Enfants en danger et sans voix

Le documentaire de Sylvain Louvet "Enfants placés, les sacrifiés de la République" diffusé par France 3 dans l'émission Pièces à conviction, met en lumières de graves dérives au sein d’un établissement de l’Aide sociale à l’enfance, tandis que des témoignages confirment l’existence de ces pratiques dans d’autres lieux d’accueil. Invitation à ne pas céder au syndrome du réverbère [1].

 Ces violences des adultes envers les enfants comme des enfants entre eux sont choquantes, inadmissibles. Pour avoir travaillé 30 ans (retraite 2007) dans la protection de l’enfance, ces images me donnent l’impression d’avoir été tournées dans un autre monde, à une autre époque.

Pourtant, elles ne me surprennent qu’à moitié. J’estime que le scandale tient moins aux faits observés qu’au contexte institutionnel qui les a progressivement permis. En effet, les témoignages et commentaires entendus concourent à illustrer ce qui s’est joué dans la protection de l’enfance depuis sa réforme de 2007 pour, peu à peu et tel le syndrome de la grenouille dans la marmite d’eau chaude, donner ces sursauts récents : la lettre ouverte du personnel du foyer d’Eysines (avril 2017), le cri d’alarme des juges pour enfants de Bobigny (novembre 2018), le documentaire de Sylvain Louvet pour FR3.

Le président du département de la Gironde fait observer que « le nombre d'enfants accueillis au CDEF croît de manière exceptionnelle : en trois ans, le nombre d'enfants de 0 à 10 ans accueillis a grimpé de 17%, une progression de 56% pour les enfants de 10 à 18 ans. Le centre est aujourd'hui en sureffectif, compliquant la prise en charge des enfants et donc la tâche des personnels ». Le département ajoute que « de plus en plus d’enfants accueillis demanderaient une prise en charge médicalisée. Cependant l’orientation de ces enfants est actuellement difficile, faute de places dans les structures sanitaires et sociales relevant de l’Agence Régionale de Santé (ARS). » D'autre part, le département « est soumis à une obligation d’accueil inconditionnel».

Deux éducatrices observent que les pensionnaires restent de plus en plus longtemps et que beaucoup sont psychiquement perturbés, capables de passer à des actes très violents. La présidente de la commission des affaires sociales du département dénonce "le manque de structures de pédopsychiatrie, ce qui conduit des établissements non habilités et non équipés à devoir assumer des enfants très perturbés. La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) n'en veut pas, les établissements de soins non plus. L'État (l'ARS) laisse les établissements de l'Aide sociale à l'enfance se dépatouiller avec les situations psychiatriques les plus sévères".

Jacques Trémintin, journaliste de Lien social, fait le lien avec « les réalités de terrain : pénurie de places dans les foyers, sous-dimensionnement des équipes d’internat, familles d’accueil insuffisamment soutenues, hébergements en hôtel compensant le manque de structures adaptées, pléthore des quarante mesures suivies par le professionnel, pathologies psychiatriques non soignées par un hôpital lui-même en surcharge, cohabitation des agresseurs et victimes par manque de solutions relais, pénurie d’intervenants qualifiés dans les établissements aux conditions les plus dégradées… »

Que s’est-il passé dans la protection de l’enfance depuis 10 ans pour expliquer ces dérives ? En deux mots, une volonté de réduire de la compétence au civil du juge pour enfants (contractualisation supposée alternative à la judiciarisation), la mainmise du département sur le traitement des signalements et les mesures d’assistance éducative (à domicile comme en foyer), le tout sur fond d’assèchement des finances du département. Pour plus de détails voir https://blogs.mediapart.fr/charles-segalen/blog/210712/marina-la-reforme-de-la-protection-de-lenfance-en-question

Les professionnels, peu associés à ce retour en arrière [2] ou peu au fait de ses enjeux, ne s’y seront pas trop laissés prendre à en juger par le nombre d’enfants toujours pris en charge y compris sous l'aurorité du juge pour enfants. Ce n’est pas quantitativement mais qualitativement que le délitement s’est produit : situations qui se dégradent en raison d’une saisine plus tardive des juges pour enfants, « placements à domicile », réduction des places en foyer au profit des familles d’accueil,  réduction des mesures d’assistance éducative en milieu ouvert (juge pour enfants) au profit des assistances éducative à domicile (département), adhésion des parents surfaite. Autant de formes de prise en charge qui, sans être nouvelles, tendent à devenir non plus alternatives mais exclusives des autres.

Il aura fallu une certaine dose d’inconséquence pour ne pas anticiper ce qui est observable et fait scandale aujourd’hui : liste d’attente de 18 mois pour une mesure ordonnée par le juge pour enfants ; concentration dans les internats d’enfants déstructurés ou ne relevant pas de l’aide sociale à l’enfance, après que nombre d’entre eux aient épuisé les placements en famille d’accueil ou à domicile ; usure des professionnels diplômés qui fuient des structures ingérables en terme éducatif ; recrutement, et pour cause, de personnels non qualifiés ; développement des violences institutionnelles…

La plus grande violence institutionnelle est dans la mise en place de ce dispositif rétrograde, au service d’autres intérêts que ceux mis en avant de l’enfant. Il aura été facilité en étant peu visible au cas par cas (cas d’enfant maltraité ou d’institution maltraitante) et pour n’avoir souffert d’aucun plan social : la réduction des moyens aura été absorbée par le départ en retraite du nombre considérable de diplômés arrivés sur le marché dans les années 70.

Ce qui fait surface aujourd’hui participe de l’effet domino. D’aucuns persévèreront à considérer et dénoncer leur déséquilibre un par un, aussi bien sincèrement, pour conforter ce processus délétère et malfaisant.

Puisse la rédaction de Mediapart ne pas laisser sans voix ces enfants d’Eysines et, au-delà, ceux dont on n’entend pas encore parler.

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[1] C’est l’histoire du type qui cherche ses clefs à la lueur d’un réverbère. Au bout d’un moment un passant, intrigué, lui demande : « Vous êtes sûr que c’est là que vous les avez perdues ? – Non, mais y’a que là qu’on y voit clair ».

[2] 1958 : institution la double compétence, civile et pénale, du juge pour enfants et création de la mesure d’Assistance éducative en milieu ouvert (AEMO).

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