Marseille n'est pas une ville

Marseille exerce une attraction violente et désordonnée. Sans quoi, nous serions nombreux à la quitter comme on le fait des lieux ordinaires. Ville monde, ville du Sud, ville méditerranéenne, ville de contrastes, ville portuaire, ville multiculturelle ? Ces étiquettes flottent comme un costume trop ample sur le corps malingre d’une ville-banlieue.

Si l’on s’en tient aux critères urbanistiques et géographiques académiques qui définissent la ville, le compte n’y est pas. L’hypercentre qui court de Castellane à la Joliette et du Pharo à Sakakini constitue la ville. Au delà débute la banlieue, parfois de façon tranchée comme au nord des voies de chemin de fer qui jaillissent de Saint Charles vers l’est et les tunnels qui les traversent pour desservir le quartier de la Belle de Mai. Alors se succèdent un entrelacs de rocades routières, de passerelles, de voies de chemins de fer, de terrains vagues, mités par un bâti hétérogène : immeubles collectifs en forme de grands ensembles, pavillons avec leurs jardinets et immeubles de deux étages comme on en voit dans les faubourgs des villes. Lorsque les grandes villas du Roucas succèdent aux immeubles du boulevard Perier, le passage de la ville à la banlieue se fait insidieux. Au-delà du rond point du Prado vers le sud, au pied de la maison du fada, la desserte automobile imprime ses marques ; des sièges bancaires et des concessionnaires automobiles étalent leur emprise foncière, des barres d’immeuble coupent l’horizon. Partout, les densités sont faibles, les déplacements sont motorisés, l’accessibilité en transports en commun laisse à désirer. Doit-on se morfondre d’oser dire que cette ville n’a de ville que le nom ? Que ce lexème dans son cas évide le sens de ses atours ? Marseille n’est pas une ville comme les autres, c’est ce qui fait son charme, et provoque l’incompréhension entre ses communautés, comme un malentendu génétique qui parcourt une urbanité partout avortée. Elle se rêve comme une ville pour ressaisir un tissu urbain qui s’effiloche ; un vide rieur, une déchirure hurlante, un clou rouillé qui craint dégun. Les élus qui parlélu se gargarisent de territoire, notion qui tient une place centrale dans la langue des agents en charge des villes, mais aussi dans celle des artistes, des fondus du numériques et des collectifs innovants dont le terrain d’action est l’urbain. Les gens croient bien faire en reprenant le parlélu. Mais si Marseille peut constituer un territoire, cela ne la rend pas ville pour autant1.

Figée dans la représentation d’elle-même, hagarde et stupéfaite, Marseille vibre d’une sidération au carré. D’ici et d’ailleurs, les gens en rajoutent pour lui donner une contenance. L’urbanité qui l’habille modestement tient davantage d’un don du ciel que d’une action volontaire. Elle est dans la lumière, dans le vent, dans l’air si doux ou si vif, dans la lumière crue. Elle ne résulte pas d’une action de l’Homme sur la Nature. Mais pourtant, ces rues, cette animation, ces commerces, ses tours surgissant sur le front de mer, ces grands hôtels et cette offre culturelle ? C’est tout de même bien écrit dans les livres que Marseille est une ville. Et les gens le disent, c’est naturel. L’officiel ne s’y trompe pas, il répète comme tout le monde. Les élus en parlent mieux l’élu avec. Et les habitants du cru le cru du coin. Leur glose résonne et tonitrue, susurre et babille. Fadaise d’expatrié, Marseille est une chimère volage, un rêve de papilles, une pensée triste qui se pense, un défi austère, une virtualité légère, un machin incroyable qui grille au soleil, un ourlet de velours noir, une bassine étrange, un puits sans lumière, un feu follet éteint. Le sens de l’urbain s’y perd en paroles. Comme un néon glauque dans l’arrière-cour d’une boutique délabrée, elle attire aventuriers, paumés et exaltés. Rien ne s’échange, tout s’y marchande. Elle ressemble à une vieille dame grivoise trop grimée. Elle agace, elle siffle, elle éructe, elle clame, elle boude, s’apitoie et louvoie. Elle est molle. Elle se laisse aller, elle navigue, elle slame, elle déconventionne, elle a belle allure. Elle file dans le vent et se défile dans les ombres tournantes, elle n’a rien mais elle s’en fout. Elle s’urbanise et pousse à tout va tout en se vidant. Elle fait rire et se dénude sur ses rivages. Elle swingue. Elle ne sait pas elle-même ce qui la constitue. Mais une ville jamais ne s’y est donnée rendez-vous, a fortiori avec elle-même. Se démène pourtant. Le machin 20132. Les gens de culture sur le pont se prenant pour des timoniers. Il fallait les voir à la Friche, contents d’eux, le soir de l’annonce des résultats. Le lendemain, ils n’en croient pas leurs yeux et se frottent les oreilles. La grande machinerie à fabriquer de la capitale les ignore superbement. Ne répond pas à leurs courriers. Jette les mails. S’assoie sur leur expertise. Se gausse de leur connaissance du terrain. On a juste prévu de les associer au dernier moment pour aller à la pêche de quelques publics, faire la claque au préfet et agiter les fanions. On s’organise, on se réunit, on palabre, on va leur montrer qu’on existe. Dans un petit théâtre de la Belle de mai, un collectif se forme. Réunion lundi matin à 9h30 avant la dernière ligne droite : un festival d’une semaine, monté de toutes pièces par des structures qui souffrent de n’être pas reconnues, écoutées, prises en compte, et surtout, à qui on coupe les subventions petit à petit. Le café est servi dans une carafe en Piralex, de celles qu’on pose sur les cafetières électriques, et qui garde au chaud. Il est à peu près chaud. Il y a des petits verres Duralex. En buvant le café, on se dit que tout n’est pas encore si dramatique. Le jour où les structures ne pourront plus offrir le café, où il faudra faire un appel à un généreux donateur pour aller acheter un paquet au coin de la rue, ce sera vraiment la dèche. Un lamento semble partagé : les tutelles se désengagent. La capitale culturelle veut briller de mille feux, rendre Marseille visible dans le monde, mais elle se moque des petits projets, des marges, des performances, des créations confidentielles, des idées pointues. Enthousiaste, une programmatrice évoque son spectacle. Cela se tiendra à Belsunce, parce qu’il y est question d’Alger, et que le quartier fait penser à Alger. Des chercheurs sont appelés à la rescousse pour légitimer l’entreprise. Entre travailleurs à qui on coupe les fonds, sûr qu’on va pouvoir s’entendre et discuter le bout de gras. La moyenne d’âge de cette assemblée fleure bon la quarantaine, avec aux extrémités, ceux qui s’agitent et agitent le milieu depuis un quart de siècle, et de l’autre les stagiaires en médiation culturelle, qui expérimentent en direct le maniement du gilet de sauvetage. Quelques jeunes trentenaires aussi, beaux, imberbes, soignés avec ce zeste de négligé, sûrs d’eux-mêmes. Arrivé en retard, le fondateur de la Friche la Belle de mai s’est assis silencieusement. Qui ne le connaît pas ? La Friche est brandie comme un modèle de savoir faire pour substituer « la culture » à la culture ouvrière. Telle une forteresse, elle domine le quartier de la Belle de Mai. L’enclave accueille le gratin contemporain de la création contemporaine. Des gars et des filles font du son, des pirouettes, des déclamations, du mime, du rap, et tous se réjouissent de travailler au beau milieu d’un quartier populaire au cœur gros comme ça. Le fondateur, donc, prend la parole. Ses considérations sont imprégnées de ses riches expériences et de ses luttes. Mais un certain agacement parcourt l’assistance ; l’heure n’est plus aux palabres et à la mise en avant des egos. Le bateau coule et chacun cherche la meilleure façon de foutre ces foutues chaloupes à la mer afin de pouvoir rallier le sillage du bateau amiral. La boussole est coincée sur 2013. Dix ans se sont écoulés depuis la dernière mobilisation pour s’opposer à la réforme du régime des intermittents. Entre-temps, le rouleau compresseur libéral a fait son boulot mais les opérateurs semblent ne pas avoir bougé d’un pouce. Toujours les mêmes vieilles rengaines : « le peuple », « la démocratisation », « les publics »… Ils ont intériorisés les préceptes du maître et se refusent à considérer que leurs projets peuvent aussi faire le lit du libéralisme et contribuer à accentuer l’exploitation économique et l’injustice sociale.

Tel un torrent cévenol, la culture a coulé en flot concentré en 2013. Les travaux d’aménagement, les rénovations, le granit et l’Ombrière, le figuier et le musée. Grands enfants, les Marseillais y croyaient jusqu’à ce qu’on catapulte un autrichien expert, qui, avec moult diplomatie, a su décoder le message que personne n’avait réussi à écouter. La culture est secondaire, il importe avant tout de rénover « l’image touristique de la ville ». À l’ombre grise des costumes sombres, les évaluations sont tombées. Après le rêve, la déroute, les quartiers restent les quartiers, tout est à recommencer. Voilà un premier janvier qui s’annonce amer pour les hommes de culture. On les a mené en bateau, on leur a fait croire au retour du comte de Monte-Christo, et puis, plus rien. Silence et sardine. Comment un tissu urbain fragmenté peut-il devenir, même pour quelques semaines, « Capitale de la culture » ? Marseille est basique. Dans ce substrat gondolé, tout est à la fois aplati et surprenant. Est-ce l’effet de la lumière ? L’impact du grand air sur une urbanité dispersée ? Beaucoup pensent qu’il s’agit d’une belle ville ; comme ils le clament haut et fort, les autres se taisent, laissent dire et sourient de cet infantilisme qui porte à croire que celui qui parle fort a toujours raison. Marseille pourtant n’est pas une belle ville. Or, que peut devenir un semblant de ville qui n’est pas une belle ville ? Une ville médiane ? Une ville agréable ? À moins de vivre en vase clos et de ne jamais sortir de sa piscine, il est difficile de considérer Marseille autrement. Mais laissons de côté les thuriféraires béats, les fabricants de scoops, les vendeurs de marques de territoire : pour eux, cela va de soi, Marseille est un bout de nirvana.

Marseille est laide. Sa laideur impressionne et fascine même ceux qui se tiennent à distance dans des bourgades situées plus au nord. Il est certain que c’est difficile à dire, un peu comme lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est petit, moche et con. Mais est-ce parce que cela est difficile à dire qu’il faut s’évertuer à y trouver quelques beautés ? Les impénitents auxquels se mêlent les naïfs et les boit-sans-soif aiment dire que la beauté de Marseille, en la cherchant, on peut la débusquer. Regardez le vieux port, les calanques, la corniche, la mer. Dans l’histoire urbaine, Marseille n’est pas la dernière à se définir par une étendue maritime. Ce qui n’empêche pas les entrepreneurs de tous poils d’être attirés par Marseille. Tout y est à portée de main : l’espace, le prix du m², les bureaux, le « cadre de vie », la lumière du sud, Paris à trois heures, le sel de la Méditerranée, l’envie d’ailleurs, le goût du changement et l’exotisme chatoyant des quartiers populaires. Ils vont fredonnant, rêvant de conquête, de richesse, de réussites et de transports urbains amoureux. Quand un cadre se décide à y venir travailler, il doit justifier son acte en disant  qu’il « aime la ville ». « Qu’elle prend aux tripes » ; « Qu’on y a des racines » ; qu’elle est « riche de contrastes », « mystérieuse et vibrante », « multiculturelle » et « ouverte sur la nature ». « On y sent je ne sais quoi d’oriental », «  On respire content, la peau se dilate et hume le soleil comme un grand bain de lumière ». Comme s’il fallait conjurer une répulsion. Et dire et redire à force d’épithètes qu’il s’agit d’une ville. Quelques années suffisent à les faire déchanter. Les marchés publics s’octroient par ici avec autant difficulté qu’ailleurs ; le travail se fait rare pour ceux qui ne sont pas nés ici ; les chiffres que l’on n’a pas voulu regarder font la une de la presse locale de temps à autre. De réputation, l’insécurité se transforme en un sujet glissant. Elle n’est pas pire que dans d’autres bourgades de taille comparable. Mais plus qu’ailleurs, les riches se barricadent dans des quartiers privés avec gardiens, grilles et chiens. Quant ils en sortent avec leur grosse bagnole, ils rejoignent fissa l’autoroute en surplomb qui permet de traverser les « quartiers » sans les voir. Une traversée de Saint-Antoine pouvant être fatale au « sentiment de sécurité ». Ceux qui ne déchantent pas en redemandent. Ils exploitent les contours de cette « ville singulière » qui n’en est pas une. Hébergement chez l’habitant dans les quartiers populaires, acquisition d’un pointu ou d’un cabanon, promenade dans les calanques, jouissance d’espaces domestiques à faire baver un parisien, promenades urbaines avec inscription numérique et chaussure de randonnée, excursion dans les campagnes environnantes, les possibilités sont nombreuses et d’autant plus affriolantes que l’alternance entre le simple et le compliqué s’avère intense.

Pour peu que vous renonciez à la voiture, ou que vous n’en ayez pas les moyens, se déplacer n’est pas si simple. L’effet province joue à plein : comme partout, seuls ceux qui connaissent le réseau des transports en commun depuis la prime jeunesse s’y retrouvent. Pour les autres, y compris les finalistes de Koh-Lanta, le décodage peut s’avérer pénible. Dire que les quartiers sont mal reliés les uns aux autres, et nous voilà bien avancés. Jamais en reste d’une géniale intuition, les hommes de théâtre ont pris le vieux port par les cornes : une navette circule les soirs de spectacle entre les quartiers du centre et le théâtre du Merlan situé dans les quartiers nord. Une aubaine pour les spectateurs. Quand le rideau tombe, chacun peut rentrer chez soi tranquillement. Mais quand le rideau dialogue tranquillement avec la servante, la navette reste au garage et chacun reste dans ses quartiers le soir. Aurait-on l’idée saugrenue d’aller se promener à pieds à la Belle de Mai, au Merlan, visiter les Flamands, baguenauder à la Busserine où flâner à Sainte-Marthe ? À Marseille, les promeneurs ne s’aventurent à pieds « dans les quartiers » que dans le cadre d’une marche urbaine, dûment organisée par un professionnel de la promenade. Marseille fut le lieu rêvé pour développer le concept de marche urbaine. Les marcheurs ont essaimé depuis leur apparition au début du XXIème siècle. Artistes, historiens, architectes, militants, comédiens, plasticiens, performers, femmes et homme, actifs et retraités, leur diversité impressionne. C’est qu’ils répondent à un vrai besoin et qu’il en faut pour tous les goûts. C’est qu’il faut convaincre pour décider le marseillais a perdre son temps à se promener en dehors de son quartier. Car il ne vient à l’idée de personne de se promener. Quand cela se produit, la promenade est courte, de la taille de celle que peuvent supporter les enfants qui commencent à marcher. On va de l’Ombrière au Mucem. Si l’adulte est physiquement apte à porter l’enfant, on pousse jusqu’aux terrasses du port. Mais une fois que l’on a fait le tour de ce faux paquebot qui donne sur des vrais, l’attrait est émoussé. Les marseillais connaissent fort mal Marseille. À part des raisons strictement utilitaires, rien de les conduit à changer de quartier. Il n’y a que dans le centre que la promenade a un droit de cité spontané.

Marcher demeure une aventure. Un macadam généreux est dévolu aux bagnoles d’où l’étroitesse légendaire des trottoirs. N’allez surtout pas penser que le trottoir serait un espace dédié aux piétons. Là aussi, la bagnole y exerce ses droits. Les voitures y sont bien garées, en épi de préférence, afin de réduire autant que faire se peut l’espace disponible entre le pare choc et les façades des immeubles. Loin d’être une seule nécessité, l’épi est une tradition qui confine à l’art : reconnaissons qu’il s’agit du moyen de se garer le plus économe en manœuvre. Les édiles l’ont érigé en maître absolu de l’interface entre le trottoir et la chaussée. Il y règne sans partage, surtout lorsque la rue est étroite, et plus encore le trottoir, c’est mécanique direz-vous. Le piéton développe un art parallèle : il se faufile, zigzague, esquive. Que vous soyez à cloche pied, en poussette, en fauteuil ou bien portant, slalomer s’impose. La probabilité d’éviter les crottes de chien est faible. Afin de réfréner les pulsions automobiles, le législateur a parsemé les trottoirs de bites de tailles, de morphologies et de couleurs inégales. Lorsque vous parvenez à éviter la crotte, c’est la bagnole qui vous coince, ou la bite sur laquelle vous trébuchez. Mais c’est si pratique de se garer juste devant son lieu de travail, devant chez les copains ou le cinéma.

La bagnole en double file est aussi célèbre que la sardine qui... La bagnole est l’objet de toutes les discussions des gens qui ont une bagnole et qui s’en servent. En bas de La Canebière, il était un bureau de tabac bien connu des angoissés du paquet vide. Le clignotant warning était à peine nécessaire. Il n’y avait pas non plus de marquage au sol : chacun savait depuis toujours que l’emplacement était réservé aux acheteurs de fumigènes. Ça circule mal, très mal, ça bouchonne dans des secteurs incongrus et dans des passages obligés. Ça râle et ça klaxonne sans retenue, surtout lorsque vient l’été. Ça s’engueule sec pour un oui pour un non. Le clignotant étant en option sur nombre de véhicule, ça se faufile au petit bonheur et les carrossiers pullulent. On ne sait jamais quand on va arriver, d’où le légendaire quart d’heure marseillais qui ne se compte pas en minutes. Les mauvaises langues disent que la bagnole et le trafic ne sont que prétextes. Le conducteur local emprunte les sens interdits à toute allure, mais se traîne ailleurs comme si les rues étaient toutes bordées de choses à voir, à déguster, à admirer. Pourtant, point de putes à reluquer en dehors des petites rues dédiées à cela. Mais une seule pauvre fille à bicyclette suffit à créer un bouchon pour peu qu’indolente, elle se soit mise en tête de pousser sa machine au lieu de pédaler. Quand bien même elle pédale, le local en perd les pédales, ralentit l’allure, salive et éructe un piropo bien senti.

Circuler en vélo demeure une bravade. Formelles, les statistiques font état d’une poignée de kilomètre de pistes cyclable. C’est le score le plus faible des grandes métropoles européennes. Encore ne s’agit-il là que d’un indicateur quantitatif dont on peut se demander s’il est vraiment approprié pour décrire l’état de ces voies. Ailleurs, ces pistes réservées aux vélos ont pu être qualifiées de « couloir de la mort ». À Marseille, il n’est pas facile de savoir où le « couloir » commence, et on ne sait jamais où il finit. Sur le Prado, la piste cyclable est interdite aux plus de six ans. Récemment aménagée, celle du boulevard National a sans doute été conçue par un skieur frustré. De la piste à la chaussée, il faut rudement slalomer pour éviter le mobilier urbain, les emplacements de poubelles, les abribus et les arbres. Aussi, quelle idée d’emprunter un vélo. Le vent, la chaleur, la circulation et le relief vallonné sont autant de raisons de vous faire préférer le bon vieux moteur à explosion. Sans compter l’amabilité légendaire des conducteurs à l’adresse de celui qui présente une surface carrossée plus petite que la sienne. Dire que les rapports avec les automobilistes sont rugueux est un euphémisme. Tous des braves types pourtant, qui eux aussi ont été cyclistes dans un moment lointain de leur vie, sur une draisienne au parc Longchamp ou un tricycle à Borely. Mais une fois le cul dans une grosse bagnole immatriculée 13, ils ne demandent qu’à vous occire. À Marseille, la petite reine est une grosse salope. Elle prend trop de place, elle demande trop d’effort, elle ne fait pas assez de bruit, elle ne consomme rien, elle n’est pas virile, elle ne pollue pas assez, elle se conduit sans permis, elle se vole trop facilement.

Les petites reines en libre service sont arrivées essoufflées à Marseille. Que de négociations, que de réunions et de palabres pour savoir comment adapter à la cité phocéenne un dispositif qui a fait ses preuves ailleurs. Ajouter une troisième roue, sertir un antivol en titane, remplacer les chambres à air par du sable ? Plus judicieux, les décideurs ont décidé d’empêcher les usagers de rouler après minuit. À Marseille, un couvre feu s’est appliqué aux Vélib avant l’heure covidée. Certains rapportent qu’après minuit, certains vélocipèdes pourraient se transformer en aïoli.

Marseille se goberge du Sud et de la Méditerranée. Point de structure culturelle d’importance et d’organisateur d’événement qui ait pignon sur rue, et pour qui l’usage de l’un de ces deux lexèmes ne soit de rigueur. Cette tendance à exalter le chauvinisme local est largement répandue partout en France ; mais la manie atteint ici son paroxysme. En toutes occasions, mentionner les indices du Sud fait partie d’un cahier des charges implicite. Toutes les sauces et toutes les couleurs sont bonnes pour exalter cette appartenance méridionale. Jusqu’au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) ornant la lèvre septentrionale de l’entrée du vieux port. Un autre nom eut été impensable, et sans doute mal compris. La Méditerranée dessine ici les limites de l’innommable, mais sans que l’on sache véritablement ce qu’elle désigne précisément. Au fil du temps, elle est devenue une marque de fabrique dont la fonction première consiste à éviter de s’interroger sur le sens des projets. A croire que pour avoir des subventions, ou pour susciter l’intérêt des habitants, il faut signaler que vous êtes bien d’ici. Martelé comme un lexème qui bégaie, Marseille se regarde le nombril. Être d’ailleurs, c’est louche, c’est bizarre, presque suspect. Ce n’est pas bien normal. Dans cette exposition, les gens de Marseille – pardon, « nés à Marseille » – sont présentés en portrait, comme si le portrait de la ville était par essence contenu dans les personnes qui y sont nées. Pour se faire enterrer par ici, Brassens en aurait bavé. Des chorégraphes investissent le toit de la Friche la Belle de Mai pour une installation vidéo. La chose s’intitule « Vous êtes ici » ; elle met en scène les façades et les rues de la ville. Les spectateurs n’en reviennent pas de voir sur l’écran les toits de Marseille. Flattée par son image, Marseille se regarde dans un miroir. Lors de la rétrospective Raymond Depardon au Mucem, des photos de Marseille ont été ajoutées à l’exposition initialement présentée à Paris. Besoin de savoir que la cité existe aussi dans les imaginaires des artistes illustres. Dès Montélimar vient le nord. Autre terre, autre langue, autres mœurs. Des zoulous ou des choses du genre. La grisaille et la pluie sonnent comme une punition. Et le rythme au travail, et les transports, et le manque de chaleur de ces gars là dis donc. Au nord, rien ne va plus. Les étudiants d’ici envisagent à reculons toute expatriation dépassant le 45ème parallèle. Alors qu’en Méditerranée, la vraie vie s’adonne et se déprend.

Marseille est un paradis de peu. Les sacs poubelles éventrés, les plastiques qui volent au vent, les odeurs clandestines, les gabians qui descendent lourdement en planant, la brise marine qui dilue la pisse coagulée des trottoirs. Ça va, ça va. Le port désert, les sots qui écument la rade en scooter, les affaires, le foot, la tchatche, la Friche, les quartiers, c’est comme ça. Le midi, c'est le midi. Regarde la mer derrière le pare-brise, palpe lui les seins et mate l'horizon méditerranéen. C'est pur, c'est beau, c'est bleu, c'est simple. Quelques olives autour, sauce tomate et origan, le tour est joué. Des rangées d'épiciers, des vendeurs d'épices, des confectionneurs de pizza. On est blanc, bien habillé de blanc. On a la lumière, le ciel, le bleu, le p’tit bleu de la côte, le Sud. On est propre, on est content, on a l'accent, on est chez nous, on va au match, on supporte, on gueule, on est fort avec les klaxons, on est d'ici, on est bien, on y est né, on va pas s'en priver, on leur pisse dessus, on se marre, on rigole, on boit le soir, on sait vivre, on s'arrange, on se bouscule pas, on parle fort et beaucoup, on en a. Notre-Dame garde Marseille qu'à son sud il y a Naples. Bonne ville. Plus loin, plus chaude, plus sale, plus torve, plus vraie, plus tordue, plus gueuse, plus vacharde, plus parfumée. Ce n’est plus le sud, c'est si loin. La Méditerranée rassure. Le sud s'arrête ici, sur la Corniche. On se colmate avec, on s'y bourre le sud. On prend beaucoup de liberté avec les lois, les codes et les règles. Ce qui importe plus que tout, c’est la coutume. Et celle-ci vous recommande de ne rien faire tout à fait comme ailleurs. Tout le monde baigne dans la même lumière et c’est quelque part un progrès. Vu de Paris, quelque chose s’embrouille, s’emballe et déraille. Les affirmations véhémentes comme quoi Marseille serait une place exceptionnelle, ou au contraire un trou bordé d’eau, s’affrontent. Certains disent qu’elle a dix ans d’avance, et que le futur s’y donne à voir. D’autres aimeraient voir transformer la rade en énorme parking pour alléger les problèmes de stationnement des Franciliens. Mais vivre à Marseille sur la durée, c’est tout autre chose. Passée l’époque de la flamboyance de l’art contemporain, des bagnoles garées en triple file et des loyers équivalents à une part de pizza, le vent a soufflé sur La Canebière.

Marseille change tout en demeurant sale. La comparaison avec certaines grandes villes d’Afrique sub-saharienne, réputées pour la déliquescence de leurs services publics, ne joue pas en sa faveur. Au moins, dans ces cités, compte tenu du ramassage erratique des ordures, il est compréhensible que des tas d’immondices jonchent les rues et que les caniveaux soient bouchés. Contrairement à ces villes du Sud, la cité phocéenne jouit d’un ramassage régulier, d’un matériel sophistiqué et d’une main d’œuvre nombreuse, salariée et payée avec régularité. Mais il faut noter qu’un peu partout dans le monde, on balaie devant sa porte. À Marseille, le devant de la porte est un ailleurs. Ce n’est pas chez soi, c’est une partie indéfinie de ce qui ailleurs constituerait la ville. Une frontière sépare l’intimité domestique de l’espace public. C’est là que, depuis l’étage, on balance son sac d’ordures, quand ce n’est pas ses mégots, ses canettes ou son frigo. Dans la rue on jette, du plus petit au plus gros, c’est comme ça, tant et si bien que la ville demeure effroyablement crade, c’en est même devenu sa marque de fabrique3. Papiers, cacas canins, farandoles de plastiques dans le vent, poussières accumulées dans les recoins et les angles, crasse stratifiée sur les chaussées, colonies de rats forts sympathiques qui procurent ce soupçon de localisme qui enchante l’expatrié.

Venu le temps de traverser, il est bien plus difficile qu’ailleurs de percevoir que vous empruntez un passage piéton ; soit les entrepreneurs engagés par la municipalité diluent ignominieusement leur peintures fluorescentes, soit la poussière accumulée dispose d’un pouvoir de revêtement singulier. Ne cherchez pas, comme il est coutumier ailleurs, à reconnaître le crissement d’un balai sur le macadam. À Marseille, les agents municipaux en charge du nettoiement posent respectueusement leur outil de travail contre un support varié, pour aller boire un coup, tailler une bavette, commenter les derniers résultats sportifs, fumer une clope, passer un coup de fil ou tchater d’un doigt expert. Il arrive qu’ils s’en aillent en l’oubliant. Certains balais passent ainsi la nuits dehors et se retrouvent au petit matin, dans la rue qui s’étire, raides, immaculés, prêt à l’emploi qui ne viendra pas. Les vannes grandes ouvertes, le glou glou rafraîchissant de l’eau de la Durance, le balai au repos, le cantonnier affairé autour d’un café, on sait vivre Monsieur. Et laisser le champ libre aux machines vrombissantes qui tournoient dans un bruissement mécanique. Les hommes sont de parole, et ils ne sauraient faire deux choses à la fois. Comme il est malvenu de parler seul dans la rue, les cantonniers vont par deux ou par trois tels des flics en patrouille. On ne sait jamais, dès fois qu’une mission imprévue les surprendrait : un sac plastique volant, un chien distrait se soulageant, un caniveau engorgé depuis des lustres, un rat hésitant entre deux festins. Déposer de concert leur outils, jaboter joyeusement, voilà une manière toute méridionale d’entretenir l’espace public dirons les mauvaises langues. Force est de constater qu’à moyens, matériels et compétences égales (les éboueurs et cantonniers ne sont pas manchots), Marseille ne tient pas la distance face à des cités métropolitaines de taille et de morphologie comparables. Combien il est difficile de charger ainsi des travailleurs qui réalisent une tache peu excitante, peu valorisante, et qui de ce fait, devraient être protégés de toute critique. Et cela est bien vrai : la cause en est ailleurs, dans deux lettres majuscules.

Marseille n’est pas plastique de ce point de vue car les pouvoirs publics semblent buter contre le « problème de la propreté ». Comme un jeune enfant, ils peinent avec cet apprentissage. Lorsque se lève le vent, le ballet des sacs compose un étrange spectacle. Les tourbillons les font s’élever dans les airs, raser, les façades, piquer dans les cours et s’accrocher aux branchages. Décorés avant l’heure, les arbres restent cependant ternes la nuit venue. Les jours de marché, leur concentration devient plus importante. Badauds, chalands et vendeurs, tous s’en donnent à cœur joie : on déchire et on jette. Ces foutus films plastiques s’envolent si bien jusqu’au trottoir d’en face. Ils sont comme la métaphore d’une jouissance allègre provenant de la liberté prises avec les codes, les lois et les règlements. Dans la bonne humeur, le cœur léger, l’âme généreuse, on peut s’accorder sans peine ce gaspillage spectaculaire du plastique, gage quelques minutes plus tôt d’une protection des souillures et d’un état neuf.

La nuit ne tombe pas plus tôt qu’ailleurs, mais les rues y sont désertes bien plus vite. Soudainement, vous vous croiriez à Troyes, Nevers ou Alençon, l’une de ces petites villes où on ne peut pas dire que ce soit follement animé passé neuf heures. Une espèce de faux calme tombe, un silence entrecoupé par des reliquats de vie : scooter pétaradant, camion de pompiers haletant, Harley solitaire, bagnole qui passe en trombe. Les rues sont noires. Pas un chat. Pas un passant. Des trottoirs délavés et des caniveaux où trottinent les rats. Des rues sombres, tristes et presque hostiles. Les façades semblent s’ennuyer. Le bourg a pourtant la réputation d’être animé et joyeux ; nous sommes au sud tout de même. Impression compréhensible à Lyon, dans ces quartiers sans âmes, où le vent même n’ose aller. Des quartiers lyonnais toujours mornes, été comme hiver, où rode cette désespérance ordinaire qui vous saisit et vous étouffe. À Marseille, il y a bien pourtant cette brise marine si douce, si légère, qui va à sa guise dans les arbres et caresse l’asphalte. Il y a cette fraîcheur vespérale si singulière qui vous enveloppe par sa fragrance de pin parasol. Mais les façades sont irrémédiablement figées dans un abandon que l’on pourrait croire éternel et comme fatal. Les architectes les auraient posé là, puis auraient filé par le premier bateau sans un dernier regard. Les plans auraient vieillis seuls ou se seraient perdus dans le sable d’un désert inattendu. Où est passée cette vie nocturne, ces jeux d’enfants, ces exclamations familiales élargies, les jeux de cartes et les discussions qui s’éternisent ? Que sont-ils devenus, ces rêves d’urbanité solaire ? Il règne une pénombre de mauvais théâtre, où la nuit même se sent de trop, et s’égare à chercher l’urbain dans une ville qui s’oublie. Selon l’état, on peut y voir une quiétude salvatrice (le calme des grands espaces en pleine agglomération), une désertification précoce ou une chape de peur concomitante à la tombée de la nuit. Les rares passants ne s’attardent pas à goûter l’apaisement nocturne, mais semblent davantage préoccupés à rejoindre fissa leur bagnole et leur cahute. La poésie des rues se mérite sans doute ; Marseille semble être pour elle un sanctuaire, comme si l’ombre de Rimbaud imprégnait l’air du large qui traverse la cité, comme si le Mistral ne parvenait pas à chasser les miasmes de son amputation, comme si ce retour piteux en métropole, sous le sceaux de la fin - la seconde après l’abandon de la poésie -, plaçaient Marseille sous le signe d’une déréliction diffuse.

La vie des cafés est la plus indigente qui soit. Le progrès est descendu jusque là : l’écran géant. Parfois, le poste est disposé sur le trottoir, de façon à ce que le quartier puisse profiter pleinement du match. C’est dans ces occasions que la convivialité partagée, l’être ensemble comme on dit, atteint son point culminant. Les habitants boivent alors moult boissons du nord vendues à la pression, et dans les quartiers où l’alcool n’a pas la côte, des cafés verre brûlants. Lors de ces grands rassemblements sportifs, où à l’occasion d’une fête qui draine plus de clients et de badauds assoiffés qu’à l’ordinaire, les choses se compliquent. Il n’est pas rare que les cafetiers soient à cours de bière, de pâte à pizza, de frites, de cacahuètes, bref, de tout ce qui peut être au fondement d’une soirée passée dans ces augustes établissements. Ou qu’un pauvre vendeur ambulant se retrouve à devoir servir trois mille personnes agglutinées pour l’événement. En dehors de ces rassemblements télévisuels, l’essentiel de la vie des cafés se passe en terrasse. Quand viennent les premiers frimas, se retrouver au chaud pour boire une boisson chaude qui ne ressemble pas à de la pisse d’âne percolée relève du prodige. Quant à se dire que vous pourriez vous retrouver pour prendre un verre, comme le dit l’expression populaire, et discutez avec un(e) ami(e), il y a là quelque chose de fantasque dont vous ne mesurez pas la portée. Excepté quelques cafés qui se comptent sur les doigts d’une main, la plupart sont peu accueillants dès lors que vous passez de la terrasse au-dedans. Dévolus au courses et aux paris, la sciure traînent et l’odeur de vinasse parfois. Dans les rades de Marseille, on se croit dans une banlieue blafarde où dans un petit bourg perdu, mais jamais dans une métropole millionnaire. Le café n’y est pas synonyme de vie de quartier, mais représente une extension molle de l’ambiance villageoise. Ambiance conforme aux lignes directrices du schéma directeur d’urbanisme qui visent à faire revivre les noyaux villageois, à reconstruire dans l’avenir un tissu urbain autour des mailles épaisses des sociabilités de clocher.

Marseille est un village. Les expatriés s’émerveillent de constater que les usagers des transports en commun laissent une place assise à leurs enfants. Les femmes enceintes sont ravies : des mémés, des adolescentes, des vieux grigous et j’en passe, leur touchent le ventre, avec toujours un petit mot. Celles qui n’aiment pas ces attouchements sont priées de prendre le premier TGV pour Montélimar. Les gens d’ici cru se gaussent : on sait prendre le temps, jouer à la pétanque, boire le pastis, louper un rendez-vous, faire attendre, reluquer les gonzesses, mater les belles bagnoles, manger la pizza. Tout est bon pour ralentir et le faire savoir. Si cela ne plaît pas à tout le monde, qu’ils aillent se faire presser ailleurs. L’urbanité n’a pas droit de cité ici. Après trois mois passés à Shanghai, un marseillais de passage pour les fêtes grimace : « Le retour à Marseille ? Un vieux village pourri ». Une maison de retraite brûle à Saint-Julien dans le 12ème arrondissement. Six morts. Quand ça brûle et quand il y a des morts, on daigne parler de la bourgade sur les ondes nationales. France Inter évoque alors « le village de Saint-Julien ». « En dix ans, l’agglomération s’est élevée dans la hiérarchie des villes européennes. Au 23ème rang sur 180, elle rejoint désormais la classe des 4 « grandes villes d’importance européenne. 4 » Agrippés à leurs clochers, les villages de Marseille sont en rang, mais dispersés, chacun de leur côté, collés à leurs clochers, leurs place ombragées de platanes et leur eau fraîche pour le pastis.

Marseille a des quartiers. Bien que la rose des vents ne s’aligne que difficilement sur la topographie du bourg (le plan de Marseille n’est bizarrement pas orienté au nord), le patois vernaculaire désigne les clochers en fonction de leur disposition cardinale. En tête du classement médiatique, les « quartiers nord ». Non loin, grâce aux talents cinématographiques de Robert Guédiguian, l’Estaque a meilleure réputation. Le sud est rarement nommé, les riches préfèrent ne pas attirer l’attention sur leurs villas cossues, leurs piscines privées et leurs tonnelles ombragées. Au nord, on fait ce qu’on veut. On étale la carte et on tire des traits. C’est quand même plus simple de décider à la place des gens. Rénovation, spéculation, grands travaux : la Joliette est incluse dans le programme Euromerde. Il s’agit du plus grand projet d’aménagement urbain d’Europe. Pour la bourgeoisie locale, c’est une fierté. On va enfin pouvoir foutre les pauvres dehors. Assainir le paysage, dégager la vue, en un mot : requalifier. Il y en a bien besoin : au nord de la Joliette, le quartier des Crottes jure sur les plaquettes en papier glacé d’Euromerde.

Le centre à ses périmètres prisés des expatriés : Noailles, Belsunce, le Panier. Lorsqu’un complexe marchand campe ses pieds dans l’eau, on célèbre les noces du boutiquier et de la Méditerranée. Noailles leur plaît aussi beaucoup : les étals d’oranges, la foule bigarrée, l’allure africaine du marché, les épices, les ruelles pentues, sombres et couvertes d’immondices. Ils apprécient particulièrement de côtoyer le petit peuple, celui qui rame pour se loger, celui qui a du déménager loin du centre pour payer son loyer, celui qui vend quelques godasses dépareillées sur le trottoir crasseux. À Belsunce, les expatriés s’enivrent des airs d’une ville « qui ressemble à l’Afrique », qui fait penser à Alger. Au Panier, ils déambulent sans se rendre compte des petites magouilles du caïdat local qui verrouille le quartier, en relation étroite, et pas toujours bonhomme, avec les élus non moins locaux. Comme ils viennent d’ailleurs, ils s’ébaubissent de la lumière du ciel et de la nonchalance des autochtones. Afin de profiter au mieux de la ville, ils se préoccupent de se loger ; la taille des appartements, les hauteurs sous plafonds et le prix au mètre carré les décident rapidement à investir. Devenus propriétaires, il leur devient quand même plus simple d’affronter ces aspects bigarrés, et de relever le défi de l’extraordinaire hétérogénéité de revenus et de conditions sociales de l’hyper centre, qui permet, en un jet de pierre, de passer du caboulot exotique aux Galeries Lafayette.

Et le reste ? Le reste est de l’ordre de l’innomé. Le reste n’a pas besoin d’exister en tant que ville. Saint-Marcel, Saint-Barnabé, La Pomme, Saint-Julien… Des clochers et des villages reliés les uns aux autres par des barres d’immeuble, des bretelles d’autoroute, des rocades, des carrefours, des terrains vagues, des voies de chemin de fer, des cimetières, des centres commerciaux, des friches industrielles, des industries fumantes et polluantes, des impasses et des boulevards larges comme des sentiers.

Les marseillais des beaux quartiers se la pètent gravement. On se donne du chic à bonne distance de La Canebière, on se régale de cuir, de petites bagnoles et de grosses cylindrées, mais qu’on le veuille ou non, ça respire toujours un brin le goût bon marché de la cagole. On ne s’extirpe pas aussi facilement des fragrances de la sardine. Que voulez vous ma chère, riche ou pas, on est fier d’être marseillais. On assume avec prestance le plus abject mauvais goût. On s’en fout. On a le soleil et la lumière pour nous. Pauvres nordistes. Ah cette lumière ! Quand elle vient à pâlir, une partie essentielle de Marseille vacille. Certaines cités ont leurs statistiques sur le sujet. À Munich, les suicidés se bousculent les jours de foehn. A Toronto, quand vient l’hiver, les gens sortent les pneus neiges. À Marseille, quand le ciel se voile plus de 24 heures, les rues s’emplissent de badauds dépités, la nuque raide à force de scruter le plafond nuageux. Au bout de trois jours, le temps devient le sujet exclusif des discussions populaires et savantes. Après cinq jours, l’affaire devient nationale, le drapeau orange est monté par la préfecture et les radios conseillent de marcher la tête basse en regardant le sol, et seulement le sol.

Les quais de la gare Saint Charles sont souvent déserts, même en pleine journée, même sans grève, même par beau temps. Des rails et des quais, des âmes perdues qui semblent tourner en rond, des flics sanglés, des agents de nettoyage motorisés, des jeunes marlous qui traînent, des militaires ahuris, des voyageurs qui peinent à lire ce qui est écrit tout petit sur des panneaux d’affichage hauts perchés. Un peu plus loin, sans lire les plaquettes qui en vantent les mérites, on sait d’avance que la gare routière est vrombissante de bus et parfumée au diesel.

Les gars et les filles d’ici ne vont pas travailler. Il n’y a que les déracinés, les incompris, les traîneurs de savate du nord et les affairistes qui se bousculent sur leur quatre roues, klaxon à fond et mèche laquée collée aux tempes, pour gagner un hypothétique rendez-vous. Non, vieux, ici, on se la coule, on prend son temps, on savoure et on déguste, on ne va pas se bousculer pour un horaire ; attendre, c’est toujours le plus beau cadeau qu’on puisse offrir à un interlocuteur un peu stressé non ? Alors, on se balade, quoi de mieux puisque Marseille vous l’offre, d’ailleurs, ils viennent de loin les touristes, pour photographier l’Église des Réformés et s’entasser comme des nouilles pour monter à Notre-Dame. Et puis il y a tellement de choses à faire dans cette ville qui ne relèvent pas de la ville. Tiens, la mer. Ah, la mer à Marseille ! Parfois, elle est tellement bleue qu’on a l’impression qu’elle n’existe plus, comme ces paysages de montagne, hêtres, bouleaux et pins bordant des précipices, punaisés entre la machine à café et le classeur à dossiers.

Malmousque à l’heure du bain. Ce sont quelques rochers qui font face à la Légion. Plein ouest, deux petites îles découpent le profil des îles du Frioul. Il y a ceux qui viennent, se changent, se baignent, se sèchent et repartent. Des filles par deux, des garçons seuls. Efficaces comme seuls des habitués peuvent l'être, ils et elles enjambent les rochers avec gravité. Savent où ils vont. Il y a ceux qui nagent et ceux qui barbotent bruyamment. Il y a les filles en maillot. Elles se contorsionnent pour mettre le bas, les rochers piquent les pieds, puis pour dégrafer le soutien gorge et le remplacer par le maillot sans monter les épaules. Pas facile. Il y a celles qui vont seins nus, offertes aux regards, au soleil, à la mer, à l'ouest. Quelques goélands volent toujours ici et là. Des habitués eux aussi. Il y a les couples d'amoureux. Ils se donnent la main pour enjamber les rochers, ils plongent l'un après l'autre, ou ils entrent douillettement dans l'eau, avec mille précautions. Cela dépend où on en est dans l'amoureux. Il y a les jeunes mamans, au teint laiteux, aux hanches pleines, au sourire absent, au regard faussement lumineux, et qui n'ont d'yeux que pour le nouveau-né. Le premier bain, c'est quelque chose, surtout devant les rochers. Elles parlent lentement, échangent entre elles des recettes toujours plus authentiques, comme si elles avaient de la bouillie dans la bouche. Un vieux reste d'éducation, ou un tempérament, ou un mélange des deux, on n'y peut rien. Il y a celles qui viennent en paréo, en pagne élimé, surmonté d'un caraco discret. Venir à pied et prendre son bain. Celle-là passe et va plus loin, là où le rocher est tranquille, un peu à l'abri des regards. Il y a les néophytes qui ne savent pas où s'installer, qui scrutent inquiets, les pieds tremblants, la mer à deux pas, si bleue, si calme. Il y a les lecteurs, allongés sur le dos ou le ventre, adossés à la pierre. Concentrés, secs, impeccables, ils sont ailleurs. Il y a l'horizon animé et mouvant comme au ciné : les canots, les voiliers, les ferries, parfois un imbécile en scooter, plus rare un spi gonflé au vent. Quand le soleil s'abaisse, la mer devient plus sombre, le calcaire brunit, le Frioul se couvre d'une brume insidieuse. Au premier plan, des dos dénudés, penchés sur l'eau, perlés par la brasse coulée, songeurs ou animés par une conversation amicale, quoique peut-être routinière. Et partout, sur les pierres plates, les anfractuosités, les replats, les niches, des sandales, des baskets, des chemises et des jupes, froissés ou soigneusement pliés.

Que serait Marseille sans la possibilité d’immerger une partie de son corps dans l’eau ? Ouverte dès 8 heures le matin, la plage des Catalans est l’institution populaire qui nargue le Cercle des nageurs. La fracture sociale est fluidifiée par le bain. L’eau tient lieu de petite musique : elle calme, apaise et se distribue également à tous. Elle soigne des turpitudes. Après une rasade de Mistral, elle ne s’offre qu’aux nageurs impénitents. Mais aux Catalans, tout est soudainement simple dans le grand désordre de ville évidé d’urbanité. Vu de la grève, la frénésie des gens du nord, leur rigueur et leurs sens de la conceptualisation ne vaut pas son pesant de sable qui glisse entre les doigts. Des Catalans aux calanques, mille lieux de baignade, de farniente et de nudité partielle mise en scène. L’effet de plage revêt une intensité refoulée chez les gens sérieux, assumée chez les hédonistes, contradictoire chez la personne compliquée, résolument passionnelle pour les personnalités complexes. À la plage ou sur les rochers, Marseille flotte dans l’air et le vent. À quelques exceptions, les usages de ce littoral faussement urbanisé se réalisent aux frontières de la ville. Les jeux et les joies de la mer résonnent déjà des législations, textes et lois qui régissent le domaine maritime. La mer Méditerranée est un gouffre où lorsque l’esprit urbain n’est pas mis à l’épreuve, il se dissout aussitôt.

Il est une espèce qui enchante les chroniqueurs, les journalistes et les chasseurs de papillon. Elle parle fort, se balade sur des grosses godasses et mâche la gomme. Si elle fait rire tous ceux qui n’appartiennent pas ou plus aux classes populaires, elle attire les regards de tous les mâles. Jeune, populaire et marseillaise, la cagole est une fille. Une jeune fille populaire, soit une catégorie sociale et sexuée qui se retrouve, à quelques nuances près, partout ailleurs. Mais à Marseille, cette jeune fille est décriée. Le qualificatif claque comme une insulte. Les cagoles s’en foutent. Elles aiment se retrouver sur La Canebière, qui, pour les petit-bourgeois marseillais, symbolise la déchéance de leur bourgade. À toute heure du jour et de la nuit, La Canebière est donc livrée aux cagoles et aux kakous. C’est animé, juvénile, simple. Mais les petits bourgeois sentent qu’ils ne sont plus chez eux. Les élus locaux, qui portent tous dans leur cœur ce sentiment, se remuent les méninges pour éradiquer le populaire de l’artère symbolique de Marseille. Sans succès. Ils n’ont pas encore compris que la suppression des bagnoles serait un moyen de parvenir à leur fin. Les kakous qui aiment briller dans leur caisse pétaradante de tuning seraient rabaissés à venir à pieds au cinoche ou au resto. Ils ne pourraient plus se garer pile devant le kebab. Mais les élus locaux seraient obligés de faire de même. Même s’ils n’ont pas les mêmes bagnoles que les kakous, ils en partagent les mêmes usages. C’est sans doute la raison pour laquelle La Canebière n’est pas entièrement piétonne. Dans d’autres agglomérations de France, l’expulsion des bagnoles d’une voie comme celle-ci, située dans l’hyper centre, date parfois du siècle passé. Les hyper centres y sont largement piétonnisés ; après des broncas épidermiques, ni les marchands, ni les taxis, ni les habitants n’y trouvent à redire.

Marseille n’aime pas les pédés. La Gay pride ressemble à un défilé de boutiquiers du secteur de la quincaillerie qui protesterait contre l’augmentation de la TVA : ni une fête, ni une manifestation, plutôt un rassemblement timide. Traiter quelqu’un de pédé, c’est l’injurier là où ça fait mal pour un homme du sud. C’est mettre en doute sa virilité. Marseille est un bourg qui se méfie des femmes, et qui dénie toute aura féminine à l’urbanité. Marseille a mal à ses côtés virils. Elle sait qu’une ville, c’est la complexité, le trouble, la perdition, l’élégance, les lumières et que tout ceci a à voir avec le féminin des hommes.

Marseille doit gérer les choses à grande échelle. Ne croyez pas que cela soit si simple. Tout est lent et ralenti. Tout est inertie. Que de temps pour monter « un projet », pour faire aboutir un dossier. Il s’est écoulé onze années entre la décision de rénover le château de la Buzine et l’inauguration de la Maison des cinématographies de la Méditerranée. On sait que rien ne va vite ; mais on ne sait pas à l’avance combien de temps sera nécessaire. Tout peut aussi aller très vite, comme une porte qui claque. Trois jours avant le démarrage de l’édition 2012 du Festival de Marseille, la directrice de la communication est renvoyée manu militari. Ici comme ailleurs, l’informatique n’est pas avare en tours malins. Marseille a raté sa migration. Le changement de logiciel s’est transformé en marigot. Rien ne s’est reporté, tout a capoté, les données se sont fait la malle. Tous les paiements de la ville ont été suspendus, entravés par des lignes de calculs rétives. Les chantiers arrêtés, les entrepreneurs dégoûtés, les commanditaires dépités, les structures hagardes. Que faire ? La lenteur se compte en mois, puis en années.

Plusieurs records sont ainsi détenus par la ville olympique. D’abord, à l’instar des combinaisons mortifères de pesticides, l’association du triplé toujours gagnant : L’omerta, l’arrangement et le clientélisme. Pour ce qui est de l’omerta, les copains de Naples ont trouvé à qui parler. S’arranger, c’est humain, et ça ne mange pas de pain. C’est vraiment naturel de trouver un juste équilibre entre les contraintes des lois et les intérêts particuliers. Cela remonte vraisemblablement à la nuit des temps et sur ce chapitre, Marseille n’a de leçon à recevoir de personne. Le clientélisme est une sorte de franche camaraderie. Il doit s’exercer dans les règles de l’art avec jovialité, modulations de la voix et gourmandise. Ainsi, Marseille est fière de cette trilogie qui compose son art de vivre. La fierté, elle le porte sur tous supports : banderoles, autobus, panneaux d’affichage, tee-shirt des employés de la ville, comme ceux bleus nuits des « brigades de la propreté ». La fierté brille jusque dans le vide des sacs en plastiques qui voltigent dans l’azur céruléen ; elle rythme la succession des jours et des saisons ; elle épice les daubes et les pizzas, ruisselle gaiement dans les caniveaux les jours d’orage. Elle brille et claque au vent.

Les fiers natifs affirment que Marseille ne serait rien sans sa légendaire dynamique associative. Partout et dans tous domaines s’agitent de valeureux bénévoles, et de motivés salariés. Cette dynamique fait penser aux canons des chinois pour différer l’averse en période olympique ; aux filets des maraîchers pour tenir éloignés les moineaux ; aux canons à neige pour faire glisser les skieurs ; aux dénoyauteurs pour faciliter le gobage des cerises. On dit que grâce à elle, les émeutes urbaines se propagent dans d’autres villes, mais pas ici. À quoi nous pourrions répondre, en guise de précision au débat, que pour qu’une émeute devienne urbaine, il faut en premier lieu que nous soyons en présence d’une ville. À la suite de quoi, celle-ci pourra être qualifiée d’urbaine. Et que fait-on dans ce riche tissu associatif ? On parle, on palabre, on se bat pour qu’existent des projets à coup de demande de subvention, de recrutement de contrats aidés (jadis), de bout de ficelle et d’imagination. Vrai que ce tissu associatif semble l’une des principales glues qui parvienne à faire tenir ensemble une agglomération pulvérisée en milliers de micro-quartiers, dont les habitants ne se parlent pas, ou si peu. Chacun dans sa bagnole, dans son jardin et sa terrasse. Chacun dans sa culture, sa langue et ses croyances. Chacun dans son monde étroit, borné par la Méditerranée. Chacun dans son illusion d’être ouvert sur le monde, tolérant et bien pensant. Chacun dans son truc et son machin, agrippé à ses prérogatives comme autant de prés salés. Pour qui a voyagé, tous ces embarras apparaissent bien relatifs. Il ne faut pas s’en faire. Repenser à Rimbaud. Se dire que la vie est ce qu’elle est. Et que le temps comme ailleurs file et engraisse la sardine. À Marseille, on est bien.

1 Ce texte ne s’inscrit pas dans l’actualité. Il ne tient pas compte des bouleversements récents qui ont marqué la vie locale (l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne à Noailles en novembre 2018 et l’élection du Printemps marseillais en 2020).

2 Marseille est devenue pour un an Capitale européenne de la culture en 2013.

3 Il convient cependant de préciser que l’acte de jeter ne saurait être attribué à un quelconque caractère méditerranéen. Loin de cette explication raciste, l’observation comparative tend à montrer que cette pratique, comme d’autres, relève de processus éducatifs et de socialisation, et ne doit rien à une espèce de prétendue « typification méditerranéenne ».

4 Agence d’urbanisme de Marseille ; http://www.agam.org/fr/ressources-et-donnees/cartotheque/cartes-administratives-et-institutionnelles.html; consulté le 1/1/2012.

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