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Billet de blog 5 mai 2022

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Le Congrès de Southampton

Michel Vinaver est mort dimanche dernier; il est l'un des plus grands dramaturges français contemporain. Il avait eu une vie étonnante, pendant laquelle il avait occupé des postes à responsabilité en entreprise. Le texte que je vous propose est un clin d'oeil et un modeste hommage à ce très grand artiste.

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En 1973 eut lieu le fameux Congrès de Southampton qui allait déterminer de façon durable les modalités de classification des produits de « pilosité de remplacement » dits aussi produits « pilremp ».  Par pilremp on entend, « l’ensemble des techniques, procédés et produits pouvant imiter la pilosité naturelle à des fins d’augmentation ou de substitution ». Pour rappel il s’agit d’un marché mondialisé, en continuelle expansion – près de 4MM d’euros en 2020 -  et qui recouvre un ensemble de situations et de clients extrêmement vaste. A titre d’exemple on évoquera :

-         les adeptes de relations sado-masochistes ayant mal tourné et qui souhaitent « réparer »,

-         les adolescents en quête de reconnaissance par leurs congénères (« pilremp narcissique »),

-         les femmes dans la sphère d’influence allemande, dont le modèle est la naturiste libérée de l’Englischer Garten de Munich pour laquelle « le poil est l’ami » (citation de l’égérie pilremp Martha Snakmoust en1967),

-         les explorateurs devant affronter les grands froids,

-         les personnes hospitalisées devant subir un rasage en bonne et due forme en cas d’opération,

-         un ensemble de groupe ethniques et/ou nationaux (il est désormais difficile de les nommer en raison des règles juridiques s’appliquant en matière de discrimination, alors qu’en 1973 à Southampton il n y avait aucune frilosité à les désigner explicitement),

-         les fétichistes de tous poils.

Devant l’essor de ce marché dans les années 50 et 60 il apparaissait important de donner des repères aux consommateurs pour qu’ils puissent choisir les bons produits sur la base d’une classification claire. C’était là tout l’enjeu du Congrès de 1973 auquel plus de 1000 délégués, venus de tous les continents, assistèrent.

Les critères de classification faisaient consensus depuis le précédent Congrès de 1969 dit Congrès de Lima, et ils étaient au nombre de cinq : adhérence, réversibilité, non toxicité, apparence, toucher. Chaque critère était noté sur 5, et une note globale sur 25 était donc déterminée pour chaque produit ou procédé « candidat ». Le Programme International de Qualification (PIQ) de l’Organisation Mondiale du Pilremp (ou IOFHR en anglais pour International Organisation For Hair Repair) détaillait les modalités de notation et les organismes habilités à tester et certifier.

En revanche une bataille acharnée eut lieu à Southampton sur les caractéristiques de la communication de la note PIQ auprès des consommateurs. Concrètement, deux clans s’affrontaient violemment autour de deux sociétés: d’un côté Cbzfs le géant allemand de la chimie et de l’autre une PME cap-verdienne, Lustitanopil, dont les racines historico-sociologiques lui avaient permis de conquérir une part de marché conséquente sur le marché du pilremp et qui était reconnue pour la qualité de ses produits (on l’oublie souvent mais Lusitanopil est à l’origine du procédé dit « ni vu ni connu » à base de gel de guarana adhésif).

Cbzfs militait pour une classification répertoriant les produits en trois groupes (basic pour les notes de 1 à 8, premium pour les notes de 9 à 17, top pour les notes de 18 à 25) identifiés par une, deux ou trois houppettes. La gamme de produits de Cbzfs étant très vaste cela permettait de concentrer les notations autour des produits à « deux houppettes », ce qui était plus favorable à la marque.

Au contraire, Lusitanopil se battait pour une échelle de notation à cinq groupes ce qui lui permettait de mieux faire ressortir la qualité de ses produits et avait suggéré la dénomination de « bulbe » pour chaque groupe (avec le logotype afférant). Les produits étaient alors répertoriés ainsi :

-         1 bulbe, note entre 1 et 5,

-         2 bulbes, note entre 6 et 10,

-         3 bulbes, note entre 11 et 15,

-         4 bulbes, note entre 16 et 20,

-         5 bulbes, note entre 21 et 25.

Avec l’échelle de Lusitanopil 80% des produits de Cbzfs étaient classés bulbe 2 et 3, tandis que 80% des produits de la firme portugaise étaient classés bulbe 4 et 5.

Pour être totalement complet sur le sujet on indiquera que le professeur indien Anan Sappouss, qui soutenait la méthode Lusitanopil, avait suggéré de remplacer l’appellation « bulbe » par « sébosium ».

Comme on le sait c’est Cbzfs qui gagnera cette bataille de la classification, malgré le discours vibrant et applaudi de Fernando Cascais, le fondateur de Lusitanopil, qui avait évoqué son cas personnel et n’avait pas hésité à se dévêtir en montrant les différences manifestes entre deux produits qui auraient été classés houppette 2 si le point de vue de Cbzfs prévalait (certains se souviennent avec émotion et terreur de la vue de sa cuisse gauche manifestement soumise au produit phare de Cbzfs, Desherbor, retiré du marché en 1982). Mince consolation pour Lusitanopil c’est le terme « bulbe » qui fut retenu à la place de « houppette » mais sur la base de l’échelle de notation de Cbzfs.

Cbzfs dont les méthodes lors de ce congrès – intimidations, pots de vin, distribution massive de son produit haut de gamme et très onéreux (Invisiblor) par plaques de 5m2…– feront l’objet d’une enquête et d’une condamnation en 1987. Mais il était déjà trop tard, la classification en trois groupes s’était imposée et Cbzfs avait renforcé son hégémonie sur le marché.

Lusitanopil devait de son côté lentement péricliter, son positionnement haut de gamme étant masqué par le resserrement de la classification, et finalement l’entreprise devait disparaître en même tant que Cascais en 1992. A ce propos la rumeur continue à laisser supposer que l’utilisation à des fins de test de Desherbor à hautes doses par Cascais n’est pas étrangère à son cancer de la peau, qui eut raison de lui.

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