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Billet de blog 16 janvier 2019

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Nous pouvons anticiper les risques de violences

Dans un moment délicat comme l'est la transition que nous vivons aujourd'hui, les informations qui s'empilent et qui défilent à toute allure, contradictoires et non vérifiées peuvent accentuer le chaos ambiant. Attisant les inquiétudes c'est alors la porte ouverte aux violences protéiformes participant au délitement social.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’information est d’abord une valeur marchande, ensuite un moyen de trafiquer de l’influence, enfin le théâtre de conflits d’intérêts dont les enjeux dépassent notre compréhension immédiate.

Noam Chomsky

Le nombre d'informations et la vitesse de transmission de celles-ci, notamment via les réseaux sociaux, dépasse largement nos capacités de concentration mais surtout celles du traitement des données véhiculées.

Le scrolling continue écrase les informations, le fil de l'actualité prime sur l'élaboration. Il faut un temps de réflexion, parfois aussi de vérification des sources, de croisement des articles ou des vidéos afin de commencer à pouvoir se faire un avis sur un sujet.

Lorsque tout va bien et que les partages principaux sont ceux des chevaux embrassant des chats, ce n'est pas très grave, mais lorsque nous traversons une période délicate comme celle cristallisée par le Gilets Jaunes, il est essentiel de ne pas se faire embarqué dans un flot immaîtrisable. Car à l'accumulation d'informations passant à toute allure se rajoute les effets des algorithmes des GAFAM qui orientent nos opinions et ceci en ciblant deux processus archaïques : les émotions et le désir mimétique. L'architecture des réseaux sociaux avec les "like" est basée sur une appréciation émotionnelle instantanée qui limite l'analyse de l'information. Et ceci est doublé par le fait de "liker" de préférence les personnes que l'on apprécie, en faisant majoritairement l'économie de la lecture du document "apprécié". Les tests psychologiques ont démontré que nous sommes surtout sensibles à ce que nous apprécions et "détestons", un avis neutre ne nous poussera pas à une appréciation. Par conséquent, les algorithmes encouragent les effets viraux de ces extrêmes émotionnels et chacun d'entre nous pour être reconnu dans le système comme contributeur est incité à "liker" le plus souvent possible. D'autant que la visibilité et la reconnaissance numériques dépendent du nombre de "likes". Et les médias ne relaient les informations à partir des réseaux sociaux que précisément lorsque la barre de certains seuils de visibilité est franchie. Là tout s'emballe, les médias, qui eux aussi fonctionnent au mimétisme de l'audimat, relaient à qui mieux mieux celle ou celui qui fait le plus de bruit sur la toile. C'est la notoriété par la quantité et pas forcément par la qualité de contribution.

Quant aux facteurs d'agrégation qui vont expliquer pourquoi tel post fait un tabac et tel autre non, il y a le mystère des effets systémiques qui rendent imprédictibles le succès des premiers embrasements. 

Concernant le désir mimétique, les algorithmes misent sur l'effet d'imitation des personnes que l'on apprécie, que l'on connaît - ou non - et/ou dont on souhaite être valorisé et/ou reconnu. Plus une personne a de l'influence et plus elle a de "followers" qui comme le nom l'indique la suive dans ses prises de position et avis. Alors, l'action de "liker" répond aux besoins de reconnaissance sociale et d'appartenance. Pour faire partie de la communauté "x" il faut être d'accord avec Y ou Z. Et qui valide les informations, creuse les données, se questionne sur le bien fondé des propos ou de la proposition faite? Ce faisant, nous sommes alors d'autant plus manipulables et influençables.

La peur collective favorise l'instinct grégaire et la cruauté envers ceux qui n'appartiennent pas au troupeau. 

Bertrand Russel

Dans le moment délicat que nous traversons, cette transition, cet entre-deux où Gramsci nous rappelait que l'on peut y voir surgir des monstres, notre attention doit se porter sur la vigilance à ne pas nous laisser emporter par les eaux impétueuses de la peur. Celle-ci est largement instrumentalisée par les politiques et les médias. La peur paralyse, conduit au repli et évolue souvent en violence, contre le bouc émissaire du moment, comme exutoire face à la crainte de l'inconnu qui se profile.

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.

Antonio Gramsci

Ainsi, si nous mettons plusieurs éléments en perspective, nous obtenons, un moment historique de changement de paradigme majeur. Nous sommes dans la transition entre la fin d'un monde et l'émergence d'un nouveau. Ce qui se traduit par l'effondrement de nombreux repères et d'éléments de systèmes qui ne sont plus adaptés auxquels les analyses des collapsologues montrent l'enchevêtrement des crises écologiques, économiques sociales et politiques. Ce moment est alors vécu comme tragique car notre confort risque de se désagréger face aux ressources épuisées et aux pollutions éliminant la biodiversité. Cocktail qui engendre peurs et doutes sur l'avenir. La moindre étincelle peut, comme le dit l'expression, mettre le feu aux poudres. Ainsi, les injustices sociales en constante augmentation mettent une pression importante sur les citoyens et un jour, un Gilet Jaune apparaît et un pays s'embrase. Alors, si à un besoin d'expression du raz-le-bol se rajoute l'instrumentalisation algorithmique des réseaux sociaux, le phénomène s'emballe et c'est une accélération des informations et des évènements et plus personne ne parvient à suivre. Chaque média réalisant une course contre la montre afin de poster, le premier, l'article qui valorisera encore mieux son journal, sa radio ou sa chaîne de télévision. Des citoyens, ignorants des mécanismes de médiatisation et de starisation d'un instant, se font aspirer dans la mécanique et les réseaux suivent et amplifient. 

Face à l'impuissance des évènements et en ne parvenant plus à suivre (trop d'informations et cela va trop vite), reste alors la violence comme expression du désarroi. Ainsi, à la première violence, expression des frustrations (en lien avec les inégalités et face à l'évolution d'un monde auquel nombreux sont ceux qui ne voient pas de futur), s'ajoute la deuxième violence, celle de perdre pied face au flot ininterrompu d'actualités et d'informations contradictoires. Et les deux conjuguées s'expriment dans la rue et quand bien même des réponses pourraient être données, des marques objectives d'apaisement proposée, lorsque l'hydre est lancée, devenue aveugle, elle croit tout sur son passage. Avide de sang, elle ne s'arrêtera qu'une fois obtenue la tête tranchée de son bouc émissaire, pour assouvir son hubris devenue insatiable.

Nous avons donc une responsabilité en tant que citoyen de faire en sorte de ne pas entretenir cette entropie et en tant que médias à ne pas accentuer les dysfonctionnements. Nous avons la responsabilité de prendre le temps de l'analyse, de l'esprit critique pour participer, avec discernement, au monde qui émerge. C'est une question d'éthique, celle de prévenir des violences qui risquent de crisper les rapports de pouvoir et de nous écarter de l'espace de dialogue nécessaire pour réussir à co-construire demain.

Pour ce qui est de l'avenir, il ne s'agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible.

Antoine de Saint-Exupéry

Notes :

Désir mimétique : https://transportsdufutur.ademe.fr/2015/05/le-pair-le-reseau-et-le-desir-mimetique.htmlhttps://emissaire.blog/2017/10/02/la-mediation-algorithmique/ 

Plus une société est libre, plus elle a recours à la peur et à la propagande.

Noam Chomsky

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