"La démocratie est un luxe pour les Africains" : Jacques Chirac

A chacun sa mémoire. Si pour d’aucuns, Chirac, c’est la voix de la paix en Irak, pour d’autres, c’est la voie de la destruction en Côte d’Ivoire...Ainsi va la vie.

« La démocratie est un luxe pour les Africains », dixit le désormais Saint Jacques Chirac.

Qu'est-ce que le luxe?

Du latin "luxus" (débauche, faste, excès), le luxe renvoie à un ensemble de produits d'une très grande qualité, d'un très grand raffinement répondant parfois à des besoins superflus. Cependant, le luxe reste quelque chose de très agréable. Il vaut mieux dormir dans un cinq étoiles à Johannesburg que dans ses bidonvilles. Il vaut mieux dormir dans l’hôtel le plus cher du monde qu'à la belle étoile dans un "los barios" en Colombie.

Si la "démocratie" fut un luxe pour l’Afrique, c’eût été une « meilleure nouvelle » pour ce continent. Il n'y a qu'à voir à quoi ressemble un pays comme la Suisse, pays éminemment luxueux, par ses banques, ses hôtels, ses sièges diplomatiques....et sa "démocratie".

En vérité, la "démocratie" n'est qu'un luxe pour les Balkany, les Fillon, les Barre, les Gaymard, les Sarkozy, les Le pen, les Cahuzac, etc. La démocratie n’est qu’un luxe pour l’Occident. Pour la France, qui peut éternellement gaver ses anciens premiers ministres et présidents, en toute légalité républicaine...tout en prenant le soin de « réformer les retraites » des petites gens. La démocratie n’est qu’un « luxe » pour des Clinton ou des Obama; lesquels, après avoir gouverné les USA, se transforment en conférenciers planétaires à prix d’or. Ce n’est pas donné à tout le monde.  Ce n’est pas Issoufou, président de la République du Niger, qu’on écoutera demain à prix d’or à Riyad....ce n’est pas sa femme qu’on veut écouter à Paris : n’est pas Michelle qui veut...

 

Pour « l'Afrique », la "démocratie" n'est que tragédie. Elle tue. Autant que le paludisme si ce n’est plus. On pourrait même s’approprier la pensée de Jaurès en affirmant qu’en « Afrique »: la « démocratie » porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage. 

Qu'est-ce que cette « démocratie »?

Que ce soit en Europe, en Amérique, ou en Afrique, l'évidence la plus plate est qu'aucun peuple ne dispose du moindre pouvoir de décision. La souveraineté, il vaut mieux la chercher dans les banques, les fonds de pension, les assurances, les marchands d'armes, les firmes pharmaceutiques  qu'au sein des peuples. Quant aux représentants des peuples ? De sérieux trafiquants! 

Lorsqu'on parle de "démocratie", comme Chirac l'avait fait en invoquant ce lieu-commun qu’est  l'Afrique, il faut être capable d’entendre autre chose que le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple.

Dans un monde où les 1% les plus riches s'accaparent de 82% des richesses crées, comme ce fut le cas en 2017 selon OXFAM, parler de démocratie, en tant que pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, est une absurdité complète. 

La "démocratie" dont parlait Chirac renvoie essentiellement aux systèmes électoraux et parlementaires et ses régimes de libertés que l'on retrouve en Occident, lesquels produisent à la chaîne des Bush, des Trump, des Salvini, des Macron, des Bolsonaro....et en remontant le temps, des Hitler. Cette « démocratie-là » n’est que corruption de la démocratie. Rousseau nous l’avait déjà philosophiquement appris.

Nous devons, dans un registre strictement politique, à ces « démocraties luxueuses » de type occidentales : deux guerres mondiales, des centaines de guerres impérialistes déclenchées ci et là, des crises économiques et financières, et maintenant, un pillage des ressources naturelles à nul autre pareil. La planète peut-elle véritablement remercier ces "démocraties occidentales" d'avoir été des "démocraties"? Non....Et pourtant, le "monde entier", et notamment l "Afrique", semble envier ces "démocraties occidentales". Et lorsqu’elle n’envie pas d’elle-même ces « démocraties luxueuses », on les lui impose. C’est tout le sens du discours de la Baule d’un Mitterand. Le socialiste conditionnait l’aide apportée aux pays africains aux efforts et évolutions « démocratiques » de ceux-ci. Après la discrimination positive chère aux Yankees, voici la corruption positive, chère aux Gaulois.

La "démocratie" tue en Afrique

Les années 1960 marquent les indépendances en Afrique. C’est la fin des colonies. Des Etats sont artificiellement créés, mais ils restent captifs dans les filets d’une organisation financière, économique à échelle mondiale dont ils ne peuvent qu’être des bénéficiaires de troisième zone (tiers-monde), et encore, je suis modéré. 

Après les indépendances, l'histoire politique du continent africain peut aisément et malheureusement se résumer en une formule: conflits post-électoraux ou encore luttes pour le pouvoir d'Etat. 

Nous avons affaire à une « Afrique »  subjectivement désorientée, partagée entre son puissant « désir d’occident » (le luxe) et son impuissant fantasme d’unité. La propagande pro-"démocratique" qui sévit en Afrique est l’un des symptômes de ce « désir d’occident ». Le désir d'avoir des Macron, des Obama, des Merkel est bien là. Or, comme nous l'avons déjà peut-être dit: "démocratie" et paludisme en Afrique détruisent des vies...principalement des jeunes vies. Il ne s’agit pas ici  d´une vaine provocation que de le dire. Le plus souvent, lorsqu’ils ne sont pas le fruit des manigances des puissances occidentales, par l’entremise des multinationales[1], les conflits en Afrique sont la conséquence implicite ou explicite de la "démocratie", des luttes autour (du) et pour le Pouvoir d’Etat. 

 Ce sont les disputes sur le processus électoral, la soif d’alternance, la soif du pouvoir d’Etat, l’existence d’armées qui n’ont aucun « intérêt » sinon de remplir les critères de tout Etat démocratique, souverain, qui conduisent certains Etats Africains à la guerre, aux conflits. Les armées africaines, on l’a compris, ont pour vocation de mater leurs peuples, de protéger le pouvoir et par moment de prendre ce pouvoir. Ces armées n'ont aucune prétention de défendre l’"intérêt national" contre les impérialistes, aucune prétention d'atterrir  du côté de Stalingrad à Paris pour protéger les "migrants"...comme on a vu l’armée française atterrir à Bouaké et Abidjan  pour sauver l’honneur de la France et quelques compatriotes.

L’activité « démocratique », les disputes entre candidats, les débats, les élections, les alternances, la gestion du pouvoir ne peuvent guère se passer de la même façon, c’est à dire avec la même « civilité », en Afrique comme en Europe. Ce n'est pas une histoire de races, mais de conditions d'existence. 

Toutefois, la formule de Chirac, appliquée à l’Afrique, peut être tout à fait exacte. Si du mot luxe, on ne retient que la dimension futile. Dans ce cas, oui,  la « démocratie » est un luxe pour les Africtions. Donc chose futile. Et pour mesurer véritablement la futilité « démocratique », chacun peut se pencher sur l’actualité d’un pays comme le Cameroun. Dans ce pays, les opposants au régime ne savent que jouer au « plus démocrate que moi tu meurs » en faisant beaucoup de bruits .....pour RIEN.

 

 

 

 

 

[1] Le Canada dans les Guerres en Afrique Centrale: Génocides et pillages des ressources minières du Congo par le Rwanda interposé, P.Mbecko, éd. Le Nègre Editeur, Montréal, 2012.

 

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