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Billet de blog 9 juin 2020

Corps de Corto

Corto participe de près ou de loin aux conflits de ce monde. Son humeur et son flegme apparaissent dans les rues d'Alger, de Santiago du Chili, de Bagdad et de Hong Kong.

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Lorsque j'ai rencontré Corto, il m'a touché sans que je sache très bien pourquoi. Comme beaucoup, j'admirais sa loyauté, son indépendance, son courage et son impassibilité. Une sorte de force tranquille et rebelle, songeuse et débridée, retenue et silencieuse. Ses qualités me séduisent toujours. Elles véhiculent l'image d'un héros moderne mais hors du temps, distant des attaches communes qui nous piègent dans des États et des identités.

Libre de penser, de songer, d'adhérer où de se détourner. De fumer et de regarder les nuages. De dialoguer avec les corbeaux. De s'endormir sur la dune. De lancer un couteau ou un pieds à la figure. De traverser un continent, de descendre des fleuves, de s'approcher de la belle révolutionnaire et de laisser la place aux papillons. Aux battements d'ailes et à leur vol imprévisible. De laisser filer le grand amour. De susciter le désir et de le laisser en suspend.

Son corps est apparu bien plus tard. Le corps de Corto, là où tout commence finalement, figure une masculinité aventureuse, sure d'elle même, batailleuse, puissante physiquement, mais aussi nonchalante et élégante, avec un zeste de glamour qui plaît sans en avoir l'air aux femmes qu'il croise. Art de l'esquive et du hors champ, son corps n'est qu'un trait (comme un trait d'esprit), une ombre flottante mais persistante comme le sont les parfums. A la fois réel et vaporeux, il voyage sans tomber malade, sans blessure et sans douleur.

Ses errances ne correspondent à aucun projet. Corto est un homme sans projet. Qualité devenue rare, emblématique d'un renoncement aux aliénations ordinaires. L'aura de son corps en porte la trace. Une silhouette plus qu’un profil ; un regard plus qu’un œil ; une attitude plus qu’un comportement. Là où Tintin mobilise un regard névrotique, objectivant sans cesse tout ce qui passe, Corto laisse filer les gens, les nuages et les paysages. Il observe et ne dit mot. S'il prend partie, c'est à contretemps.

Fluide, sa démarche n'en demeure pas moins à rebours de la bien-pensance. Corto n'aurait pas été un adepte de la communication non violente. Ou de toutes ces techniques présentées comme neutres, conçues pour résorber la dispute et chasser les conflits. Pour détruire les métiers et dissoudre la pensée. Corto n'aurait pas versé dans les stages de développement personnel et de chamanisme. Dans les ateliers de méditation et de massage. N'aurait-il pas eu plutôt la capacité de les animer ? C'est tout simplement impensable car sa démarche tout entière est fondatrice d'une pensée du monde.

Il ne dit pas de mots d'amour mais suspend le temps où se cristallise l'amour. Il ne fait jamais l'amour mais le suscite. Il promène une silhouette comme un rêve corporel. Le rêve d'un corps sensuel mais imperméable au temps, à la douleur, au vieillissement, aux coups, aux frimas. Un corps insensible, tel celui des héros des blockbusters, mais incarnant tout le contraire : la sensibilité, la douceur, le charme, la délicatesse, l'attention...

Ses rencontres ne sont pas pur esprit. Platon a raté son coup. Les dualistes mordent la poussière. Les psychologues s’emballent. La raison est éprouvée. Le corps de Corto est partout, et surtout là où il ne figure pas : les dunes, les corbeaux, les puits, les ruelles désertes la nuit.

La croisée des femmes se présente comme un moment suspendu, hors des passions grégaires et des attentes convenues. L’érotisme se concentre dans des fentes, des traits, des échappées, des bulles vides de mots. Mais la scène est criante de réel car seul les corps parlent un langage retenu, presque chuchoté. Éminemment équivoque, ce sens de la retenue instaure un rapport au sexe complètement improbable : il ne saurait être dit, ni montré, pas même évoqué. Pas de dénuement, ventre nombril épaule, jambe ou sein. Rien. Les habits semblent toujours hiératiquement attachés aux corps, et cet attachement leur confère une charge érotique, où seul transparaît l’essentiel : il en va de la vie et de la mort ; de la perte et de la retrouvaille ; de l’échec et de l’impossible rencontre, de l’amour sans corps, sans peau, sans étreinte et sans mots.

Il n’entre pas sur une scène : il est la scène à lui tout seul, concentrant l’idée de paysage, de lumière, de relief, d’odeurs, de sensualité. Les pavés de Venise, la lune au-dessus de la lagune, le fauteuil en rotin, les papillons, l’eau des rizières, autant d’éléments du décor qui sont transmués en véhicules du sentiment amoureux. Placé hors-jeu, le corps de Corto (comme celui de ses protagonistes) n’est pas un corps amoureux, ni sensuel, ni érotique. Il en semble porter la substance même. Comme Antoine Roquentin dans La nausée, il se transforme en racine. Le corps de Corto est un bout de rotin, une vague salée tropicale, un grain de riz du Tonkin, une poussière dans le vent du désert…

Aussi, le registre de la fête transparaît dans des tonalités profondes qui émanent d'une mobilité intérieure : les plaisirs des sens sont bien là, mais dans une force de la retenue. Jouisseur de l'instant, Corto déploie les perspectives d'un festoiement interne qui se manifeste sur un mode vibratoire : échange de regards silencieux, contemplation discrète, jeux d'ombre et de lumière. La fête des corps chez Pratt emprunte les chemins du désir où les paysages, les personnages et la lumière dansent en imposant une suspension du signifié.

Comme chez Borges son compère argentin, le combat est une fête. Corto participe de près ou de loin aux conflits de ce monde. Son humeur et son flegme apparaissent dans les rues d'Alger, de Santiago du Chili, de Bagdad et de Hong Kong. Son regard croise les parapluies, les figures cagoulées et les canons à eau. Il arpente les ronds points et se réchauffe aux feux de palettes des gilets jaunes. Observant avec ironie les insurrections qui se lèvent à l'orée de 2020 ; fustigeant les accapareurs et les privilégiés néolibéraux avant de se détourner et d'allumer un cigarillos.

Une gravité lumineuse s'en dégage. Mais n'y cherchons point les boniments des officines qui propagent une sémantique optimiste (« La réinvention, l'imagination, la bienveillance et la créativité. L'inspiration, l'hybridité, l'esthétisation et l'expérimentation. Une vision prospective, poétique et positive... »). De son corps émane non pas une vision, ni une conception du monde. Seulement une posture où se lit le refus d'abdiquer devant de faux semblants. Une gravité sombre aussi, qui déplore ce cauchemar qui n'en finit pas. Cet horizon noirci, obstrué par l'obscurantisme, l'hypercapitalisme triomphant et le règne du progrès mécanisé, techniciste et numérique. Corto en son corps s'en défend en regardant ailleurs.

Il parle d'un monde où les vérités sont multiples, mais toutes nécessaires, pour appréhender le monde sensible. La fête sera longue parce que son regard embrasse l'intérieur et l'extérieur. Elle sera silencieuse. Et traversée par des moments de recueillement. Le corps de Corto est notre rêve qui parcours les mers, les océans, les landes et les banlieues. Il bat la campagne sans relâche, combattant partout l'enlaidissement du monde. Nulle part brandi comme effigie, il irrigue souterrainement les luttes émancipatrices. Le corps de Corto est notre rêve d’enfant d’être ici et là, sans détour, sans magie, sans volonté, avec le seul désir d‘exister.

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