Défiler, et après ?

Ce week-end de septembre, une fois encore, le « peuple » est descendu dans la rue pour protester, se compter, montrer son insoumission. Une « démonstration de force », une "mobilisation réussie", pour les organisateurs. Mais toujours la même question qui se pose à moi : « Défiler, et après ? ».

Cela fait déjà quelques années que la question me taraude. Elle traverse bien entendu de nombreux cercles militants mais sans pour autant avoir d’impact décisif sur les modes de manifestation. Ainsi ai-je été invité plusieurs fois, il y a quelques années, par de grands syndicats qui se posaient la question des nouvelles formes de mobilisation et de savoir comment renouveler leurs interventions dans l’espace public.

Mais rien ne bougea et les défilés continuèrent, inlassablement.

Puis est arrivé à point nommé cet article de Dominique Andolfatto intitulé « Manifester dans les années 2000, une impasse ? »[1]. Les conclusions de l’article sont sans appel et rejoignent cette idée qui me dérange profondément car elle marque l’échec de nos mouvements sociaux.

Une démonstration de force…

Mais c’est quoi une démonstration de force ? Une démarche viriliste consistant à se mesurer la participation ? On dirait bien puisque les seuls débats qu’entrainent ces rassemblements ou défilés portent désormais sur le niveau de centimètres – pardon - le nombre de manifestants. Quant au traitement médiatique, il y a bien longtemps que la bataille de l’image est perdue quand la plupart des sujets sont focalisés sur les inévitables bien qu’archi-minoritaires incidents de fin de cortège. Pendant ce temps-là, on s’invective pour se disputer un leadership imaginaire : syndicalistes et politiques collectionnent les points Godwin et alimentent le folklore illustré par le best of des pancartes du moment. Alors admettons : les mobilisations de ces dernières semaines contre la Loi travail et plus globalement la politique du gouvernement ont été réussies. Il y avait du monde dans la rue.

Et maintenant que tout le monde est remonté dans son car, on fait quoi ?

On prend date pour le prochain défilé ? Mais jusqu’à quand et pour quels résultats ?

Est-ce que quelqu’un a l’impression que depuis, admettons, le coup du CPE, la rue a véritablement fait infléchir quoi que ce soit ?

Dans ces rangs militants on ne se pose jamais la question du coût-efficacité ?

On devrait.

A l’heure où tout le monde s’extasie devant le film 120 BPM, il serait peut-être utile d’en dépasser la vision purement émotionnelle pour en tirer les leçons. Car oui, à quelques dizaines les militants d’Act Up et d’autres avec eux ont véritablement obtenu des résultats et changé les choses, inversé des rapports de force.

Il n’y a même pas 2 quinquennats, à une quarantaine et avec quelques centaines d’Euros, Act Up et AIDES ont réussi à bloquer le Sénat et à obtenir la protection – certes très temporaire – d’une catégorie de personnes dont tout le monde se fout : les étrangers malades.

Et là on touche une question fondamentale. Parce que le défilé de masse est une arme (à blanc) de mouvements qui gomment le fait minoritaire. Et je suis en colère de voir le degré d’auto-satisfaction de militants politiques qui se félicitent de la taille de leur défilé quand il ne leur viendrait même pas à l’idée de faire marcher les sans-papiers en tête de cortège. Qui rassemblera des dizaines de milliers de personnes et menacera de bloquer le pays pour arrêter l'hécatombe des réfugiés ?

Personne.

Ceux qui s’en soucient n’en ont pas les moyens. Ceux qui en ont les moyens ne se soucient que de leurs pairs.

Les activistes de la lutte contre le sida ont inventé autre chose car ils n’avaient pas le choix. Ils étaient quelques dizaines, tout le monde crevait et personne n’en avait rien à foutre. De toute façon, qui pouvait penser que le pays allait s’émouvoir du sort réservé aux pédés aux putes et aux toxicos ?

Et qu’on ne me dise pas que défiler dans la rue redonne de la fierté aux opprimés-ées qui défilent. On devrait plutôt réfléchir sérieusement en quoi ce genre de manifestation n’est pas au contraire un nouvel opium du peuple. La rue défile et les gouvernements n’écoutent que celles et ceux pour lesquels ils ont une quelconque considération. Nous l’avons tous-tes constaté lors des très riches heures de la manif pour tous. Ils ont pesé et ont été écoutés parce qu’ils-elles étaient blancs, hétérosexuels-lles, aisés-es et catholiques. En face, la Gay Pride doit continuer à exister mais qui pense sérieusement que c’est là que nous avons gagné nos droits ?

 Alors que faire ?

Parce que vous comprenez, il ne fait quand même pas bon être irrespectueux, on a tôt fait de sortir du périmètre de plus en plus étriqué de notre démocratie. Et ça c’est mal, vous voyez. D’ailleurs, et cela ne manque pas d’ironie, intervenir dans l’espace public sous l’Etat (permanent) d’urgence est devenu une gageure. Peut-être aurons-nous à l’avenir un trajet unique bien délimité que les causes perdues d’avance se partageront selon un agenda organisé en fonction des périodes de congés de nos forces de l’ordre ? A moins que l’Etat confie directement la supervision des manifs à des sociétés privées, après tout c’est dans l’air du temps.

Donc, proposer de nouvelles formes d’intervention, de perturbation, organiser des zaps et des blocages c'est se situer potentiellement en dehors du champ démocratique. Et l’opération de dénigrement discursif ET la répression des initiatives militantes s’organise, dans une merveilleuse jonction entre intérêt public et privé. Il y a quelques années de ça, aucune firme n’aurait osé porter plainte contre des activistes, qu’ils agissent dans le champ du climat ou de n’importe quelle autre cause. Maintenant les organisations croulent sous les procès et les menaces tandis que les gouvernements successifs appellent au calme et nous conseillent de nous montrer raisonnables. Alors se pose une autre question : celle de la vigueur démocratique de notre pays. Et là on a quand même quelques raisons de relativiser. Je ne vais même pas revenir sur l’Etat d’urgence, de toute façon celui-ci n’existera bientôt plus car il aura été intégré à l’arsenal de routine de notre Etat policier. Circulez ! Il n’y a plus rien à voir, mais par contre soyez sûrs-es que l’on vous regarde attentivement. Et puisque l‘on parle de démocratie, peut-on encore utiliser ce mot sans rire (jaune) quand le gouvernement légifère par ordonnance pour faire passer en toute hâte un texte qui concerne la majorité des français mais choisit de prendre le temps d’un an de « débats » pour statuer sur la PMA qui concerne quelques dizaines de milliers de personne ? Il n’y a rien qui cloche ? Qu’avons-nous à perdre à être en marge de cette démocratie-là ?

A l’heure où j’écris ces lignes, je ne crois absolument plus à l’utilité de tous ces défilés, même si je respecte profondément leurs participants-es. Je pense même qu’ils sont contre-productifs : ils perdent la bataille de l’image, ne convainquant que celles et ceux qui y participent. Je crois au contraire qu’il est largement temps d’organiser de nouvelles formes de pression, tirer les leçons de la longue liste de nos échecs et de ne plus jouer le jeu. Ne défilons plus, bloquons tout s’il le faut et organisons avec les centrales qui en ont largement les moyens la protection et la subsistance des militants-es qui vont s’y risquer.

Qu’avons-nous à perdre quand nous n’avons plus rien à gagner ?

 

[1] http://theconversation.com/manifester-dans-les-annees-2000-une-impasse-84466?utm_

 

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