Bonjour Brésil

Jeudi 12 mai, 6h du matin. Les sénateurs rentrent chez eux, après douze heures de session nocturne. Ils viennent de ratifier la procédure d'Impeachment. La Présidente Dilma est donc officiellement écartée du pouvoir. Son vice-président Michel Temer la remplace. Dans son discours d'investissement, il annonce le ton du nouveau gouvernement : "Ne parlez pas de crise. Travaillez !"

Bonjour Brésil.

Suppression du Ministère de la Culture.
Suppression du Ministère de la Femme, de l’Égalité Raciale et des Droits de l’Homme.
Aucune femme au gouvernement, ni personne dont la peau soit un tout petit peu bronzé.
Mais sept ministres suspects de corruption dans l'affaire Lava-Jato  (vous vous souvenez de l'histoire de Lula, nommé au gouvernement "pour échapper à la justice") ?
Au ministère de l’agriculture, un milliardaire surnommé "Le Roi du Soja" - transgénique, hein, on n'est pas chez les bobos !
Et un évêque évangélique au ministère du Développement.

Il est difficile de comprendre comment Michel Temer a pu être le vice-président de Dilma. C'est que la multiplicité des partis au sein du système présidentiel brésilien force les alliances au-delà de toute contradiction. Le PT, par exemple, n'aurait jamais pu accéder au pouvoir sans le soutien de certains de ses "opposants", même au temps de Lula.
À l’autre bout de la chaîne, le PMDB, le parti conservateur de Temer et Cunha (les deux principaux meneurs de l'Impeachment), s'est spécialisé dans la vice-présidence, découvrant par là un moyen sûr de rester près du pouvoir sans trop en assumer les risques et sans avoir besoin d'être majoritaire au sein de la population.

Je ne sais pas...
Il y a quand même quelque chose qui me dérange.
Quelque chose de personnel, peut-être...
Mais non, c'est plus que ça.

Bon. Admettons qu'il n'y ait vraiment AUCUNE femme compétente dans la dizaine de partis appelés au gouvernement.
Admettons.
Mais dans n'importe quel pays relativement "développé" et "démocratique", on aurait trouvé le moyen d'inventer un ministère insignifiant, pour y mettre une femme en photo, quitte à aller la chercher dans l'opposition !
Décider, en toute conscience et dans le contexte actuel, de n'en mettre aucune, AUCUNE, c'est un peu provocateur, non ?

La dernière fois qu'un gouvernement brésilien a omis toute présence féminine, c'était en 1975, en pleine dictature militaire.
Dilma elle-même, première femme à être élue Présidente de la République, avait été ministre de Lula pendant huit ans.

Dilma Rousseff, accompagnée de sa fille lors de son investiture, en janvier 2015. Dilma Rousseff, accompagnée de sa fille lors de son investiture, en janvier 2015.

La semaine dernière, Temer a été condamné pour fraude par le tribunal électoral de Sao Paulo. Il serait donc aujourd'hui inéligible s'il devait se présenter à une élection quelconque.
Quant à Cunha, il a finalement été écarté de son poste de président de l'Assemblée par les instances judiciaires, peu avant la formation du nouveau gouvernement. D'ailleurs, le nouveau Ministre de la Justice n'est autre que son ancien avocat.

Dès jeudi, des mouvements de révolte ont surgi dans plusieurs capitales du pays, prenant pour cible principale, outre Michel Temer, les grands groupes médiatiques du pays, accusés d'être complices du coup d'état.
À Porto Alegre, en parallèle aux manifestations de rue, six collèges ont été occupés par leurs étudiants, avec l'appui des professeurs en grève.
Quant aux réseaux sociaux, d'un côté comme de l'autre, ils ne laissent rien passer.

Gaz lacrymogènes. Bombes. Balles en caoutchouc.
La répression des premiers rassemblements par la police militaire est complètement démesurée.
Photos et témoignages dénoncent unanimement que tous les activistes violentés et/ou capturés par la police étaient des femmes.
Amère coïncidence.

 

espadas
Porto Alegre, 13 mai 2016. Porto Alegre, 13 mai 2016.
Porto Alegre, 13 mai 2016. Porto Alegre, 13 mai 2016.
Porto Alegre, 12 mai 2016 Porto Alegre, 12 mai 2016

Le nouveau Ministre de la Sécurité vient tout droit de l'état de São Paulo, où il dirigeait fièrement la police la plus meurtrière du pays.

« Ne courrez pas ! Courir accélère votre respiration devient plus rapide et accroît l'inhalation de gaz ! Ne vous baissez pas, le gaz s'accumule près du sol. Evitez aussi de tousser. Restez calme, ne paniquez pas. Les gaz provoquent une sensation d'anxiété qui peut durer une trentaine de minutes. Essayez de garder les yeux fermés et utilisez un chiffon imbibé de vinaigre ou de jus de citron (les substances acides amoindrissent les effets). »

Il faut voir la gueule des militants quand je leur parle de coïncidence !

Il y a un peu moins d’un mois, l’une des principales revues du pays publiait un portrait de Mme Temer, femme du nouveau Président, présentée alors comme « Presque-Première-Dame ». L'article titré « Marcelina Temer : belle, bien rangée et casanière » présentait à ses lecteurs une jeune femme de 32 ans, bien élevée, qui ne porte pas de robe trop courte et aime les dîners romantiques. « Ses jours consistent à emmener son fils à l'école, à s'occuper de la maison et à prendre soin d'elle-même (elle est allée deux fois chez le dermatologue au cours des trois dernières semaines) ».
Bien que diplômée en Droit, Marcelina n'a travaillé que quelques mois dans sa vie, en tant que réceptionniste. Mais elle a participé à deux concours (apparemment perdus) de Miss São Paulo.
À part ça, elle passe son temps sur internet à attendre que son mari rentre du travail.

Désolée de vous donner des nouvelles parfois un peu dépassée. Mais c'est qu'en général, je commence à écrire et désiste au bout de quelques lignes en me disant que tout ça est beaucoup trop caricatural, qu'on ne me croira jamais. J'ai peur de passer pour une cinglée.

Parce que supprimer le ministère de la Culture au Brésil, c’est aussi absurde que vouloir instituer un état laïc au Vatican. C’est une négation de l'identité du pays.
Le Brésil est Culture(s).

Et je crois qu'ici, on a surtout tous peur de devenir cinglés, voire de l'être déjà. On sait que tout ça n’est pas normal. Mais que faire, surtout quand on habite à plus 2000 km de Brasília ?

Lundi 16 mai. Après avoir repris leur souffle pendant le week-end, les mouvements sociaux de tous bords forment de nouveaux comités.
On tire quelques conclusions évidentes.
1. L'actuel gouvernement est issu d'un coup d'état institutionnel. Il n'est donc pas légitime et il n'est pas nécessaire de lui obéir.
2. Si la répression est déjà violente aujourd’hui, elle ne pourra désormais qu'empirer.
3. Oui, en plus d'être évidemment raciste et réactionnaire, ce nouveau gouvernement est profondément misogyne.

Bonsoir.

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