Dystopie

Du masque...

Dystopie

J’ai attrapé machinalement un masque sur l’étagère. Désormais j’en ai une dizaine en permanence qui sont prêts à être utilisés. J’ai été minimaliste, ils sont tous unis mais de couleur différente comme ça j’évite de remettre le même deux jours de suite.
Je n’entends quasiment plus jamais le bip du système de reconnaissance faciale, qui vérifie que je suis bien masqué avant de sortir, alors que les premières semaines voire les premiers mois je devais souvent revenir le chercher après avoir oublié de le porter. Et puis de toutes façons il est impossible de prendre l’ascenseur ou de démarrer sa voiture sans avoir le visage couvert.
Je lance un au revoir à mon fils qui est dans la cuisine ; il le porte même à l’intérieur, et j’ai un peu du mal avec son attitude. Je ne sais même plus quand j’ai aperçu son visage pour la dernière fois. Après plusieurs discussions pénibles avec lui, sa mère et moi avons renoncé à essayer à lui faire changer d’avis, mais nous maudissons tous les jours cette frange de médecins qu’on appelle ironiquement les « tissuphiles » et qui recommandent le port du masque 24 heures sur 24 et dont l’influence grandissante nous inquiète.
Je chasse ces idées car je dois me dépêcher, il ne faut pas que j’arrive en retard sur mon lieu de travail pour mon seul jour au bureau de la semaine. J’ai de la chance je peux encore y aller alors que la grande majorité de mes collègues travaillent désormais de chez eux en permanence. Si tout va bien je pourrai voir mon ami Laurent et nous irons boire un café dans son bureau. Nous n’avons pas le droit d’enlever nos masques quand nous nous croisons mais on le fait quand même ; ça fait du bien de voir un sourire ou une expression d’étonnement, même brièvement.
La circulation est très fluide ; quand je pense que je mets vingt minutes à aller au bureau alors qu’il me fallait parfois plus d’une heure. Mais bizarrement je me prends parfois à regretter ces bouchons qui étaient le signe d’une vie compliquée mais intense. Aujourd’hui il n y a plus vraiment de raison de se déplacer : il faut des tests négatifs et des autorisations pour voir ses parents ou sa famille, les salles de spectacle et les musées ont fermé, les bars et les restaurants sont devenus lugubres avec leurs rares tables complètement séparées les unes des autres. Ce n’est plus « métro, boulot, dodo », c’est « maison, maison, maison ». Et je peux m’estimer heureux car j’ai obtenu une autorisation pour aller dans notre maison de campagne. Au moins nous avons un peu d’espace et pas de voisins pour nous épier.
J’allume la radio car cela va être le bulletin de 8h30 : cela fait 764 jours que nous avons moins de 50 cas dépistés et 583 jours que nous constatons moins de 5 morts. Il ne faut pas relâcher l’effort.

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