Décès de Michel Chodkiewicz un musulman soufi passionné de la mystique en islam

L’ancien directeur des éditions du Seuil vient de décéder le 31 mars 2020 à l’âge de 90 ans. (Paix à son âme). Je l’avais rencontré lors d’une veillée religieuse en compagnie d’autres frères et sœurs convertis fin des années 80. Il était considéré par nombre de soufis comme un Maître (cheikh en arabe) Michel Chodkiewicz avait choisi le nom musulman de Ali.

Je voudrais rendre ici un hommage à Michel (Sidi Ali) Chodkiewicz après l’article que lui a consacré Jean-Louis Schlegel (voir le lien ci-dessous).    

L’ancien directeur des éditions du Seuil vient de décéder le 31 mars 2020 à l’âge de 90 ans. (Paix à son âme). Je l’avais rencontré lors d’une veillée religieuse en compagnie d’autres frères et sœurs convertis fin des années 80. Il était considéré par nombre de soufis comme un Maître (cheikh en arabe) Michel Chodkiewicz avait choisi le nom musulman de Ali

L’ancien directeur du Seuil qui comme Rimbaud* avait découvert l’islam adolescent, avait consacré ses ouvrages à Ibn Arabî et à l’Emir Abdelkader. Ce dernier après sa captivité en France avait rejoint Damas en suivant les pas du grand théologien andalou qui vécu fin du XIIe début du XIIIè siècles d’abord en Espagne puis en Syrie. Tous deux enseignaient à la mosquée des Omeyades là où se trouve le tombeau de Jean le Baptiste de l’Evangile personnage commun au christianisme et à l’islam. Le Coran enseigne qu’il était un Prophète qui annonçait la venue de Jésus. Jean, ou Yahya en arabe, est issu de la famille d’Imran tout comme Marie (voir chapitre 3 du Coran). Michel Chodkiewicz avait inlassablement expliqué que ce sont ces liens entre les religions monothéistes que les mystiques, qu’ils étudiaient, mettaient en avant. Aussi on peut comprendre sa colère devant l’image négative que des courants rigoristes donnent d’un islam dévoyé. 

En effet, pour l’Emir «il n’y a pas de dissentiments entre les Prophètes, depuis Adam jusqu’à Mohammed... La religion est unique, et c’est ce que reconnaissent les Prophètes; ils diffèrent seulement sur des règles de détail.»**. Abdelkader disait aussi: «Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l’oreille, je ferais cesser leurs divergences et ils deviendraient frères, à l’intérieur et à l’extérieur.».

Et pour Ibn Arabî on se doit de citer son poème mystique: 

Mon cœur est désormais réceptif à toute image,

prè de gazelles, cloîtres des moines,

temple d’idoles, Kàaba des pèlerins (La Mecque),

tables de la Torah et feuilles du Coran.

Je professe la croyance en l’amour,

où que se dirigent ses caravanes,

car l’amour est la religion et la foi. ***

Enfin, on retrouve cette tolérance et cette humanité chez de nombreux autres religieux musulmans comme Jallal Eddine Rumi, poète mystique contemporain d’Ibn Arabî:

Qui que tu sois, viens,

Que tu sois un infidèle,

un idolâtre ou un païen, viens. 

Notre maison n’est pas un lieu de désespoir.

Même si cent fois tu as violé un serment,

viens quand même. ***

Paix à l’âme de Michel Ali Chodkiewicz et selon la formule coranique consacrée : «À Dieu nous appartenons et à Dieu nous retournons.» (Coran II/156)

* voir article sur Rimbaud et l’Emir Abdelkader blog Chérif Lounès Mediapart 

** livre : Abdelkader le croyant de Philippe D’Estailleurs-Chanteraine, librairie Fayard 1959

*** « Contes des sages soufis » de Henri Gougaud, édition Seuil 2005

-Voici ci-dessous un large extrait d’un article écrit ici sur Mediapart par un de ses amis, Jean-Louis Schlegel.

Extraits : « S’il prenait sa retraite à 60 ans, ce n’était pas pour se reposer sur ses lauriers et vaquer à son jardin, mais pour cultiver à plein temps, dans son séminaire de l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales), l’étude et l’enseignement de la mystique musulmane, en particulier de la tradition soufie représentée par Ibn Arabî. Outre les traits inédits de sa personne et de sa personnalité rappelés au début, « Chod » était en effet devenu un spécialiste savant de l’islam mystique auquel il s’était converti (converti à cet islam-là, pas un autre).

Né en 1929 dans une famille aristocratique venue de Pologne en France au XIX° siècle, il avait trouvé très jeune dans la voie soufie (en parcourant, à en croire une autre légende, l’Afrique du Nord à vélo solex) la profondeur spirituelle qu’il ne trouvait pas, selon ses propres dires, dans le catholicisme hérité. Tout le monde, au Seuil, connaissait cette adhésion religieuse, mais personne n’en souffrait car « Chod » veillait scrupuleusement à ne pas imposer ses convictions à d’autres.

Tout au plus murmurait-on, sourire en coin, qu’en période du ramadan, fidèlement pratiqué mais dans le secret, on pouvait s’attendre de sa part à quelques signes de tension ou de nervosité… Une seule fois, une tribune publiée dans Le Monde dans les années 80 pour protester contre la politique israélienne envers les Palestiniens fut sans doute le prolongement indirect de cet engagement religieux. Elle lui valut des retours en interne peu amènes, de la part d’éditeurs et d’auteurs de la maison Seuil.

Du point de vue éditorial proprement dit, ses convictions spirituelles permirent certainement à quelques-uns de ses amis soufis de présenter au Seuil la mystique musulmane (dans la collection Points-Sagesse en particulier), mais il importe de faire remarquer que ces publications s’inscrivaient dans le cadre d’une conviction plus large et forte chez lui : si les sciences humaines et sociales des religions devaient garder toute leur place au Seuil, elles ne devaient en aucun cas faire oublier que « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » – un mot de Jésus dans l’évangile qu’il rappela ironiquement un jour où était proposé un livre de sociologie du catholicisme… Quant à son propre livre de « science des religions », Un Océan sans rivage. Ibn Arabî, le livre et la loi, de lecture difficile et invendable à l’en croire lui-même, il parut après son départ du Seuil, en 1992, dans La Librairie du XX° siècle.

Dans les années 80, on ne parlait pas encore de la montée du wahhabisme, ennemi du soufisme, mais les attentats d’origine islamique s’amplifiaient dans le monde entier. Est-il besoin de rappeler que l’un et l’autre phénomènes appelaient de sa part une réprobation absolue, née aussi de la douleur personnelle de voir sombrer une part importante de l’islam dans la violence aveugle et l’intolérance intégriste, à l’opposé de son propre itinéraire spirituel ? « Ce n’est pas ça, l’islam ! », répétait-il avec véhémence. Il était sensible à l’islam « religion de pauvres», mais cela non plus ne justifiait en rien, à ses yeux, les attentats sanglants.

Au fond, le mystère et le génie de Michel Chodkiewicz, PDG d’une grande maison dans le monde de l’édition contemporaine, auront été, au regard d’une raison étriquée, de maintenir active et créatrice la tension entre les exigences et les responsabilités multiples de la direction d’entreprise, la spécialisation intellectuelle dans une discipline resserrée – la mystique musulmane, avec les figures éminentes d’Ibn Arabî et de l’émir Abd-el-Kader – et la fidélité intransigeante, dans sa vie personnelle, à la voie soufie choisie librement à l’âge adulte.

Jean-Louis Schlegel (éditeur aux éditions du Seuil de 1986 à 2009)


https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/040420/le-mystere-et-le-genie-de-michel-chodkiewicz-1929-2020

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