Éclaircissements sur un coup d'État

PORTO ALEGRE, 21 MARS 2016 À en juger par la lecture de quelques articles parus dans la presse française, il me semble que certaines choses méritent d'éclaircies au sujet de la situation politique du Brésil. NON, ce qui se passe ici n'est en aucun cas une révolte populaire contre la corruption !

Je ne suis pas certaine d'avoir moi-même tout compris dans les détails, mais je vais qu moins essayer de vous apporter quelques éléments de réflexion.

Pour commencer, il n'existe actuellement aucune accusation de corruption contre Dilma.

La principale affaire qui agite le pays depuis deux ans est celle du "Lava Jato", un énorme blanchissement d'argent estimé entre 10 et 40 milliards de Reals (soit 2,5 à 10 milliards d'Euros) où seraient impliqués près de 200 hommes d'affaires et politiciens brésiliens (de droite comme de gauche). Parmi eux, l'ancien président Lula, qui est du même parti que Dilma: le PT.

L'Impeachment lancé contre Dilma par l'opposition est un processus politique qui n'a rien à voir avec cette affaire. Le prétexte utilisé est celui d'un "pédalage fiscal", c'est-à-dire qu'elle aurait fait basculer l'argent d'un poste budgétaire sur un autre sans consulter le Parlement. Enfin, je crois que c'est ça... mais au fond, tout le monde s'en fout... Ce qui compte, c'est qu'une commission de 67 députés a été formée pour se prononcer sur une éventuelle destitution de Dilma. En pratique, ce n'est ni plus ni moins qu'un vote de confiance du Parlement pour le chef de l'État. Le pouvoir judiciaire n'intervient pas.
Soit dit en passant, parmi les 67 députés de la commission, 38 sont suspects dans l'affaire Lava Jato...

 

La commission éthique chargée de juger Dilma... © Edgar Vasques La commission éthique chargée de juger Dilma... © Edgar Vasques


Tout le reste n'est qu'une immense manipulation judiciaire et médiatique pour essayer de légitimer cet Impeachment, en le faisant passer pour le fruit d'une révolte populaire.
Récemment, par exemple, une conversation téléphonique privée entre Dilma et Lula a été enregistrée de manière complètement illégale et diffusée dans tous les médias avec la complicité du juge de l'affaire Lava Jato. "La population" est alors descendue dans la rue de manière "spontanée" (c'est-à-dire sur incitation explicite et immédiate de toutes les chaînes de télévision), comme si le contenu de la conversation avait quelque chose d'intéressant, mais sans se demander comment une entreprise téléphonique a pu mettre sur écoute l'ex-Président sans mandat judiciaire, ni comment les médias ont pu bafouer à ce point ce qui aurait dû être, au minimum, un "secret d'enquête".
Pendant ce temps, des juges sortis de nulle part se donnent le droit d'émettre des sentences à tout bout de champ contre la nomination de Lula ou sur n'importe quel autre sujet (mais en général sans la moindre valeur judiciaire) et les médias se chargent avec joie de tout répercuter sous forme de scoop pour agiter les masses.

Cela dit, si elles approuvent peut-être le mouvement général du pays et les discours de la TV Globo, les véritables "masses" ne s'agitent pas vraiment pour autant. Les manifestations contre Dilma sont tout sauf populaires. À Porto Alegre, elles ont lieu dans les quartiers les plus riches de la ville. Une enquête réalisé le 13 mars dernier à São Paulo dit que 77% des manifestants étaient des blancs et que 63% gagnent l'équivalent d'au moins cinq fois le salaire minimum.
Notons au passage qu'un juge gagne environ 50 fois le montant d'un salaire minimum.

Manifestation de la classe moyenne contre Dilma à Porto Alegre. Manifestation de la classe moyenne contre Dilma à Porto Alegre.

 

On dit enfin que Lula aurait été récemment nommé ministre pour ne pas être mis en prison. C'est une version un peu simpliste des faits. En fait, Lula est encore loin d'avoir été condamné et il pourra encore l'être en étant ministre. La seule différence, c'est qu'il devra être jugé par un autre Tribunal (le Tribunal Suprême, qui est chargé d'enquêter sur les membres du gouvernement). C'est donc simplement une manière pour lui de gagner du temps et, surtout, d'échapper au juge actuel qui est son ennemi numéro un.
En fait, on se demande surtout, ici, pourquoi le PT n'a pas pensé à faire ça avant !

Pourtant, Lula a bien failli être mis en prison ces jours-ci. Plus exactement en détention provisoire, sous prétexte qu'il constituerait un danger pour le pays - selon ce même juge de l'affaire Lava Jato. Autre coup médiatique, évidemment.
Personne ne sait en détail ce qui s'est passé le jour où la Police Fédérale, armée jusqu'aux dents, est allée attendre Lula à l'aéroport de Curitiba. Il paraît que ce sont les troupes de l'armée l'air, en charge de la sécurité de l'aéroport, qui seraient intervenues pour éviter que l'ancien président soit embarqué. Toujours est-il qu'après quelques heures de tension, le juge est revenu sur sa décision.

En tout cas ce mois de mars 2016 nous donne bien des échos de mars 1964, prélude au coup d'état militaire du 1er avril 1964.
Cette fois, il est très peu probable que les militaires interviennent. Mais on est en train d'assister à un coup d'état blanc qui a pour but d'écarter la "gauche" du pouvoir, faute d'avoir réussi à le faire par les urnes. Il s'agit aussi et surtout d'écraser définitivement Lula pour qu'il ne se représente pas en 2018.

L'avenir du pays semble prédéfini.
L'Impeachment va être voté d'ici à quelques semaines, les partis de la droite libérale vont privatiser en masse, étouffer au plus vite l'affaire Lava Jato qui les compromet beaucoup trop, réduire ou supprimer les programmes d'éducation, de santé et de logement lancés au cours des 13 dernières années et servir les intérêts des pouvoirs économiques et de leurs alliés nord-américains.
Quant à l'éternel problème de la corruption, il n'est pas près d'être résolu...

Toute ressemblance avec les événements politiques des pays voisins (à commencer par l'Argentine) n'est qu'une simple coïncidence.


Ah, j'oubliais... Ce texte est un point de vue résumé sur des événements complexes. Comme n'importe quelle information, il est à lire avec un certain recul, malgré toute la confiance que vous pouvez avoir en son auteure. ;-)
Et au passage, je vous laisse vous faire une opinion sur la compétence des journalistes et "spécialistes" qui traitent l'affaire dans les médias français.

daf

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