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J’ai passé mon enfance dans un petit village meusien Houdelaincourt à quelques kilomètres de Bure, c’est un sujet qui me touche, me percute directement ou indirectement. Depuis des années, j’observe la dégradation de la condition paysanne, et le désespoir grandissant du monde agricole confronté à des impasses multiples. Les récents mouvements des agricultrices et agriculteurs attestent de la nécessité d’un changement profond. Il ne s’agit pas seulement de crises successives, c’est la panne d’un système à bout de souffle, dont le principal syndicat agricole FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) a son incontestable part de responsabilité.
Depuis 1946, ce syndicat est le principal interlocuteur du monde agricole avec l’État. C’est une organisation massive pratiquant la cogestion des politiques agricoles au niveau local et national en imposant ses priorités. Déjà en 1986 François Guillaume, président de la FNSEA est nommé Ministre de l’Agriculture du gouvernement Chirac de 1986 à 1988. C’est également un cadre de la FNSEA qui fut le récent directeur de cabinet de Sophie Primas, ancienne porte-parole du gouvernement macroniste de François Bayrou. C’est encore la FNSEA qui a chanté les louanges d’Annie Genevard pour sa nomination, puis pour sa reconduction après la censure du gouvernement Bayrou, “une bonne nouvelle” écrivait-elle dans un communiqué de presse posté sur les réseaux sociaux.
Arnaud Rousseau, l’actuel responsable de la FNSEA, est président du groupe Avril, un géant de l’agroalimentaire français spécialisé dans les huiles et protéines végétales au Brésil. Une double-casquette assez peu crédible pour porter la voix des exploitants en souffrance, notamment en Occitanie.
Sa déconnexion avec la réalité conduit son syndicat à applaudir la hausse du GNR ( gazole non-routier) proposé fin 2023, qui provoque une première vague de colère du monde agricole. C’est à cette occasion qu’apparaît l’’association des Ultras de l’A64, une alternative au syndicat majoritaire qui n’a pas bougé sur le dossier, fruit d’une lutte initiée par la base. Le succès de cette association est tel qu’elle remporte dans la foulée les élections à la Chambre d’agriculture de la Haute-Garonne . Au niveau national, le score historiquement bas de la FNSEA, la percée de la Coordination rurale, l’émergence des Ultras… tous les signaux actent un changement sans précédent dans le paysage agricole.
Enfin, dans les derniers dossiers en date, où était la FNSEA ?
Lorsque le gouvernement envoyait les blindés et les lacrymogènes dans les fermes en Ariège ? La FNSEA n’était pas là. Sur place, il y avait les drapeaux de la CR et de la Confédération paysanne.
Où était la FNSEA pour engager le rapport de force avec le pouvoir macroniste ces dernières semaines ? Sa première réaction : une vidéo d’Arnaud Rousseau sur les réseaux sociaux, validant la méthode de l’abattage systématique total des troupeaux en cas de contamination de la dermatose, et un appel à la “trêve des blocages pour les vacances de Noël”. Pendant ce temps, les agriculteurs continuent de souffrir, parfois de mourir dans le silence de leurs fermes.
Alors pour corriger ses erreurs, ses multiples ratés, pour combler le fossé qui se creuse entre la base et les cadres du syndicat, la FNSEA a organisé une mise en scène dans les rues de Paris avec des centaines de tracteurs devant l’Assemblée nationale, encadrés avec bienveillance par la police et avec la bénédiction du gouvernement qui décrit une “mobilisation déclarée et parfaitement légale” selon les mots de la macroniste Maude Bregeon. Ce fut une opération de communication parisienne d’à peine 24 heures, pour contrer l’action menée dans la capitale une semaine plus tôt par la CR et la Confédération paysanne, mobilisées depuis des mois partout en France, un coup politique et médiatique, une manœuvre destinée à camoufler une crise de confiance avec les adhérents.
J’observe un changement dans le syndicalisme agricole français. Des alternatives apparaissent, des associations et des syndicats alternatifs fleurissent et se consolident, lentement mais sûrement, moins complaisants avec le pouvoir, plus solides dans l’action, plus libres et indépendants dans leurs initiatives.
Les propositions cosmétiques et d’urgence du gouvernement permettent simplement de maintenir, d'accompagner le système actuel condamnant une majorité d'agriculteurs et d'exploitations.
Depuis des décennies, les gouvernements passent, la colère revient.
C’est bien le problème, les gouvernements annoncent des nouvelles règles, débloquent des aides, colmatent les brèches, filière par filière. Fondamentalement, cela ne changera rien à moyen et long terme.
La crise est beaucoup plus profonde. Elle a plusieurs causes principales : une pression mondiale (celle du marché), l’emprise de l’agrobusiness, le revenu agricole, un climat qui change et des maladies à répétition. Ces défis se conjuguent, s’additionnent. Ils alimentent la colère paysanne, en France, comme chez nos voisins.
Pour agir, en profondeur, de quoi a besoin un gouvernement ? D’une vision, d’abord, puis d'une planification et répondre à ces questions: quelle agriculture voulons-nous ? L'agriculture ne se conjugue pas au singulier, elle est plurielle- de quelle agriculture parlons-nous ?
Sommes-nous seulement d’accord, là-dessus ?
Pour une exception Agriculturelle !
En France nous bénéficions de l'exception culturelle, c’est un concept en droit international et en politique culturelle. Il s'agit d'un ensemble de dispositions visant à faire de la culture une exception dans les traités internationaux, notamment auprès de l'Organisation mondiale du commerce.
Élaborons collectivement par des dispositifs législatifs et réglementaires concernant l’agriculture, un statut spécial pour notre production nationale visant à la protéger des règles commerciales de libre-échange.
Pour permettre enfin aux paysans et paysannes de vivre dignement de leur travail en produisant dans de bonnes conditions des produits de qualité au plus près et en lien direct avec les consommateurs, les “mangeurs”.