Suicide et confinement

En classe terminale, j'ai fait un exposé très "fort" sur le suicide. Quelques camarades plus âgés - ayant vécu la guerre d'Algérie en particulier - se sont suicidés. J'observe de près comment l'environnement familial et "psy" se comporte vis à vis de la personne fragile. Et puis j'ai été l'interprète de Franck Farrelly qui préconise la "provocation". J'y repense en 2010. J'écris "à chaud".

J'écris à chaud suite à quelques conversations avec des thérapeutes tout juste formés.

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Je parle du suite que je "connais".

Celui dans les classes moyennes des pays nantis.

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En 1974, Frank Farrelly publie son ouvrage sur l'utilisation de la "provocation" pendant la séance de thérapie.
Ouvrage disponible au Canada en 1989.

En 1992, Irvin Yalom publie son ouvrage "provocateur" "Et Nietzsche a pleuré" ; traduit en 2007.

Ces temps long entre publication en anglais et traduction montrent combien il est difficile, en France et en Francophonie, d'entendre l'importance de la provocation.

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Surtout il ne faut pas lire ce que j'écris ci-après

Comment dire ...

Il y a ... 

- soit l'on est soi-même tenté par le suicide

- soit l'on est thérapeute

- soit l'on est proche d'une personne que l'on pense en risque

Dans les trois cas, pour comprendre la vertu thérapeutique de la provocation, seule la lecture d'un roman est efficace.  

Il faut, par exemple, lire le roman d'Irvin Yalom La Méthode Schopenhauer.

Les formules sont ... 

Une formule insoutenable

La formule à la fois simple et insoutenable est la suivante :

- si tu parles gentiment à la personne en potentiel de suicide ... elle se suicide

- si tu utilises une approche "provocative" le scénario peut être tout autre

Ou bien ...

La condition nécessaire pour avoir quelques chances de réussite est de sortir de l'univers habituel du patient.

Sortir de l'univers où l'on est gentil, pas gentil "stratégiquement" mais gentil culturellement.

Quand le suicidant protège le thérapeute 

La première chose que doit faire le thérapeute - j'ai bien dit le thérapeute - c'est de demander à la personne de raconter précisément comment elle envisage de se suicider.

Est-ce que ça va "marcher" ?
Bien sûr que non !
Ce n'est pas une recette de thérapie en une séance !!!
Mais c'est un bon "point de départ".
Le seul sujet important c'est le suicide.

Et le risque est que ce soit le sujet dont on parle le moins.

Le patient + le thérapeute peuvent éviter ce vrai sujet en parlant du chômage, du divorce, des traumatismes de l'enfance, des maladies actuelles, de la honte, de la culpabilité, de l'acting out, etc.
Tout ça peut avoir une fonction d'évitement par rapport au vrai sujet : "Est-ce que je vais me libérer de tout ce merdier en me suicidant ?"

Si le thérapeute a un vrai problème "non malaxé" avec le suicide, le patient va protéger le thérapeute :
- il va lui raconter un suicide "gentil" alors qu'il a prévu un suicide "horrible"
- il va trimbaler le thérapeute dans les sujets annexes déjà évoqués - chômage, divorce, etc. 

Il vaut mieux choisir un thérapeute qui a malaxé ses propres problèmes.

Ouf ! Je me suicide !
Lacan est célèbre pour le nombre de ses patients qui se sont suicidés.
Bien sûr ! Il n'y avait que lui qui les acceptait en thérapie !!!
Souvent même pas en thérapie, en analyse, ce qui est une autre histoire.

Toujours est-il que Lacan en connaissait "un bout" quant au suicide.

Je ne retiendrai ici qu'un de ses bouts :

"Heureusement que l'humain a la possibilité de se suicider, sinon il ne supporterait pas l'enfer de la vie !"

Les conditions pour être un bon proche de suicidant 

Comprendre que le suicide est la meilleure solution en face d'une souffrance insoutenable.

Pouvoir dire au proche, d'une manière directe ou indirecte : "J'ai compris que pour toi le suicide est la bonne solution."

Pouvoir dire au proche : "Je n'aurais jamais la moindre idée de ce qu'est ta souffrance !"

Non seulement le dire mais être intimement et profondément persuadé que l'on ne comprendra jamais l'autre. 

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Quand j'assiste à l'enterrement d'un suicidé, je suis toujours surpris par le nombre de gens de bonne volonté qui l'entourait. 

La "bonne volonté" ne marche jamais !

Ni pour le suicide ni pour aucune souffrance.

Même pas besoin d'un suicidant ...

... pour commencer à t'entrainer.

Tu peux répéter chaque matin devant ta glace :

"Je ne comprendrai jamais la souffrance de l'autre !"

"Je ne pourrais jamais dire des mots qui éviteront à l'autre de souffrir !"

"Pour travailler sa souffrance il faut la malaxer, la pleurer, la crier, l'hyperventiler, la chamaniser, etc. !"

"Pouvoir en dire quelque chose à un psychanalyste c'est la prime !" Prime importante mais prime.

"Cela ne sert à rien d'être conscient qu'on a été maltraité comme-ci ou comme ça, ce qui sert c'est de malaxer, etc."

 Avoir "conscience de" est une prime qui sert à devenir écrivain, pas à souffrir moins !"  

Je t'avais averti ...

... que j'allais écrire des choses à chaud.

Bon, c'est trop tard.

Je te redis : il faut absolument lire les romans de Yalom ... et le bouquin de Farrelly.

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Ah, j'oubliais, Franck a écrit son bouquin avec Jeff Brandsma.

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