PhagoGate 7 : Le suicide du Professeur Michaelis

Sidération ! Le pouvoir politico-médical ne met pas en place la phagothérapie qui sauverait des milliers de vies. Y-a-t-il eu dans l'histoire de la médecine une situation similaire ? Oui ! En 1847, Semmelweis a compris la différence entre contagion et contamination : ce sont les praticiens qui sèment la mort en transportant des bactéries. Quand Michaelis a compris cela, il s'est suicidé.

Semmelweis Désinfection des mains © Christian Bois Semmelweis Désinfection des mains © Christian Bois

 

 

 

 

 

 

 Résumé des actions

Sidération en 2018

En 2018 le savoir scientifique "la phagothérapie soigne de manière efficace, sans effet secondaires, pour un prix modique les maladies bactériennes résistant aux antibiotiques", ce savoir scientifique n'est pas accepté par l'institution politico-sanitaire française.
Chaque année 12 mille personnes infectées par une bactérie multirésistante meurent.
Ces décès sont en dehors du paradigme de l'efficacité des antibiotiques, on est dans un hors-jeu des antibiotiques.
Depuis 4 mois nous essayons de comprendre ce massacre, cette horreur.
Aujourd'hui nous cherchons dans l'histoire de la médecine une situation où un savoir qui aurait pu sauver des milliers de patients, de patientes n'a pas été diffusé.

Eclairage dans l'histoire de la médecine
J'étais adolescent quand j'ai lu le livre Tu enfanteras dans la souffrance de Morton Thompson, livre qui raconte la découverte - par Ignace Philippe Semmelweis - de la contamination bactérienne dans un hôpital de Vienne, dans l'Empire Austro-hongrois.   
En 2018, on trouve en ligne plus de 10 mille documents qui comportent le nom de Semmelweis associé aux expressions "maladies nosocomiales" ou "infections nosocomiales".
Cependant nous proposons en fin de cet article une description des aventures de Semmelweis.

Le suicide du Professeur Michaelis
Comme on le voit sur le graphique ci-dessus, en 1848 l'affaire est claire pour Semmelweis : pour éviter la contamination par les bactéries, le lavage des mains à l'hypochlorite de calcium est efficace.
Semmelweis écrit à une palette d'obstétriciens dont Gustav Adolf Michaelis.
Ce dernier réalise le nombre de patientes qu'il a "tué" en leur transmettant une bactérie.
Parmi les défuntes il y a en particulier une cousine.
Gustav Adolf Michaelis se suicide le 8-8-1848.

Qui va se suicider à cause de la phagothérapie ?
En 2018, la phagothérapie se présente comme un paradigme émergent même si elle existe depuis la nuit des temps et depuis un siècle à L'Institut Pasteur.
Nous avons vu dans le billet n°6 que le paradigme précédent est de nature romantique et mystique : "Tous seront sauvés par les antibiotiques !".
Plus un paradigme est idéologique, mythique, plus ses acteurs développent des défenses immunitaires - nous l'avons décrit ci-après pour le cas, l'époque de Semmelweis.
En 2018, cela fait quarante ans que les bactéries multirésistantes ont été identifiées : "Tous ne seront pas sauvés par les antibiotiques !"
Depuis 40 ans plus de 150 milles personnes sont mortes par non-utilisation de la phagothérapie.
Quel professeur va se suicider lorsqu'il va réaliser le massacre et la responsabilité du massacre ?

Se protéger par la forclusion
"Non ! La phagothérapie n'existe pas !" c'est cela la forclusion.
La forclusion prend différentes formes.
"Fabriquer des phages selon les "normes" coûte très cher !"
Jamais personne ne fabriquera les 6 mille types de phages existant.
On cultive des phages que l'on prend dans la nature.
Si l'on applique à la culture des phages les normes de la culture de la spiruline, les phages ne sont pas chers !!! 
La phagothérapie est une sorte de transfusion d'un élément naturel, pas l'injection d'une molécule artificielle !!!
Il faut inventer les normes de la phagothérapie à partir d'un siècle de pratique thérapeutique

Cultiver des phages fait gagner de l'argent à l'Etat !
Nous l'avons déjà dit.
L'OMS lance une alarme sur le coût de la non-utilisation de la phagothérapie : 12 mille morts par an, 60 mille amputés et invalidés, "ça coûte un pognon de dingue !"
Pourtant, dans les couloirs du ministère, le discours est toujours : "On n'a pas les moyens de créer des ateliers de culture de phages dans les hôpitaux universitaires !"
La Ministre, les hauts-fonctionnaires n'ont pas les moyens de faire des économies. On croit rêver !

La conclusion impossible
Changement de paradigme.
Défense immunitaire contre une pratique nouvelle - pour la France de 2018.
Quel professeur va se suicider ?
Forclusion politico-médicale.
Déni du facteur économique.

Tout semble clair, limpide.
Le cas précédent de Semmelweis nous a donné tous les éléments.

Pourtant conclure semble impossible.

Les aventures de Semmelweis pour sauver des vies

Une source importante est l'article de Donald Gillies (1) 

Formulation du problème de Semmelweis dans le paradigme médical de 2018 

Géographie de l'hôpital de Vienne pour le cas Semmelweis © Christian Bois Géographie de l'hôpital de Vienne pour le cas Semmelweis © Christian Bois

Dans le service hospitalier A il y a des bactéries, des streptocoques pyogènes qui provoquent une palette de maladies : l'érysipèle, la scarlatine, la fièvre puerpérale, des angines ou des plaies infectées.
A l'époque de Semmelweis on ne sait pas - on ne veut pas savoir - l'existence des bactéries ni les deux modes de transmission d'un humain à l'autre. (3)

 Une différence importante de mortalité entre les services B et C
A l'hôpital de Vienne, dans les services B et C on accueille essentiellement des accouchements.
Semmelweis - qui est médecin assistant temporaire - est fortement intrigué par une différence de mortalité entre les services B et C. (Graphique plus avant)
En 1846, pour environ 4 mille accouchements dans chaque service, il y a :
- dans le service B 267 décès d'accouchées (11,5 %)
- dans le service C 105 décès d'accouchées (2,8 %).
Pour les femmes qui accouchent en dehors de l'hôpital, en particulier dans la rue, il y a beaucoup moins de décès.
Au fil de l'année 1846, Semmelweis fait plusieurs hypothèses sur ces différences de mortalité et mais trouve pas de réponse : à la fin de l'année il déprime.

Un évènement déterminant
Le 20 mars 1847 Semmelweis apprend le décès du Professeur Kolletschka par septicémie/sepsis : il a les mêmes symptômes que les accouchées qui déclenchent une fièvre puerpérale. 
L'élément initial de l'infection du Professeur est connu : lors d'une autopsie dans le service A, il a été blessé par le scalpel d'un étudiant.
Semmelweis fait l'hypothèse déterminante : dans le cadavre il y a une "matière" qui transporte la maladie.
Ce type d'hypothèse n'est pas nouveau, nous l'avons vu (3).
Semmelweis comprend la différence :
- dans le service C ce sont des sage-femmes qui font les accouchements ; elles ne passent pas par le service A
- dans le service B ce sont les médecins et étudiants en médecine qui interviennent souvent en venant du service A suite à une autopsie
Ce sont les praticiens qui transportent la maladie.

Le lavage des mains à l'hypochlorite de calcium
Semmelweis veut empêcher les bactéries du service A d'entrer dans le service B.
Il demande aux médecins de se désinfecter les mains avec de l' hypochlorite de calcium.
Le résultat est impressionnant.

Semmelweis Désinfection des mains © Christian Bois Semmelweis Désinfection des mains © Christian Bois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Graphique : A partir de 1847 - désinfection des mains - le taux de décès du service B baisse

La contamination bactérienne est confirmée
En octobre 1847 une patiente entre dans le service B avec une infection d'où sort du pus.
A l'intérieur du service c'est toujours le lavage des mains au savon qui est utilisé.
Semmelweis voit qu'il est inefficace, que des patientes sont infectées.
Semmelweis généralise le lavage des mains à l'hypochlorite de calcium.
En plus, il met en place l'isolement des personnes présentant des infections.

Différence entre contagion et contamination
Semmelweis donne comme exemple de maladie contagieuse la variole ou petite vérole .
"La contagion donne la même maladie au receveur que celle qu'a l'émetteur.
"Au contraire lorsqu'une accouchée est contaminée par l'agent infectieux, la maladie qu'elle contracte est différente de la maladie de l'émetteur."
Nous avons vu que l'on sait maintenant que le streptocoques pyogènes est présent dans une palette de maladies : l'érysipèle, la scarlatine, la fièvre puerpérale, des angines ou des plaies infectées.
Une même bactérie peut donner des maladies différentes par contamination.
Cette découverte est révolutionnaire.

Le modèle de Semmelweis contre le paradigme des miasmes
μίασμα , miasma, c'est la "souillure" dans le sens physique comme dans le sens moral.
Les contemporains de Semmelweis pensent que l'air transporte une souillure qui provoque les maladies.
C'est vrai, mais seulement pour certaines maladies - la rhinite virale par exemple qui se diffuse par les éternuements.
Avec le modèle de la contamination, Semmelweis propose une autre cause qui "attaque" l'homogénéité du paradigme du miasme.

Le modèle de Semmelweis contre le paradigme de la contagion
A l'époque il y a concurrence entre deux paradigmes.
Le paradigme de la contagion est, lui aussi, monolithique et péremptoire : "Tout est contagion !"
Semmelweis introduit un "Oui mais ...

La réaction immunitaire contre le modèle nouveau
Serge Moscovici et Peter Sloterdijk (4) soulignent, chacun de leur côté, que tout corps social a un système immunitaire qui le protège contre les idées nouvelles déstabilisantes.
Le "système des idées" d'un corps social est nommé "paradigme" par Thomas Kuhn.
Le modèle de Semmelweis "secoue" les deux paradigmes des médecins de Vienne et de Budapest.

Les médecins de l'empire restent sur leurs positions
Le modèle de Semmelweis se résume par :
- transmission = contagion aérienne ou par contact + contamination
- pour éviter la contagion il faut isoler le malade
- pour éviter la contamination il faut une hygiène rigoureuse

Il faudra plusieurs décennies pour que le modèle de Semmelweis  devienne le nouveau paradigme.
Les travaux de Pasteur et de ses contemporains y ont contribué en particulier grâce à l'évolution de la puissance des microscopes.

Semmelweis arrive trop tôt mais il a des continuateurs en particulier Carl Mayrhofer.  

Dans un paradigme donné on ne "voit pas" des éléments pourtant sous les yeux de l'observateur
"Sans doute, dès 1840, le pathologiste allemand Jacob Henle avait-il proposé une « théorie des germes » pour expliquer l'origine des maladies. Mais les esprits étaient si peu tournés de ce côté que Davaine et Rayer (Inoculation du sang de rateMémoires de la Société de Biologie1850), signalent, tout simplement comme un fait curieux et sans y attacher grande importance, la présence d'une bactérie en bâtonnets dans le sang des animaux morts de la curieuse maladie appelée sang de rate." (5)  

Au fil des dix années suivantes les mentalités évoluent et Davaine voit mieux "dans le sang des animaux morts de la maladie appelée Charbon ou Sang de rate, de petits bâtonnets types de son genre Bacteridium (actuellement Bacillus anthracis). Davaine se demanda si ces bâtonnets n'étaient pas la cause même de la maladie : il inocula à des animaux du sang charbonneux et constata que ce liquide, même à dose infinitésimale, reproduisait la maladie au point de provoquer la mort, et que le sang des animaux infestés contenait des quantités prodigieuses de Bactéries identiques à son Bacteridium  (Recherches sur le sang de rate (Comptes rendus de l'Académie des sciences1863 et 1864)" (5)

On voit qu'il faut à la fois une évolution du microscope ET une évolution du regard sur ce qui est observé.

Références et notes 

(1) Hempelian and Kuhnian Approaches in the Philosophy of Medicine: the Semmelweis Case Donald Gillies Department of Science and Technology Studies, University College London. Gower street. London WCIE 6BT. Email: donald.gillies@ucl.ac.uk

(2) Louis-Ferdinand Destouches alias Céline consacra, en 1924, sa thèse de médecine à Semmelweis 

(3) En 1846, à Vienne, on ne veut pas savoir.
D'une part qu'une cause majeur des maladies - humaines comme végétales - est le développement dans le corps d'un micro-organisme venu de l'extérieur ou d'un autre organe.
D'autre part qu'il y a deux sortes de transmissions d'un humain à un autre par contact ou par transmission aérienne dans certains cas : il y a la contagion et la contamination.
Pourtant - avant 1846 - certains chercheurs avaient eu l'intuition de ces deux savoirs.
L'article WikiPédia sur Pasteur et quelques autres sources nous apprennent que : 
1. Jérôme Frascator, 1483-1553 affirme l’existence de «Seminaria Contagiosa» ou microorganismes infectants.
2. a En 1687, deux élèves de Francesco Redi, Giovanni Cossimo Bonomo et Diacinto Cestoni montrent, grâce à l'utilisation du microscope, que la gale est causée par un petit parasite, Sarcoptes scabiei.
2. b En 1791 Pierre Bulliard avance que toute moisissure ne peut survenir que de la « graine d'un individu de la même espèce »88.
3. Vers 1835, quelques savants, dont on a surtout retenu Agostino Bassi137, prouvent qu'une des maladies du ver à soie, la muscardine, est causée par un champignon microscopique.
4. En 1836-37 Alfred Donné décrit le protiste responsable de la trichomonose : Trichomonas vaginalis.
5. En 1839 Johann Lukas Schönlein identifie l'agent des teignes faviques : Trichophyton schoenleinii.
6. En 1841, le Suédois Frederick Theodor Berg identifie Candida albicans, l'agent du Muguet buccal.
7. En 1844, David Gruby identifie l'agent des teignes tondantes, Trichophyton tonsurans. 
8. Dans un essai de 1840, Friedrich Gustav Jakob Henle développe une théorie microbienne des maladies contagieuses. 
9. En 1795, Alexander Gordon perçoit le rôle des mains dans la transmission de la fièvre puerpérale.
10. En 1843, Oliver Wendell Holmes (Etats Unis, 1809-1894): soutient dans sa thèse à Harvard que même des mains apparemment propres peuvent transmettre le fièvre puerpérale.

(4) Serge Moscovici ( 1988 , p.141-142) : " […] Nul doute que, durant la plus longue période de l’histoire humaine, toutes les sociétés ont une seule crainte en commun : la crainte des idées. Partout, elles se méfient de leur action et des hommes qui les diffusent. A chaque époque, on commence par rejeter les groupes qui propagent une doctrine ou une croyance neuves : les chrétiens dans l’Antiquité, les philosophes des Lumières aux temps classiques, les socialistes à l’époque moderne. Et, en général, toutes les minorités qui ont l’audace de se rassembler autour d’une idée prohibée ou d’une vision inacceptable – un art déroutant, une science inconnue, une religion extrême, une promesse de révolution – et semblent vivre dans un monde à l’envers […] N’allez pas croire que je décris là une situation d’exception ou une vision extrême, sous prétexte que je vais droit aux faits. Mais cette crainte est aussi une manière de reconnaître la puissance des idées. La plupart des cultures savent qu’elles peuvent avoir des effets aussi sensibles et de même nature que les forces physiques. […] Remplacez [le mot] idée par un terme qui vous semblera plus exacte : idéologie, vision du monde, mythe, information ou représentation sociale. Reste l’intention première : en s’associant, les hommes transforment quelque chose de mental en quelque chose de physique. Il faut la garder à l’esprit et s’en imprégner. En disant que, dans l’idée, il y a une puissance qui opère comme une énergie matérielle, on n’entend pas ce mot au sens métaphorique. On y définit, au contraire, le substrat sans lequel nous ne sommes mutuellement rien. Faute de quoi les liens sociaux n’ont aucune chance de se former, ni de durer." 

Peter Sloterdijk  :« […] je n’ai jamais cessé de croire que la pensée libre est essentiellement une affaire et qu’elle le sera à jamais. Affaire dans tous les sens possibles : drame, événement, projet, offense, négociation, bruit, participation, excitation, émotion, confusion collective, lutte, mêlée, mimétisme, business, spectacle. » Peter Sloterdijk (2000)

(5) in http://www.cosmovisions.com/bacteriologieChrono.htm

 

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