Les fake news auront-elles la peau de la liberté de la presse?

Voulue par le président de la République, la loi contre les fausses nouvelles fait fausse route, explique Christian Paul. L'ex-député socialiste recommande, au contraire, de renforcer et amplifier la loi de 1881 sur la liberté d'information et d'expression.

Est-il encore temps pour le législateur français de ne pas tomber dans le piège des fake news ?

L’arrivée à l’Assemblée nationale d’un texte de commande présidentielle ciselé par le ministère de la Culture fait craindre que des mâchoires liberticides se referment sur la loi de 1881.

Il ne s’agit pas ici de nier un instant la tendance aux vérités alternatives qui prospère sur les pathologies de la démocratie. L’appétit pour les fausses nouvelles, pour les produire, les entendre ou les relayer, est probablement aussi ancien que l’oralité. Mais nous avons sous nos yeux une vague de fond, que les réseaux numériques ne savent endiguer, et que les outils inventés dans les années récentes se plaisent à décupler.

Les responsabilités viennent de deux côtés, l’industrie numérique et la défaillance démocratique. C’est aux causes profondes qu’il faut s’attaquer. La France ne doit se laisser aller à une nouvelle tentative de réductions des libertés instituées par la loi de 1881, qui régit la liberté d’expression, et d’abord la liberté de la presse.

Le monde numérique, dès l’origine, n’est ni ange, ni démon, ou plutôt il est alternativement l’un et l’autre. La direction n’est pas écrite à l’avance. C’est la clairvoyance citoyenne, la délibération démocratique, la volonté progressiste qui le feront tomber du bon côté.

Le chercheur Antonio Casilli, remarquable vigie de la démocratie en numérique, situe parfaitement les origines du mal : contenus sponsorisés par des régies publicitaires hégémoniques et des clients sans scrupules, mines de « travailleurs du clic » payés une misère pour créer l’illusion du like et faire enfler les informations spectaculaires et rumeurs, « bulles de filtres » sur Facebook, grâce à ses algorithmes qui personnalisent l’information répartie par un usage excessif des données personnelles.

Dans ce monde-là, qu’il nous faut vite apprendre à décrypter, l’influence numérique s’achète, et pour pas cher. Le profit est le moteur de l’affaire, la déstabilisation le mobile. C’est donc là qu’il faut faire porter l’obligation de transparence, par une législation d’abord européenne sur les plateformes, mais aussi en prohibant le recours des partis politiques à cet « affichage sauvage » d’un nouveau type ou à des manœuvres clandestines, et en dénonçant en temps réel les officines douteuses.

Les campagnes électorales sont parmi les premières visées, mais on doit penser aussi qu’il y a d’autres moments vulnérables dans la vie des nations où des femmes et des hommes exposés par leur action ou leurs convictions, pas seulement des dirigeants ou des candidats, peuvent être atteints par la diffamation, par des offensives ciblées et des manipulations d’opinion.

La seconde origine de ces phénomènes tient au fait que les démocraties ne vont pas bien. Les citoyens plus que jamais doutent de leurs représentants, de leur capacité à traiter les défis concrets du moment, mais aussi de leur intégrité. Les médias n’ont pas meilleure presse. La présomption de leur dépendance et parfois leur conformisme se payent cash. Faute de pouvoir contrôler ou participer, des citoyens toujours plus nombreux se réfugient dans l’indifférence ou dans l’abstention. Ou dans la quête de vérités nouvelles, dans cette ambiance d’après-démocratie que toutes les dérives de ce temps nourrissent et encouragent, à commencer par les replis identitaires ou autoritaires. Faute de proposer un imaginaire démocratique puissant et rénové, les gouvernants, en France et ailleurs, les gouvernants en sont réduits à poser des rustines. Les lois sur les fake news sont à ranger dans cette catégorie.

Voilà pourquoi je dénonce la fausse route empruntée aujourd’hui. La loi de 1881 fait honneur à notre République. Elle tient bon dans le tangage de la révolution numérique. Il faut la comprendre et la défendre, l’amplifier et non l’amputer. Quand elle fait son job, la presse dérange les puissants, dénonce les corruptions, défie les certitudes. Une loi qui entraverait, par ses approximations, le travail des journalistes est à bannir. Le texte de 1881 offre au juge la possibilité d’agir en référé, sur des bases moins incertaines, la diffamation ou le trouble à l’ordre public, plus simples d’emploi que… la vérité.

S’il fallait toucher à la loi de 1881, ce serait pour la renforcer : affirmer l’indépendance des rédactions, prévenir les concentrations et les actionnariats contre-nature, soutenir l’émergence de nouveaux modèles économiques et d’une fiscalité appropriée, protéger les sources et les lanceurs d’alerte qui souvent sont à l’origine des grandes enquêtes d’investigations. Un signal fort en France recréerait de la confiance dans l’information, et ferait reculer le recours aux vérités alternatives, détestablement complotistes.

La législature précédente a laissé dans l’hémicycle un rapport qui n’était pas un testament, mais plutôt une feuille de route. Au terme d’un exercice pluraliste et parlementaire inédit (en 2015 et 2016), à l’unanimité des treize député(e)s de la majorité et de l’opposition et des treize personnalités qualifiées qui la composaient, la commission Numérique et Libertés de l’Assemblée nationale a dessiné les lignes forces d’un nouvel âge démocratique à l’ère numérique. Nous écrivions dans ce rapport (Un nouvel âge démocratique, en accès libre ici ou ) combien il fallait se garder de réponses hâtives, de censures déguisées, et agir pour préserver, avec le juge judiciaire, l’esprit et la portée de la loi de 1881 et des lois bien équilibrées qui sont venues avec la transformation digitale. Nous refusions une méfiance de principe – réactionnaire – à l’égard d’internet. 

J’invite donc à une extrême prudence législative. Elle parait ici la meilleure alliée de l’audace qui permet de faire de la révolution numérique un progrès incontestable, en faveur du droit de savoir et de la liberté pour les journalistes de remplir leur mission. 

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