Cameroun: l'école des cadavres

Au Cameroun, samedi 24 octobre, huit élèves âgés de 9 à 12 ans ont été tués et plusieurs autres blessés dans un massacre perpétré au sein d’une école de Kumba, ville située dans la région dite "anglophone" du Sud-Ouest.

Un peu de novlangue pour commencer: la colonisation en Afrique est un virus toujours en circulation. Il suffit d'écouter les « élites » africaines pour constater à quel point elles sont submergées par les images et les mots (d'ordre) venus d'Occident. C'est impressionnant. 

Ainsi, pour expliquer le massacre survenu dans ce collège privé, situé en plein cœur de la ville de Kumba, l'on entend beaucoup au Cameroun les mots ou formules: "terrorisme", "République", "les enfants de la République"....

Autant de mots creux, ou devenus creux, qui ne permettent pas de penser la situation réelle du Cameroun (et même, qui ne permettent de penser aucun réel nulle part dans le monde), mais qui permettent tout simplement aux bavards du dimanche et autres hommes politiques  du côté Cameroun, de mimer la France (l'Occident) jusqu'au dégoût. Jusqu'à l'émotion. Quelle émotion!

Pauvre Senghor qui affirmait que l'émotion est nègre et la raison Hellène. Niet. S’il savait seulement que son fameux "nègre" n'a même plus la souveraineté sur ses émotions. L'on pleure désormais à Yaoundé avec les mêmes accents et intonations qu'à Paris. Bienvenue au village planétaire.

Ce qui est arrivé à Kumba ne saurait être du "terrorisme", étant donné que l'Etat du Cameroun a été sommé par la fameuse communauté internationale, à plusieurs reprises,  de discuter avec les bandes armées criminelles qui sévissent dans les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest. L'Etat du Cameroun a été appelé à se désarmer, moralement et  militairement, face à un groupuscule de bandits qui ne représente personne. 

Nul n'a jamais reconnu que l'Etat du Cameroun faisait face à un mouvement « terroriste » dans les régions dites "anglophones". L'on parlait plutôt de "crise Anglophone", sous-entendant que les "Anglophones" au Cameroun seraient victimes de ségrégation ou de l'accaparement des richesses par les soi-disant "Francophones".  

Il y a quelques temps, dans cette partie du Cameroun, devenue une zone de non droit,  du crime organisé, et du trafic en tout genre, les bandes armées brûlaient des hôpitaux et des écoles. La communauté internationale, les élites camerounaises dites de l'opposition, et même certains élites intellectuelles, n'ont alors rien trouvé à redire que d'indexer le précaire État  du Cameroun.

Pour eux, l'Etat du Cameroun refusait de régler cette crise....Tout crime, toute destruction ne pouvait  donc qu’être de son unique  responsabilité. 

Quant aux groupes armés, appelés les "Ambazoniens", ils bénéficiaient d'une tolérance spectaculaire. Un silence de satisfecit régnait à leur endroit.

Les dernières sorties de l'Union Européenne concernant le Cameroun tournaient autour du respect des Droits de l'Homme. Bruxelles sermonnait l'Etat du Cameroun en proie au grand banditisme  et lui recommandait d'organiser, de réorganiser dans un délai assez bref un dialogue INCLUSIF sur  la "crise Anglophone".

Dialogue INCLUSIF, autrement dit, il était demandé  à l'Etat du Cameroun de faire profil bas face à des mercenaires qui tentent de s'approprier une partie du territoire camerounais. Dialogue inclusif, autrement dit, l’Etat Cameroun devait dialoguer avec des gens qui ont décapité une gendarme, brûlé des hôpitaux et des écoles.  Comme si les crimes commis par les bandes armées  ne méritent pas justice. Pis, de quoi le Cameroun devait il dialoguer? Le renoncement d’une partie de son territoire et de ses réserves pétrolières ?

Aujourd'hui, on apprend que des hommes armés non identifiés (comme toujours) ont débarqué dans un collège et ont ouvert le feu sur plusieurs élèves, puis sont repartis, laissant derrière eux des têtes explosées, des ventres éclatés,  du sang, des larmes....Des cris. Quid novi ?

Simplement, ce malheur tombe à pic pour les camerounais connectés. Ils ont assisté, eux, il y a quelques jours,  au spectacle républicain de la grande et belle France. Ils ont assisté à cette "union nationale" face au terrorisme. Ils ont assisté à cette vive émotion qu'a suscitée la décapitation d'un enseignant. Ils ont donc appris ce qu'est un pays « civilisé », une nation « unie »....Les voilà donc qui singent, se mettent au pas. Et parlent à leur tour de "terrorisme", hélas celui-ci demeure non revendiqué, et non islamiste.

Faisons donc un pont. Lorsqu’en France, certains intellectuels-zombies, les seuls qui ont encore pignon sur rue dans ce pays éperdu, nous expliquent, qu'on est dans une guerre de civilisations aujourd'hui dans le monde, je voudrais demander à ces têtes de mort, quelles civilisations s'affrontent au Cameroun? "Anglophones" et "Francophones"? Même pas!  Puisque les fameux "Ambazoniens" qui voudraient leur « Etat Anglophone » s'en prennent avant tout aux populations dites "Anglophones".  Ces Zombies, me répèteront peut-être que le drame de l'homme africain est qu'il n'a pas de civilisation ou qu'il n'est pas suffisamment entré dans l'Histoire. Les massacres et autres décapitations en Afrique (christianisée) doivent donc être considéré sans gravité. 

Dans le massacre d'enfants qui a eu lieu à Kumba, les responsables sont tout d'abord les criminels (sans doute des jeunes gens) en fuite. Ensuite, il y a les responsables politiques Camerounais qui passent leur temps à s'écharper sur la question du pouvoir (des élections), et bien sûr la Communauté internationale, laquelle a contribué à légitimer le combat obscur, sans queue ni tête, des "ambazoniens", ces semeurs de chaos.

S'il est un fait divers d'ampleur mondiale, qui révèle la pourriture extrême de notre monde, la corruption morale à tous les étages, sans distinction de sexe, d'origine, de "race" ou de religion, c'est ce qui s'est passé ce 24 octobre à Kumba. 

Je ne voudrais pas me mentir à moi-même, en écrivant ici, ce qu'il conviendrait de faire au Cameroun dans le cadre de cette crise qui depuis son origine porte mal son nom. L’on répète ici et ailleurs qu’il s’agit de la "crise anglophone", alors qu'il s'agit d'une crise du Cameroun tout court: vertige colonial ou vestige de la décolonisation. Et, comme disait un prix Nobel, mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du ....Cameroun.

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