Demain l’humanité? L'importance de l'imaginaire

Quel futur nous dessinons-nous ? et motivé par quelle partie de notre évolution d’humanité ? La part la plus élaborée ou les reliquats de nos archaïsmes d’espèce animale ?

Pourquoi se concentrer sur l’imaginaire ?

Nous observons que notre monde est façonné, pour une bonne part, par des ingénieurs qui majoritairement ont été bercés par des livres, des BD et des films de science-fiction. Et nous voyons notre monde devenir une émanation de Métropolis, BladeRunner, le 5eme élément ou Star Wars. D’autres concrétisent le Meilleur des Mondes ou 1984. Le dernier succès planétaire étant Game of Thrones, il semble essentiel de se focaliser sur l’imaginaire pour co-décider du futur viable que nous souhaitons envisager pour la planète et l’humanité.

L’imaginaire façonne nos pensées qui formatent nos représentations qui à leur tour modélisent nos actions.

Nous pensons le monde avant de le créer. Donc, qu’est-qui mobilise notre imaginaire ?

 

Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité.

Antoine de Saint-Exupéry

 

Et si nos décisions étaient le fruit d’une logique d’espèce ?

Il semble que nous ayons du mal à échapper à la loi de la chaîne alimentaire. En philosophie nous nous sommes émancipés en inventant de merveilleux concepts issus de la sagesse millénaire puis de la philosophie réflexive. Nous avons inventé la liberté, la capacité à nous émancipé de Dieu et des institutions (pas forcément très bien), nous avons inventé la morale pour nous tenir ensemble et faire société, puis l’éthique pour réussir cet alignement intérieur et individualiste, initialement respectant autrui.

Mais mus également par nos pulsions et nos archaïsmes nous ne parvenons pas à nous sortir de notre comportement d’espèce animale. En effet, toute espèce animale qui n’a pas ou plus de prédateur se développe, croît, consomme toutes les ressources disponibles et par conséquent met en difficulté son écosystème.

Malgré tous nos progrès technologiques nous ne semblons pas conscients de la situation ni capables d’y réagir de manière mature et consciente.

Ainsi, certains phénomènes actuels peuvent mieux se comprendre sous l’éclairage du fait que nous sommes d’abord animés par une logique de survie de l’espèce avant de réussir à agir du point de notre libre arbitre.

 

Notre espèce ne réussit pas à s’auto-réguler

Jurassic Park : une option ?

La plus exotique est celle qui consiste à vouloir réveiller les dinosaures[1]. En effet, bien que cela soit génétiquement impossible à ce jour, la piste de ranimer de grands prédateurs disparus est malgré tout envisagée. Et si c’était le cas, laisserions-nous un prédateur nous attaquer ? L’imaginaire hollywoodien[2]est riche des King Kong et autres Godzilla en passant par Alien, le Tyr-rex (Jurassic Park) ou Predator. Nous nous faisons peur avec un hypothétique prédateur qui pourrait nous menacer … reliquat de nos phobies archaïques et millénaires, projection d’une pensée reptilienne pour gérer notre surnombre ? Car cela n’a échappé à personne la majorité des représentations de ces monstres sont issus du monde des reptiles et des dinosaures, une illustration de nos archaïsmes intérieurs ?

 

La conquête de l’espace relancée

Pour le moment, l’esprit prométhéen poursuit sa conquête spatiale pour aller chercher des ressources sur la lune ou explorer Mars pour envisager d’y habiter une fois la Terre dévastée et faciliter notre inexorable expansion. C’est aussi le transhumanisme qui tutoie le rêve d’immortalité et cherche à défier les lois de la nature instaurant l’être humain en démiurge.

 

L’imaginaire apocalyptique

Puis, notre expansion ne rencontrant pas de limite nous avons développé un imaginaire apocalyptique qui a connu une certaine expansion au XIX° siècle. Au moment où l’Occident avait conquis le monde et développé ses colonies, les historiens de l’époque expliquèrent le passage de l’an 1000 comme un tournant majeur pour notre civilisation, réveillant les peurs eschatologiques. Pourtant les écrits contemporains du Moyen Age ne décrivent pas ce même engouement pour l’Apocalypse[3]. Le XIX° siècle, durant lequel nous avons amassé de formidables richesses qui nous a « permis » de réaliser avec succès la Révolution Industrielle a vu poindre une relecture de l’histoire donnant un socle solide aux progrès technologiques. Nous sommes les enfants de la Renaissance et des Lumières, auparavant, il s’agissait d’obscurantismes. C’est de là qu’advient la peur de l’Apocalypse fixée à l’an Mil et ensuite à l’an 2000 et aussi l’avènement de la mélancolie[4]pour l’aristocratie car depuis que Spinoza avait proposé le bonheur pour tous, la noblesse devait se choisir une autre catégorie pour se distinguer.

 

L’évolution de la représentation du bonheur

      Le vrai bonheur ne dépend d’aucun être, d’aucun objet extérieur.

 Il ne dépend que de nous.

Dalaï-Lama

 

Nous reprenons à notre compte le développement de l’histoire du bonheur réalisé par Christophe André dans son ouvrage Vivre heureux, une psychologie du bonheur[5]. En effet, il corrobore le nôtre sur les représentations liées au bonheur qui sont proches de celle de la paix.

 

Le bonheur aurait été un des thèmes favoris des philosophes grecs et qualifiés de bonheur suprême. Ils citaient même un terme pour parler de cette philosophie du bonheur : l’eudémonisme.

 

Ensuite, pour les chrétiens le bonheur ne pouvait provenir que de Dieu, ce qui conduisit les fidèles à le mériter seulement dans l’au-delà. La notion de salut se substituaà celui de bonheur. Ce dernier, assimilé au paradis ne peut pas s’expérimenter sur terre. Il a existé auparavant, c’était le Jardin d’Eden, avant la Chute (nous sommes tombés du paradis car nous avons mangé de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, interdit par Dieu) ce qui conduit Saint-Augustin à s’interroger : « D’où tenons-nous cette notion de bonheur ? » D’une réminiscence de cet âge d’or ? Il existera après : c’est la promesse du paradis, selon notre « bonne » conduite sur terre, une fois dépouillé de nos fautes et de nos péchés, expiés par les prières.

Jean Delumeau mentionne dans son Histoire du Paradisque le Moyen Âge fut longtemps persuadé que le paradis existait quelque part en Orient et qu’il n’avait pas disparu. Ce qui explique aussi la quête du Graal que les personnages de la légende arthurienne allaient chercher par-delà les confins de l’Occident. Le paradis fut longtemps situé entre l’Inde et la Chine et recoupe les mythes de Shamballa[6](fraternité de maîtres, ayant tous atteints l’éveil, aux capacités hors du commun – téléportation, soins miraculeux, immortalité – et qui vivraient dans les confins de l’Himalaya et ne seraient vus que des seuls initiés). Cela reprend aussi la légende des Immortels chinois vivant dans un lieu reculé et coupés du monde, là où le bonheur est permanent. 

Puis au XVIesiècle, avec les explorations et les Grandes découvertes (scientifiques) le paradis n’était visiblement plus sur terre. Cela ramenaà la notion grecque : le bonheur est une quête individuelle. Cependant, cette recherche intérieure fut vécue différemment selon la vision du monde et de l’homme de chacun des philosophes. Ainsi chez Pascal, la vision était plutôt sombre : « Nous souhaitons la vérité et nous ne trouvons en nous qu’incertitude. Nous recherchons le bonheur et ne trouvons que misère et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur ». Tandis que pour Montaigne le point de vue était plus optimiste : « Moi qui n’ai d’autre fin que de vivre et me réjouir ». Finalement pour les philosophes du XVIesiècle, le bonheur était considéré comme inférieur et indigne comparé à la recherche de la gloire et du salut de l’âme.

Avec les Lumières, au XVIIIesiècle, le progrès affirmait pouvoir apporter le bonheur à tous et comme le dit Robert Mauzi dans son ouvrage L’Idée de bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIesiècle : « Dans l’échelle des valeurs morales, le bonheur prit la place de la grandeur comme ultime justification » et il devint alors une « valeur quasi obsessionnelle ». Plusieurs facteurs seraient en faveur de ce regain d’intérêt pour le bonheur : affaiblissement des contraintes morales et religieuses (et notamment du rapport au péché, opposé au plaisir), grande vitalité économique et scientifique et aussi rôle de la Réforme qui valorisa le libre-arbitre et les responsabilités individuelles.

Les plus grands philosophes des Lumièresapportèrent leur réflexion sur le bonheur : « La grande affaire et la seule qu’on doive avoir, c’est vivre heureux » ou encore toujours de Voltaire : « La paradis terrestre est où je suis ». Pour Rousseau : « La nature a fait l’homme heureux et bon, mais la société le déprave et le rend misérable ».

Puis, l’universalité des grandes révolutions américaine et française s’est intéressée au bonheur pour tous. La constitution américaine en témoigne : « Tous les hommes naissent égaux. Ils sont dotés par leur créateur de droits inaliénables. Parmi ceux-ci figurent la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ». En France, c’est Saint-Just qui déclara en 1794 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». La vision révolutionnaire du droit de tous au bonheur est claire : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français ; que cet exemple fructifie la terre ; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur »[7] . La réalité révolutionnaire a aussi bien été la Déclaration des droits de l’homme, que la guillotine et la terreur, le bonheur n’était pas encore généralisé ! Les guerres napoléoniennes, le retour de la royauté puis l’avènement de l’Empire ont refroidi les élans républicains, toutefois comme toute avancée significative de l’Histoire, les graines étaient semées et devaient resurgir avec davantage de force à la fin du XIXesiècle et s’imposer définitivement en France comme la norme de gouvernance : république, démocratie et président de la République.

 

Le XIXesiècle fut l’apanage en Europe du romantisme et avec lui le malheur prenait ses lettres de noblesse et reléguait le bonheur à une denrée vulgaire et propre aux petites gens. Pour reprendre le terme de Christophe André : « Le romantisme imposa le chic du malheur ». Avec la Révolution française,le bonheur étant accessible à tous, afin de se distinguer du peuple, l’aristocratie et la bourgeoisie n’avaient comme recours que de prendre le contre-pied et placer le spleen et la tristesse comme preuves de grandeur d’âme. Nietzsche le condamna même en disant qu’il s’agissait : « d’un but mesquin d’homme faible ». S’opposant à la religion catholique, il avait réhabilité Erosafin de sortir de la froideur désincarnée et de l’interprétation abusive d’Agapèfaite par le clergé catholique.

Si le malheur était de bon ton dans la haute société, le bonheur était malgré tout présent dans les esprits et ce furent des positivistes comme Saint-Simon et Karl Marx qui argumentèrent pour des lendemains qui chantent : « L’ancienne société bourgeoise fera place à une association où le libre épanouissement de chacun sera la condition du libre épanouissement de tous ».

Pour certains le bonheur rend mou et médiocre. Les écrivains du XIXesiècle, Flaubert ou Baudelaire, à qui l’on doit les Fleurs du Mal, fustigent le bonheur et le rangent dans la catégorie de la médiocrité. En poussant le raisonnement, ces critiques portées à l’encontre du bonheur soulignent trois problèmes distincts : l’autosatisfaction et la crainte que le bonheur n’encourage pas la remise en cause. La tiédeur, c’est-à-dire en fait la question de la juste mesure entre les extrêmes (passions, relâchement). « L’art du bonheur est bien celui de la mesure, pas de la médiocrité ». Quant à la créativité, Marcel Proust vanta les qualités de la souffrance et de la douleur comme muses de la créativité supposant que le bien-être pousse à la stérilité.

Autre critique, le bonheur rendraitégoïste. Pourtant les recherches psychologiques récentes notamment sur l’humeur avec les travaux de Constantine Sedikides[8]prouvent le contraire. Le bien-être augmente les comportements altruistes, plus on se sent heureux et plus on a envie d’aider les autres tout en s’accordant à soi-même attention et respect.

Depuis, la psychologie positive a mis en lumière notre penchant vers l’empathie, la coopération, l’entraide, le goût pour le bien-être et s’attache à développer les talents et les ressources des individus. Récente discipline, fondée officiellement en 1998 lors du congrès annuelde l’Association américaine de psychologie, par Martin Seligman, la psychologie positive s’intéresse à ce qui rend les êtres humains en bonne santé et au bien-être (par opposition aux psychopathologies) et aux ressorts de résilience.

L'hypothèse de la psychologie positive est qu'en étudiant pourquoi et comment certains animaux et certaines personnes surmontent mieux que d'autres les difficultés de la vie, il sera possible de trouver des moyens de développer ces qualités chez tout un chacun. Son objectif est de promouvoir l’épanouissement (en anglais, flourishing) et l’accomplissement de soi (en anglais, fulfillment), au niveau individuel, groupal et social. La psychologie positive « étudie ce qui donne un sens à la vie », selon son fondateur, Martin E. P. Seligman. C'est l’étude des forces, du fonctionnement optimal et des déterminants du bien-être[9].

Et nous conclurons sur l’inquiétude de certains pensant que le bonheur pourrait rendre anxieux ou malheureux, ce à quoi Maurice Maeterlinck répond : « Etre heureux, c’est avoir surmonté l’inquiétude du bonheur ».En tous cas, il s’agit d’un changement majeur de paradigme qui soutient les valeurs de paix et de coopération.[10]

  

De l’opulence à la barbarie

Un autre facteur semble expliquer nos comportements.

Afin de dépasser l’excès d’opulence du XIX°, qui s’est traduit par les expositions universelles affichant au monde les fruits de nos richesses, nous avons vécu trois guerres successives qui sont montées crescendo dans l’horreur et l’élimination systématique des êtres humains. La totalité du XXeme siècle ayant été le plus dévastateur pour l’humanité comme le rappelait Michel Serres. Nous sommes devenus experts dans l’art de nous autodétruire : boucherie de la Grande Guerre (18,6 millions de morts), camps de concentration (Seconde guerre mondiale, 60 millions de morts, au total) et d’extermination dans les goulags (entre 15 et 20 millions), bombes atomiques (210 000 morts), génocides…

Nous avons payé fort cher la richesse, l’opulence, donc une position dominante, sans autre menace que notre propre capacité d’auto-destruction.

Bien que l’Occident soit profondément meurtri dans ses fondamentaux cœur et âme au point que toutes les valeurs des Lumièresont été essentiellement ébranlées[11], la course a repris, sans prendre le temps de tirer les leçons de ces moments tragiques, ni de l’enchainement des époques historiques permettant d’anticiper notre futur. Ainsi, après Seconde guerre mondiale, l’énergie de tous était centrée sur la reconstruction. Ce furent les Trente Glorieuses (1946-1975) et l’augmentation exponentielle de notre confort de vie et de nos richesses. A peine installés dans une nouvelle opulence, voici que nous avons vécu un déclin économique persistant, nommé initialement « crises » mais qui dure et a d’ailleurs été nomméTrente piteuses(1975-2005) en écho à la précédente prospérité.

Cette dernière reposant sur une prédation massive des ressources terrestres et une pollution proportionnelle, nous devons prendre conscience de notre impact sur la planète et en quoi nous mettons en danger la biodiversité et notre propre espèce. Période suivie par la crise de 2008. Et depuis, la croissance a continué et les plus fortunés se sont considérablement enrichis au détriment d’une partie de la population précarisée.

Deux informations se croisent ici, d’un côté, la prise de conscience des déséquilibres dans lesquels notre croissance illimitée entraîne notre planète et l’humanité dans son sillage, et de l’autre, l’accélération de la fréquence des phases de fin du monde.

 

Des scénarii désenchantés 

Il faut reconnaître que nos perspectives sont peu alléchantes. Nous voyons poindre pour notre futur des scénarii plus ou moins réjouissants : transhumanisme, décroissance, extinction,  Etats ultra sécurisés sous l’influence de la Chine, les effets du réchauffement climatique : conflits pour les ressources et migrations de masse. Certes, ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la Terre qu’un tel réchauffement a lieu[12], tout comme les extinctions de la biodiversité, la seule différence, c’est que cette fois-ci, l’humanité est directement concernée.

C’est le vide de projet de société qui laisse la place grande ouverte à cet imaginaire post-moderne, apocalyptique,[13]qui revisite l’underground de la pensée, qui fourrage dans l’humus des possibles pour se réinventer. Théorisant le chaos d’un modèle qui se délite, tablons sur le fait qu’il créé les conditions pour qu’une résilience se manifeste et pousse sur les cendres d’une fin de monde.

La récurrence de cet imaginaire est d’ailleurs intéressante : passage de l’an 2000, Chute des tours du World Trade Center en 2001, fin « du » monde en 2012, crise 2007-2008, effondrement 2018-2019, le nombre d’ocurrences se rapprochent.

 

XXIeme siècle : bis repetitas du XIX°eme siècle ?

Nous retrouvons du XIXeme siècle le romantisme lié à l’effondrement comme précédemment la noblesse s’attachait à la mélancolie, un retour au paganisme, au spiritisme, à la nature, au transhumanisme / technologique répond le survivialisme proche des pratiques néolithiques. Sous des formes contemporaines certains parallélismes questionnent. C’est aussi la quête d’intensité à laquelle s’adonnait l’aristocratie en mal de sensations fortes.

 

Donc, en prenons un peu de recul sur deux siècles, si nous voyons le parallèle avec le XIXeme siècle, pouvons-nous faire l’économie de dévastations équivalentes aux guerres du XXeme qui lui ont succédé ? Sachant que nous humanité est prolixe dans sa créativité morbide, quel serait le futur de l’effondrement - dont l’imaginaire a un impact sur les comportements qui eux-mêmes - accentue l’effet même que l’on souhaite éviter, à savoir des effondrements en cascade ? Saurons-nous tirer, à temps, les leçons de l’Histoire et trouver d’autres voies que celles d’affrontements fratricides pour l’eau et les ressources entre des milliards d’êtres humains en état de survie ?

 

Un imaginaire d’auto-destruction se met en place

Notre hypothèse est que face à l’impossibilité de nous auto-réguler nous développons un imaginaire qui contribue à notre auto-destruction ou, à l’instar de la vie, est le marqueur d’une formidable RenaiSens, métamorphose, pour reprendre les termes d’Edgar Morin.

 

Alors, face à cette mort possible qu’écologistes et collapsologues nous annoncent, un nouvel imaginaire apocalyptique bat son plein, qui se nomme aujourd’hui effondrement en écho à l’ouvrage de Jared Diamond[14].

Que les études et travaux de collapsologie nous démontrent nos excès de consommation, l’incidence sur les ressources de la planète sans lui laisser le temps de régénérer que nous détruisons, est un fait difficile à contester. Car, à l’instar de l’île de Pâques, d’immenses réserves de forêts et de biodiversité disparaissent et avec elles l’équilibre de notre planète. Toutefois, l’imaginaire véhiculé à sa suite est désormais composé d’un élément plus délétère qui est celui de l’effondrement avec des vidéos répétées à l’envi depuis environ un an et qui ont pour effet, pour quelques-uns, de les inciter à agir et pour une grande partie à s’installer dans l’immobilisme et pour un nombre croissant à développer des pathologies dépressives spécifiques au climatosceptiques[15]. L’impact de cet imaginaire est l’effet entropique qui s’ajoute dans la spirale chaotique d’effondrement justement.

 

Ne parvenant pas à se gérer en maturité, comme espèce, l’être humain auto-détruit son environnement ce qui est le meilleur moyen pour éliminer une partie de la population. Le débat sur les vaccinations, issu de la volonté de ne pas alimenter les laboratoires pharmaceutiques, fragilise la santé globale et les risques d’épidémies augmente, le spectre des ravages de la peste refait surface. Ainsi, lorsque certains pensent que l’on peut nourrir 10 milliards d’individus[16], ce qui est notre évolution de population attendue pour 2050, nous en oublions les impacts : pollution accrue, concentration urbaine de plus en plus difficile à supporter, augmentation du bruit, source de stress, de violence et de folie et bien entendu plus de construction et destruction de davantage de biodiversité. Les propositions qui arrivent sont très tardives face aux échéances. C’est ainsi que le message de nos anciens « une bonne guerre régulerait les populations » s’actualise avec le buzz sur l’effondrement. Quelques-uns s’en inspirent comme d’un moteur pour l’action mais pour la majorité c’est immobilisme et dépression.

Qu’est-ce qui fait la différence entre imaginaire de l’apocalypse et celui de l’effondrement ?

 

Différence entre apocalypse et effondrement : une question d’étymologie

Même si les films illustrent des décors post-apocalyptiques dans nombre de projections de science-fiction, très analogues à celles de l’effondrement, la différence tient à une étymologie qui a un effet totalement différent. En effet, apocalypse vient du grec apocalypsis« révélation de Dieu » tandis que pour effondrement, son origine est agraire et son sens littéral évoque « l’effondrement des terres » pour aboutir à « l’anéantissement », pas de quoi réveiller de résilience immédiate. Par conséquent, véhiculer la notion d’apocalypse induit des révélations, des levées de voile sur la vérité et par conséquent il est source d’espoir, donc de résilience.

 

Nous pouvons aussi voir dans le sens originel du mot effondrement, qui consiste à raviner la terre pour envisager les futures récoltes, une correspondance avec ce moment post-moderne dans lequel un modèle se disloque et puise dans l’humus de la terre, les ferments de la résilience et les graines de la RenaiSens. Toutefois, cela implique de décider, en conscience, d’affirmer ce passage de l’effondrement à la résilience, afin que le message soit clair et non pas anxiogène.

 

Alors les deux imaginaires peuvent rejoindre car il est question de se réinventer et de trouver en son sein, comme le Phénix, l’énergie pour renaître de ses cendres. Ce qui bien entendu fait penser à la résurrection du Christ et avant lui à celle d’Osiris. Une thématique millénaire dans laquelle le cycle du vivant est convoqué : mort, renaissance.

 

Légende, croyance, nouveau récit ? : un besoin de croire et de se relier

Nous observons qu’avec ces imaginaires sont convoquées les mythologies qui façonnent notre architecture symbolique et qui nourrissent spiritualités et religions. Et si nous observions, la manifestation au travers de l’écologie et de l’effondrement, du regain du besoin de se relier – religare, étymologie de la religion ? Face au vide laissé, notamment par la vacance liée à la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), aux formes des institutions religieuses qui s’avèrent obsolètes et inappropriées aux besoins contemporains de faire société ensemble. Le besoin de sens, de transcendance, de s’impliquer dans un projet de société et d’avoir une vision fédératrice restent très forts et trouvent de nouvelles voies pour s’exprimer. Les imaginaires d’apocalypse et d’effondrement relient, apportent une motivation, créent, mobilisent l’adrénaline et la dopamine : intensité et addiction. En panne d’un projet positif qui fédère, en quête d’Eros, choisissons Thanatos, dont nous savons d’expérience qu’à l’issue de chaque période sombre où Thanatosrègne en maître, surgit un Erossociétal plus vigoureux, facteur de résilience et source de reconstruction.

 

 

Deux vigilances : notre éthique et notre discernement

Le diktat des réseaux sociaux et de la pensée unique.

Avec les algorithmes des GAFAM notre pensée est orientée et manipulée. Chacun voyant le cercle de ses « amis » dans Facebook notamment, restreint à ses seules préférences, ce qui équivaut au nombre de likes et de partages, le poids social du conformisme est alors plus fort. Les influenceurs orientent les comportements de leurs « followers » sur la base du poids social du conformisme et surtout de l’appartenance « tu es dans mon club, ou exclu ». Rappelons-nous que les GAFAM ont construit leurs modèles de réseaux sur les archaïsmes humains : besoin de reconnaissance, besoin d’appartenance, inclusion/exclusion, désir mimétique et addiction. Le cocktail de leur réussite et celui de notre dépendance et de notre asservissement volontaire à être manipulé par eux et quelques influenceurs. Car le besoin égotique de reconnaissance touche évidemment tout le monde, toute génération confondue et il faut beaucoup de force de caractère pour ne pas « suivre » les tendances, si nous ne les sentons pas justes. Le risque d’exclusion est important et assez immédiat ayant des impacts business. Car plus une personne est likée, plus elle est visible, plus elle est invitée aux colloques et conférences, peu importe ce que sa contribution nourrit in fine. Car, nous sommes également pris dans la spirale de l’immédiateté qui bien entendu prive de la capacité de recul sur l’action, celle qui apporte le discernement et permet d’éviter de tomber dans les chausse-trappes des effets de mode que l’on peut ensuite regretter.

 

La morale réinventée

Cela fait alors surgir une question : face à un vide constant de nos gouvernements à nous proposer une vision de société porteuse et à s’occuper de co-construire une identité républicaine tenant compte du pluriculturalisme régnant sur nos territoires, voici que les médias et les réseaux sociaux s’occupent de faire la morale à la place d’institutions décribilisées. Car dans l’Histoire, ce fut la religion qui édictait la morale, relayée par l’Etat. Là, face au vide ce sont les communautarismes et les prises de position idéologiques et les lignes éditoriales des médias qui s’en chargent.

Et là encore il est question de « croyances », d’idéologies, de convictions, donc de nouvelles formes de reliance, de volonté de se relier, de faire société ensemble.

Alors l’imaginaire d’apocalypse, avec son petit frère l’effondrement, sont-ils l’expression actualisée d’un besoin de spiritualité, promettant les « révélations divines » et laissant alors toute lattitude aux apprentis prophètes.

 

L’impératif éthique

Dans une époque où l’individualisme prime et où le collectif se cherche encore, nous sommes convoqués à manifester une éthique forte, mais pour que cette dernière ne soit pas l’apanage de quelques-uns imposant leurs vues sur autrui, cela requiert de se mettre d’accord sur quelques valeurs centrales que nous déciderions collectivement d’incarner et de décliner en comportements et actions au service du vivant et d’une durabilité saine de l’humanité.

En conclusion, gageons que nous sommes dans les soubresauts paroxystiques de la post-modernité qui annoncent l’avènement d’une mutation de civilisation et d’une RenaiSens qui se co-invente. Avec comme corrélat le futur de l’être humain « condamné » à la sagesse, au discernement, à la sobriété et à l’éthique.

 

Christine Marsan, 24 juin 2019

[1]http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1280848-des-mammouth-en-siberie-ce-n-est-qu-une-question-de-temps-pensons-aux-limites-ethiques.html; un avis contradictoire : https://www.maxisciences.com/dinosaure/pourrions-nous-redonner-vie-aux-dinosaures-comme-dans-jurassic-park_art40933.html; https://www.futura-sciences.com/planete/questions-reponses/paleontologie-peut-on-ressusciter-dinosaures-comme-jurassic-park-9226/

[2]https://faispasgenre.com/2011/08/historique-du-film-de-monstres/ ;https://www.senscritique.com/liste/Monstres/1806324/page-2Le Japon est aussi spécialiste de ces monstres (isolement de l’ile, toute puissance, besoin de s’auto-détruire pour se réguler) ?

[3]Georges Duby, L’an Mil, Folio, 1993.

 

[5]Nous avons repris et amendé le chapitre de Christophe André : une brève histoire du bonheur en Occident, dans Vivre Heureux, une psychologie du bonheur, Odile Jacob, Paris, 2005. Nous ne citerons pas ses références et vous invitons à consulter son livre et ses sources bibliographiques.

[6]Spalding B.T., La vie des maîtres, J’ai Lu, Paris, 2004.

[7]Cité par Delon M., « Sade contre Rousseau : en marge des Lumières », Magazine Littéraire, 2000, N°389, P.39-43, cité in Christophe André, opus cité.

[8]Sedikides C., Intergroup Cognition and Intergroup Behavior: Towards A Closer Union, Lawrence Erlbaum Associates Inc., USA, 1998.

[9]https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychologie_positive

[10]Extrait de l’ouvrage C. Marsan, Choisir la paix(en cours de réédition), Arno Editions, 2019.

[11]Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Folio 1976, notamment.

[12]https://www.notre-planete.info/actualites/2749-Terre_rechauffement_climatique_passe

[13]https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/02/05/le-succes-inattendu-des-theories-de-l-effondrement_5419370_3244.html?fbclid=IwAR0Xd9StsufwM69G2vLVCvzw9PLwsYEqfuEfMgXtoI7ucR4bXtANc7u-l3E

 

[14]Jared Diamond, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur effondrement ou de leur survie?,Folio, 2009.

[15]https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2019/06/21/les-francais-gagnes-par-l-angoisse-climatique_5479761_4497916.html?fbclid=IwAR1KmiL3XrVI_BgjuiYTjlRLvXnRe7KlwVRFudZgBEL48MuF-kPgfMhn15A

[16]www.up-magazine.info/index.php?option=com_content&view=article&id=8767:pour-nourrir-dix-milliards-d-humains-il-faudra-une-revolution-agricole-et-alimentaire&catid=175:securite-alimentaire&Itemid=2031

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.