Après Charlie: repenser le lien entre religion et notre politique.

Depuis l’immense mobilisation du dimanche 11 janvier qui a suivi les tragiques évènements de Paris nous sommes désormais tous confrontés à la question du « et maintenant on fait quoi ? » ; et nous pressentons que les réponses sont complexes et protéiformes car nous ne nous réveillerons pas magiquement et soudainement dans une France apaisée et pacifiée parce que 5 millions d’exemplaires de Charlie Hebdo ont été vendus. Chacun à notre niveau nous avons sans doute des actions à mener, des valeurs et des discours à porter, mais il y a à l’évidence des réponses proprement politiques qui doivent être formulées. Elles portent sur les problématiques policières et judiciaires, y compris dans leurs dimensions carcérales, sur des questions sociales d’intégration, de discrimination et de stigmatisation, ou encore sur la crise économique comme facteur aggravant de la déstructuration d’individus ou de groupes. Ici nous nous attacherons plus spécifiquement au lien entre politique et religion.

Une politique étrangère hypocrite et incohérente

En politique il faut choisir et à force de ne pas choisir nous sommes aujourd’hui dans le chaos. On ne refera pas dans ces lignes l’analyse des errements dramatiques des USA au Proche et Moyen Orient depuis l’administration Bush, ni celle de l’intervention hautement contestable de la France en Libye et de ses conséquences incontrôlables.

Nous nous contenterons de mentionner notre complaisance désastreuse vis-à-vis de certains pays, et plus particulièrement l’Arabie Saoudite et le Qatar. En effet les pays occidentaux, singulièrement les Etats-Unis mais aussi la France, mènent depuis des dizaines d’années une politique accommodante à l’égard de ces pays, promoteurs, protecteurs et financeurs du terrorisme. L’Arabie Saoudite, terre d’origine du wahhabisme, c’est à dire d’une conception rigoriste de l’Islam, berceau du fondamentalisme – on rappellera que Ben Laden était issu d’une riche famille saoudienne -, sont les alliés des Etats-Unis dans la région pour des raisons géostratégiques et économiques, liées à la production de pétrole. On ferme donc les yeux sur le sponsoring actif des groupes les plus radicaux par la monarchie des Saoud.

De même la France a accueilli à bras ouverts l’argent du Qatar et le considère comme un pays ami, qui bénéficie notamment d’un régime fiscal dérogatoire pour ses investissements en France ou qu’on laisse mener des projets dans les banlieues (!), dans l’espoir de vendre quelques Airbus ou Rafale. On feint de ne pas voir que le même Qatar, ou en tout cas certains de ses richissimes habitants, déverse ses dollars pour financer des groupes terroristes comme l’EI. En outre le Qatar et l’Arabie Saoudite sont à l’origine de groupes audiovisuels qui propagent une rhétorique guerrière et islamiste dans tous les pays musulmans, notamment via une diffusion par satellite. Ils peuvent même se livrer à une surenchère pour une suprématie régionale du rigorisme religieux et indirectement de la terreur.

Nous avons donc décidé, sciemment, de fermer les yeux sur l’origine des promoteurs de l’idéologie dont se réclament les assassins de Paris et tous ceux qui rêvent de les imiter. Pour paraphraser Churchill nous avons « donc le déshonneur et la guerre », et sauf à vouloir continuer dans cette voie il va falloir réviser rapidement nos alliances et notre politique étrangère totalement inefficace et schizophrène.

Quel Islam en France ?

En Islam il n y a pas d’autorité religieuse à laquelle pourrait se référer l’ensemble des croyants, comme c’est le cas par exemple pour les catholiques avec le pape. Certaines mosquées, certains lieux de production théologique – comme l’Université Al Ahzar au Caire – ont un rayonnement qui va au-delà du cercle plus restreint des fidèles qui les fréquentent, mais ils restent des sources religieuses et/ou morales parmi d’autres. La foi se vit donc au plus près, au sein de la communauté que l’on fréquente au quotidien, où émergent des figures de sages ou d’érudits, et bien entendu la personne de l’Imam – celui qui est savant. Ainsi, au niveau local, les fidèles sont avant tout exposés aux discours tenus par leurs pairs et/ou l’Imam ; et ce discours peut être un message dévoyé, porteur de haine et d’intolérance, qui dépend entièrement de l’idéologie de ceux qui le véhiculent. Il peut alors servir de support à la manipulation d’esprits faibles ou déstructurés.

Or, et cela nous renvoie en partie à ce qui précédait, la France a laissé des pays étrangers – pays d’Afrique du Nord ou du Moyen Orient – faire venir des imams en France pour assurer la transmission et la pratique du culte. Ces Imams qui sont donc avant tout au service de leurs pays d’origine peuvent diffuser un Islam en totale contradiction avec les valeurs républicaines et laïques et ce sans aucun contrôle. Par commodité et parfois compromission – ah le fantasme d’un vote musulman ! -, car il fallait bien tenir compte d’une population musulmane en croissance en France, on a en quelque sorte délégué l’encadrement de la communauté des fidèles à des tiers, avec les risques déjà évoqués. Les tentatives plus récentes de structuration de la « communauté musulmane » en France - en faisant l’hypothèse que cette terminologie ait un sens -, notamment à travers le CNCM, ont quant à elles échoué car par exemple le CNCM était lui-même l’objet de luttes internes entre les pays qui essayaient de s’imposer pour le contrôle de la représentation des musulmans en France.

Dès lors il apparaît urgent de ne plus tolérer la présence en France d’imams qui viendraient prêcher un Islam fanatisé et guerrier – plus d’une centaine d’expulsions en 10 ans ce qui signifie sans doute des centaines d’esprits radicalisés -, et en parallèle mettre en place en urgence un processus de formation permettant l’émergence d’Imams français pleinement conscients des spécificités de notre pays en matière de relation au sacré et à la religion.

Ta religion c’est quoi ?

La religion a structuré nos sociétés pendant des siècles, il s’agit d’une réalité historique et sociale, il est important d’en parler et de ne pas l’occulter sous prétexte que nous sommes dans un Etat laïc. La laïcité n’est pas l’absence de religion mais la religion comme pratique privée, et elle est une conquête récente, qu’il faut recontextualiser dans un temps long.

Mais qu’apprend-on à l’école sur les religions ? Pas grand chose hélas, et l’immense majorité de nos concitoyens est ignorante de la religion qui n’est pas la sienne, quand ils en ont une. Et l’ignorance est le fruit mûr d’où peut surgir la haine.

Faut-il rappeler par exemple que le Christianisme et le Judaïsme partagent en partie les mêmes textes sacrés ? Faut-il rappeler que Abraham, Moïse et Jésus sont des personnages fondamentaux dans la religion musulmane ? Les religions du Livre sont cousines, partagent le même dieu et un socle moral commun autour du respect de la personne humaine. Il faut l’expliquer, le rappeler, l’expliciter, sans cesse. Cette histoire des religions doit être un axe fondamental d’évolution de notre enseignement et ce dès les petites classes : faire comprendre les proximités, les valeurs communes, les passerelles. En outre une part immense du patrimoine culturel qui est le nôtre ou que nous pouvons admirer est traversée, habitée par le fait religieux : comment apprécier pleinement la peinture européenne du XVème siècle sans un minimum de connaissance de la Bible ? Comment saisir toute la beauté de la calligraphie arabe sans quelques bases sur l’Islam ? L’histoire et la compréhension des religions, au delà de leur importance dans la vie d’un grand nombre de personnes, peut être aussi, et indépendamment de toute question de foi, une source d’apprentissage et de plaisir.

Bien entendu, en parallèle, il faut expliquer que des gens peuvent ne pas avoir de religion et que ce choix est parfaitement respectable, et que par ailleurs ils ont souvent le même corpus de valeurs fondamentales que les croyants. Et de la même façon que la religion et l’art ont des relations étroites, des athées, des agnostiques, des incroyants, ont à leur tour produit des œuvres majeures, reposant sur d’autres mythologies et d’autres idées.

Enfin il faut aussi parler des guerres menées au nom des religions et ne pas cacher qu’elles ont été aussi menées par nos « ancêtres » ; croisades du Moyen Age, guerres entre protestants et catholiques, pogroms contre les juifs dans de nombreux pays européens…et qu’il a fallu un processus historique majeur pour séparer le religieux du temporel dans nos sociétés, et pacifier les relations entre les religions. Souvenons-nous que la loi de 1905 a à peine plus d’un siècle !

Ce processus d’apaisement, de laïcité, est un progrès immense, car il permet aujourd’hui à tous de vivre leur croyance, quelle qu’elle soit - ou leur absence de croyance - sans crainte. Et dès lors vivre en France est une chance, et cette chance doit être préservée. C’est cela que nous voulons dire après les tragédies de janvier 2015.

 

 

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