Un cadeau de Noël pour Denis Kessler

La réforme des retraites illustre parfaitement l'ambition d'un démantèlement du programme du CNR. Éléments concrets.

Denis Kessler est une figure méconnue du grand public, moins médiatique qu’un Alain Minc ou un Jacques Attali, mais il est un des personnages clés de la vie économique et sociale française depuis plus de 25 ans, de ceux qui murmurent à l’oreille des gouvernants, font et défont les carrières – il a été président du club Le Siècle -, le tout en défendant une vision néo-libérale très affirmée.


Kessler a notamment été vice président du MEDEF, et il est un pilier de l’industrie de l’assurance ; il a été directeur général d’AXA et dirige le groupe SCOR – groupe de réassurance - depuis 2002. Ce qui est intéressant avec Kessler c’est qu’il n’avance pas masqué. Dans une fameuse interview au magazine Challenges en octobre 2007 il affirmait : « Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ». Ce que Kessler a en tête c’est le démantèlement du modèle de protection sociale français (santé, retraite, chômage), couplé à une remise en cause frontale des services publics. Il affirme un credo néo-libéral décliné dans le contexte français, qui par ailleurs permettra de servir au mieux ses intérêts personnels et ceux de ses employeurs, car un tel programme de démantèlement créera un immense appel d’air pour des produits d’assurance.

Lorsque Kessler donne cette interview il pense sans doute que le contexte est très favorable : Nicolas Sarkozy vient d’être élu, il n’a pas de grandes convictions économiques mais un réel tropisme pro-business et une proximité avec quelques grandes fortunes, comme l’illustre la fameuse soirée du Fouquet’s. En outre son premier ministre François Fillon a lui une vision économique proche de celle de Kessler. Ce dernier pense donc que le moment néo-libéral pour la France est enfin venu.

Mais finalement ça ne sera pas le moment tant attendu, car la crise de 2008 va complètement bouleverser l’agenda économique et social de Nicolas Sarkozy ; on pare alors au plus pressé et le grand soir libéral attendra. L’Histoire peut être parfois capricieuse.

Mais les caprices de l’Histoire peuvent avoir du bon car ce que Denis Kessler rêvait de voir s’accomplir Emmanuel Macron le réalise depuis 2017 à un rythme effréné : réforme du marché du travail simplifiant les licenciements, durcissement des règles d’assurance chômage, chantier des retraites…Dans tous les cas la même logique est à l’œuvre : affaiblissement des sécurités pour les salariés, remise en cause des mécanismes de solidarité, préparation du basculement de la protection sociale (solvable) vers le privé. L’objectif est simple, il s’agit à terme de pousser l’ensemble des français qui en ont les moyens vers le monde de l’assurance et de la banque pour souscrire des contrats les protégeant contre le chômage, les problèmes de santé ou une diminution tendancielle de leurs retraites. Pour les français les plus démunis on instaurera un filet de sécurité minimal relevant de la solidarité nationale. Une fois de plus on aura privatisé les profits et nationalisé les pertes.


La réforme des retraites, dont personne ne semble capable d’expliquer la nécessité – c’est normal elle n’est pas nécessaire, en tout cas pas dans ces termes – n’obéit en fait qu’à cet objectif : ouvrir une première brèche dans le système par répartition et initier le processus qui permettra de développer la retraite par capitalisation. La loi PACTE (loi du 22 mai 2019 relative à la croissance et la transformation des entreprises dite Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises, ou loi PACTE) préparait d’ailleurs le terrain avec la création d’un plan d’épargne retraite (PER), nouveau produit d’épargne retraite commercialisable dès le 1er octobre 2019. Blackrock, le géant américain de la gestion d’actifs ne s’y trompait pas d’ailleurs en publiant un petit document intitulé « Loi PACTE : le bon plan retraite »…Un bon plan retraite pour Blackrock à n’en pas douter – on notera ici que le parcours du président de Blackrock France, Jean François Cirelli, ancien haut fonctionnaire, puis dirigeant d’entreprise publique, et enfin dirigeant d’un fonds américain, est typique de cette perméabilité de plus en plus problématique entre le monde politique et le monde des affaires.

Un des éléments de la réforme des retraites qui montre de façon éclatante la volonté de toucher en profondeur au modèle hérité du CNR est celui des cotisations pour les salaires de plus de 10 000 euros. A première vue on se dit qu’une mesure qui touche 1% des français, soit les mieux rémunérés, ne pose pas de problème, mais en fait elle est injuste, insidieuse et cynique. Jusqu’à présent une cotisation retraite de 28% était prélevée sur les salaires et ce jusqu’à 324 000 euros brut de salaire annuel, soit 27 000 euros brut par mois. Cette cotisation est payée à 60% par les entreprises (cotisations patronales), et à 40% par les salariés (cotisations salariales) et permet d’acquérir des droits pour sa retraite. Point important à garder en tête : ces cotisations contribuent aux rentrées du régime général, à hauteur de 4 milliards par an environ.

Dans le futur système, le gouvernement a décidé de baisser le plafond de la cotisation. La cotisation de 28% sera payée jusqu’à 10 000 euros de salaire, et après une cotisation de 2,8% uniquement – au lien des 28% - sera prélevée et elle ne donnera pas de droits pour la retraite.

Prenons un exemple concret : un salarié touche 15 000 euros par mois. Aujourd’hui il cotisait 28% de cotisation de retraite entre 10 000 et 15 000 euros, soit 1400 euros par mois, 840 payés par l’entreprise et 560 euros par lui. Demain il cotisera uniquement 140 euros (84 cotisées par l’entreprise, 56 par le salarié). Cela fait une énorme différence qui se traduit par un gain de 756 euros pour l’entreprise!, et de 504 euros pour le salarié.

Pour l’entreprise c’est une économie nette, en fait un cadeau. Pour le salarié c’est tout sauf un cadeau : si son salaire net va augmenter puisqu’il cotise moins il va être imposé dessus – à ces niveaux de salaire on est imposé -, donc le gain réel sera inférieur à nos 504 euros. Mais surtout auparavant il bénéficiait de 1400 euros de cotisations pour sa retraite et là plus rien. Il va être obligé de consacrer l’intégralité du gain en salaire, et même au delà, mais cette fois de sa poche puisque l’entreprise ne cotise plus pour lui, à une retraite complémentaire sous forme de capitalisation pour espérer avoir le même niveau de pension pour sa retraite.

En résumé :

  • on va retirer du système 4 milliards de cotisations par an !
  • les entreprises, en majorité les très grandes car seules elles offrent des salaires supérieurs à 10 000 euros/mois, vont récupérer 60% de ces 4 milliards !
  • les salariés gagnant plus de 10 000 euros vont gagner en salaire net mais vont perdre des droits de façon massive pour leur retraite (pour une analyse détaillée de ce sujet on peut aller sur un document de l’Institut de la Protection Sociale à partir de la page 23). Ils seront obligés de se tourner vers la capitalisation et devront consacrer beaucoup plus que leur gain de salaire pour espérer un niveau de retraite équivalent à celui du système antérieur. Il seront très largement perdants.

Le « crime est parfait » ; on appauvrit le régime général sous couvert d’un discours qui cible les hauts revenus – qui sont largement perdants -, et on ouvre grandes les portes de la capitalisation en obligeant quasiment les français à hauts revenus à se tourner vers des contrats d’assurance retraite privés. CQFD.

Denis Kessler passera donc d’excellentes fêtes sous les auspices de cette réforme qui est un nouvelle étape dans le démantèlement du programme du CNR qu’il appelait des ses vœux. Prochaine étape si tout va bien, l’assurance santé. 

PS Une vidéo d'Osons Causer sur le sujet des cotisations et des hauts salaires ICI 

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