Mémoire ? Mémoire collective ? Justice ? Justesse ?

Des statues déboulonnées, des manifestations anti racisme, des rues à rebaptiser. Comment concilier nettoyage de notre mémoire collective avec la justesse d'une transition qui pourrait s'abstenir d'évoluer par la violence et la destruction ? Gageons que nous en sommes capables !

Contexte 

"Ne composez jamais avec l'extrémisme, le racisme, l'antisémitisme ou le rejet de l'autre. Dans notre histoire, l'extrémisme a déjà faille nous conduire à l'abîme. C'est un poison. Il divise, il détruit." Jacques Chirac

La mort de Georges Floyd a déclenché l'ire des personnes qui luttent contre le racisme et comme une traînée de poudre, cela a embrasé un certains nombre d'acteurs sociaux soit "noirs", soit "blancs" qui en viennent à déboulonner certaines statues (1) ou vouloir renommer des noms de rues (2).


Comme d'habitude les algorithmes des GAFAM ont raison de notre discernement.
Les copier-coller et partages crépitent sur les réseaux sociaux, sans qu'une prise de distance suffisante soit faite pour trouver les réponses adaptées à un phénomène complexe.

 

Nettoyer notre mémoire collective

Le racisme est toujours avec nous, mais c'est à nous de préparer nos enfants pour ce qu'ils doivent répondre, et, nous l'espérons, nous vaincrons. Rosa Parks.

Face à l'histoire revisiter des épisodes sombres apparaît une excellente chose et libérer notre mémoire collective du poids de nos exactions de guerres, génocides et autres formes de barbarie comme celle de l'esclavage est une excellente chose.

La question qui se pose alors est : comment procéder?

Nous ne gagnerons pas à libérer les violences passées en commentant de nouvelles violences et en affrontant les "noirs" contre les "blancs", pas plus qu'aucune communauté humaine qu'elle soit ethnique, religieuse, sociale ou basée sur d'autres critères.

Car ce dont il est question ici c'est à nouveau de dignité et d'altérité respectées. Ceux qui agressent aujourd'hui les "blancs" homme ou femme ne sont pas les acteurs de ce que leurs ancêtres ont subi, pas plus que ceux qui sont aujourd'hui agressés ne sont les auteurs de ces actes esclavagistes. La réparation est nécessaire et doit être collective, mais sans opposer les uns contre les autres.

N'oublions pas non plus, dans ce devoir de mémoire, que l'esclavagisme n'est pas le seul fait des "blancs" vis-à-vis des "noirs". Rien qu'en Afrique, les pays de l'Afrique du Nord ont été bien impliqués à différents moments de l'histoire et récemment en Libye (3) dans l'esclavage de personnes d'Afrique noire. Ainsi, si nous voulons "nettoyer" notre mémoire, il serait bon d'inviter tous les "protagonistes". Ceux du passé seront difficiles à convoquer et donc, avec ceux du présent, comment aborder ces questions?

Chaque guerre, chaque génocide, chacun abus des êtres humains contre une autre partie de l'humanité est inacceptable et nécessite réparation. Que nous ayons envie de sortir des pratiques de guerre de l'être humain contre l'être humain est une excellente nouvelle. Nous aspirons à une paix généralisée. Toutefois, comment faire pour que cet idéal de paix ne se manifeste pas par des pratiques violentes et barbares qui vilipendent les uns au prétexte de la restauration de la justice des autres?

Il est question de justice et de justesse.

Comment mettre le curseur entre les extrêmes? Probablement en mobilisant des acteurs engagés dans la gestion de l'altérité, de la gestion des conflits et de la paix. Car composer avec une telle matière ne s'improvise pas. Et si nous avons le projet de réparer cela induit de ne pas augmenter les dysfonctionnements.

Il est impératif d'agir avec éthique et responsabilité, compétences et une posture impartiale pour que la réparation soit opérative.

 

Fin du paradigme de la modernité

Rien n'est plus fort qu'une idée dont l'heure est venue. Victor Hugo

Lorsque la statue de Christophe Colomb est mise à terre (4), c'est le symbole de la conquête de l'Amérique qui est touchée et aussi le symbole de l''exploration, de la Renaissance et surtout des Lumières naissantes et par conséquent, les racines de la pensée de la modernité : science, progrès, conquête et croissance qui s'effondre au travers de la lutte antiracisme. Pourtant, une RenaiSens (5) est à l'oeuvre avec des nouvelles références, un renouveau de valeurs et de comportements. Nous pouvons opérer un "tri sélectif" qui facilite la co-création d'un nouveau monde dans lequel chacun a sa place.

Donc, ce "nettoyage" de notre mémoire collective est une bonne chose et probablement le signe d'une évolution vers un nouveau niveau de conscience. Tentons ce passage, cette "transition" en évitant de passer par l'étape "violence" et déstruction. Pour le moment, il semble que l'humanité ne parvienne pas, aisément, à passer à un nouveau niveau de conscience autrement que par la rupture avec ce qui précède et ceci par la destruction.

Gageons qu'une autre manière est possible et surtout accompagne précisément ce changement de niveau de conscience, une autre voie est possible et co-construisons la ensemble !

Ils ne savaient pas que c'était impossible alors ils l'ont fait. Mark Twain

Les effets du Covid

Enfin, n'occultons pas la période singulière que nous vivons. Le Covid nous a brutalement confronté à la mort dont nous cherchions à nous distancer avec le culte du jeunisme et l'utopie du transhumanisme et le virus nous a conduit à une confrontation existentielle brutale et par conséquent violente. Quant au confinement associé, il a, lui, apporté la rencontre forcée avec soi-même. Les distractions réduites, les fuites vers l'avoir pour éviter la rencontre avec l'être ont conduit à se retrouver de force avec soi-même. Si certains se sont régalés de l'opportunité de cette rencontre avec leur intériorité, une majorité a vécu ce face à face existentiel comme insupportable. La tension intérieure s'externalise plus volontiers qu'elle ne s'alchimie intérieurement. D'où l'augmentation des violences conjugales et domestiques et des divorces avec le déconfinement et une fois les rues accessibles, la violence se manifeste à nouveau et prend la forme d'un sujet qui surgissait de manière grandissante depuis plusieurs mois, à savoir la réparation du racisme.

Le Covid a eu l'effet dans bien des domaines d'être un catalyseur et un accélérateur des dysfonctionnements et tensions irrésolues intérieures relationnelles, organisationnelles, sociales et sociétales. Nous sommes alors invités à ne pas nous laisser emporter par ce flot impétueux des émotions individuelles et collectives non maîtrisées.

Trouvons les moyens de transmuter les traumatismes de nos mémoires collectives en fraternité afin de bâtir, ensemble, un monde de paix, qui consistera à gérer les crises en sérénité et non sous l'égide de la peur et des violences associées.

Si nous mettons un genou à terre, choisissons que ce soit pour trouver, en nous l'humilité du discernement.

Nous manifestons une résilience collective, tissons-la en conscience afin qu'elle soit inclusive.

 

Christine Marsan, 11 juin 2020.

Notes : (1) : https://www.franceculture.fr/histoire/abattre-le-racisme-en-faisant-tomber-des-statues?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3cHXtHgEDTJWc5CDWl37tx2WV0JAtbA9SOcivi6UlHpa7NddeaXnK86R8#Echobox=1591808445

(2) : https://www.franceinter.fr/la-france-a-debaptise-les-rues-portant-le-nom-de-collabos-pourquoi-pas-celles-des-negriers#xtor=EPR-5-[Meilleur11062020]

(3) : https://information.tv5monde.com/afrique/libye-des-migrants-africains-vendus-comme-esclaves-par-des-trafiquants-203789

(4) : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/une-statue-de-christophe-colomb-deboulonne-a-los-angeles_2048077.html

(5) : https://www.chroniquesociale.com/index.php?ID=1011992&detailObjID=3005713&detailResults=1012241&dataType=cata&keyWords=Christine%20Marsan 

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