias en parlent. Abondamment. Ils informent le public. C'est très bien. Cependant, avec un paysage médiatique détenu par 9 milliardaires, informer ne peut être autre chose que récupérer politiquement un fait, un événement, une situation. L'autre récupération fut celle des professionnels de la politique, des syndicats, des intellectuels. La précaution des gilets jaunes a  donc été inutile inutile. Le mouvement était promis à la récupération.

En contestant une mesure fiscale gouvernementale, bon gré mal gré, ils entraient par la grande porte sur la scène de la récupération politique. Celle-ci n'a pas été un accident, elle a été consubstantielle au mouvement des "gilets jaunes". D'ailleurs, même des individus numériques, sortis tout droit de leur page facebook, ont contribué activement au sacrifice de ce qui se voulait un mouvement irrécupérable par les politiques officiels. Le vœu était noble.

Qu'aujourd'hui,  des avocats du mouvement nous disent que les gilets jaunes ne veulent pas de représentants politiques, ne souhaitent pas faire de la politique, ne souhaitent même pas avoir de porte-parole, ne veulent pas s'organiser, hé bien, loin de traduire une certaine originalité, un certain sens des affaires, un certain sens de la politique réelle, le mouvement est surtout prisonnier de son "succès", de ses soutiens politiques officiels, pire de sa propre colère.

Le mouvement se donne la force de continuer, mais au fond, vers quoi se dirige t-il précisément? Une baisse du prix du carburant? Et après?Une réconciliation nationale? Un partage des richesses? Une rupture des liens avec les saoudiens et les qataris? Restons lucides. 

Si la Nationale Opportuniste s'est jetée comme ça sur ces pauvres gilets jaunes, c'est pour une histoire d'opinions publiques. Il faut être dans le coup...dans le coup contre Macron...Etre un responsable politique aujourd'hui et bourder ce genre de mouvement, c'est un suicide.Un suicide pour les européennes, un suicide pour plus tard. Il faut apparaître  le candidat de la France ''d'en-bas" face au président de la France "d'en haut". Reprenons-là deux formules à la mode qui doivent leur popularité à des réactionnaires chevronnés. 

Que la droite républicaine, celle qui a soutenu François Fillon, ce bon monsieur qui voulait mettre la France au régime pour relever les finances publiques, se présente aujourd'hui en grand soutien et allié des gilets jaunes, ne peut qu'enthousiasmer les endormis.

Que les Insoumis, qui marchaient hier pour le Climat, en soit aujourd'hui, a symbolisé leur lutte par un gilet jaune (quand même), en chantant la marseillaise, ne peut que rassurer quelques fiévreux soumis. 

En ce qui concerne l'extrême droite, il est sans voile sur lui-même et sur le mouvement . S'il est aux côtés des français qui souffrent si passionnément, c'est pour les opposer  aux « migrants », aux étrangers qui bénéficieraient de toutes les aides. Et donc,  pour les fachos, c’est l’occasion de soutenir qu'il faudrait couper les fameuses « aides » aux étrangers, pour prioriser d'abord les petits français. Une idée que partage d'ailleurs un peu l'actuel gouvernement, et le socialiste Faure.

Les gilets jaunes ont bon dos.

Notons que, quelques opportunistes ne sont pas contents de la présence du Rassemblement National aux côtés des gilets jaunes. C'est absurde. Les « gilets jaunes », à part leur vague et amusante consigne : non à la récupération politique, n'ont posé aucun principe fondamental et unificateur sur lequel leur mouvement comptait se déployer. Et ce, même après les incidents du 17 novembre. Il faut donc comprendre que les gilets jaunes reçoivent tout le monde. C'est un gros problème.

Des  gens défilent ensemble, sous la même couleur, pour le pouvoir d'achat, mais ont des orientations politiques qui s'annulent, se contredisent, sont contrarient. C'est une situation bien obscure et confuse. Et la confusion est la marque indélébile des extrêmes droites.

Force Ouvrière Transport a proposé aux gilets jaunes ses services. Le syndicat a appelé ses adhérents et sympathisants à rejoindre le mouvement des Gilets jaunes afin de défendre le pouvoir d’achat. Quant à Philippe Martinez, il semble avoir quelques remords, et comme pour se faire pardonner des gilets jaunes, il invite ceux-ci à manifester avec lui le 1er décembre.

 

Sur le pouvoir d'achat

Ce n'est pas très nouveau la critique de l'Etat-taxeur. On ne critique que l'Etat lorsqu'il s'en prend à nos intérêts personnels, à notre pouvoir d'achat. Face à l'Etat, le citoyen devient un éternel réactionnaire qui se converti en révolutionnaire de circonstance. 

- Janvier 1995, l'Automobile Club lançait déjà : " Halte au racket fiscal!" suite à une forte hausse de la fiscalité sur l'essence sans plomb 95 et 98.

- En 2000, suite à la hausse du TIPP (Taxe intèrieur sur les produits pétroliers) la France va même entraîner l'Europe dans une noire colère. A quoi assiste-t-on sous la France de Chirac ? Blocus des grands ports de pêche, barrages des routiers qui interdisent l'accès aux dépôts pétroliers et obligent à rationner l'essence. On assistera dans le reste de l'Europe (Belgique, Allemagne, Irlande, Suède) aux manifestations du même acabit.

- En 2004, rebelote, hausse d'environ 20% du prix du gazole. Vives protestations à l'automne des pêcheurs, agriculteurs et routiers.

-En 2008, alors que la spéculation sur les matières premières agricoles entraînaient une crise de la famine en Afrique, on assistait en France à une nouvelle flambée des prix pétroliers, et donc à un blocage de nombreux ports par les pêcheurs.

- En 2018, augmentation de la taxe carburant...colère des gilets jaunes qu'on nous présente comme cette France d'en bas qui se dévoile enfin.

Au fond, rien de nouveau...sinon cette CSG des colères qu'on essaye d'inventer. Depuis Chirac, et même avant, le carburant a toujours un peu remué la France.

 

La France se croit seul au monde

Quel serait le regard d'un Libyen sur ce qui se passe actuellement en France?  Son pays (grand producteur de pétrole) a été démocratisé grâce à la pensée philosophique de BHL et l'action militaire de Sarkozy, président droitement élu.

Quelques mois après la mort de Kadhafi, alors que le pays sombrait encore dans le chaos, on apprenait que la production de pétrole avait repris en Libye. On disait que des contrats avaient été signé entre Total, ENI (Ente nazionale idrocarburi ) et les autorités sans autorité libyennes.  Le regard du Libyen serait moqueur, ironique. Il aurait pu penser qu'avec leur pétrole exploité à vil prix, la compagnie française totale par exemple décide de vendre gratuitement son pétrole en France, ou au minimum, aux électeurs de Sarkozy. Hélas non!

Le regard du Libyen, malgré tout, serait aussi envieux. Car, il est clair que vaut mieux être aujourd'hui en France qu'en Libye.  

Messieurs les français, messieurs les gilets jaunes, messieurs les colériques, il est grand temps de vous inquiéter de la situation du monde, et pas simplement de votre pouvoir d'achat. L'action de l'Etat en France en moins catastrophique que l'action de l'Etat en France hors de ses frontières. Or, ces deux actions, un jour, finiront par se conjuguer à l'imparfait. Pour l'instant, tout roule, il suffit qu'on s'énerve ici pour que l'Etat concède quelques centimes. On se pense victorieux, alors qu'on est perdant. ¨Pourquoi? Parce que notre critique de l'action de l'Etat n'est ni cohérente, ni sincère, ni lucide. 

En France, on peut très bien s'intéresser au monde, sans avoir besoin d'être hyper connecté. On a sur notre sol des prolétaires nomades avec qui il faudra réinventer un monde. 

Nous n'irons pas bien loin, avec les histoires de pouvoir d'achat, de France d'en bas vs France d'en haut....et toute la bouillie nationale. 

Bolloré est-il de la France d'en haut? Ghosn, de la France d'en haut? .... ils sont tous du monde d'en haut. Ils forment ce qu'on appelle l'oligarchie capitaliste. La France d'en haut est donc foncièrement internationale, ce n'est pas tout le monde qu'on peut arrêter au Japon pour fraude fiscale. Messieurs, dames, c'est un privilège de classe. Il faut donc que la "France d'en bas" devienne tout aussi internationale, qu'elle se lie avec le "monde d'en bas". 

Prolétaires (non la France d'en bas) de tous les pays, unissez-vous!

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.