Critiques de l'école numérique (extraits ) - 1

Dans le monde du spectacle blanquérien, le vrai n’est qu’un moment du faux : de manière insistante et répétée, le ministre s'est fait le défenseur des « solutions numériques », car il sait dans quelle mesure elles peuvent constituer de puissants leviers de management et de marchandisation.

Par Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, enseignant·es et militant·es.

La publication de notre article « Big Blanquer is watching you » est l’occasion de revenir sur une problématique que nous avons amplement abordée dans l’ouvrage Critiques de l’école numérique, aux éditions de l’Echappée1. Ce livre collectif et pluriel offre un panel de contre-discours dénonçant la numérisation à marche forcée de l’éducation, de la petite enfance à l’université. L’idée est notamment de repolitiser cette question, de rappeler que l’emprise numérique relève d’une suite de choix politiques et n’a rien du phénomène inéluctable et quasi naturel que nous vendent les VRP de la doxa numéricophile. Nous y soulignons notamment, à travers nos deux articles2, le rôle-clé de l’actuel ministre de l’Éducation nationale dans ce processus de numérisation, qui conduit à nous déposséder de nos métiers et à livrer le service public aux marchands d’éducation (la EdTech). J.-M. Blanquer a pourtant pris soin, afin de flatter une partie de son électorat, de se faire passer pour un héraut anti-numérique.

Mais dans le monde du spectacle blanquérien, le vrai n’est qu’un moment du faux : de manière insistante et répétée, le ministre s'est fait le défenseur des « solutions numériques », car il sait dans quelle mesure elles peuvent constituer de puissants leviers de management et de marchandisation. Voici ce que nous écrivions alors.


Mais n’a-t-on pas en France un ministre de l’Éducation nationale réticent face aux promesses du numérique ? Lors du débat sur l’usage du téléphone portable à l’école, Jean-Michel Blanquer s’est taillé bien volontairement une image de rebelle anti-numérique. Malgré les discours, relayés avec complaisance par des médias dominants acritiques, il n’a pourtant jamais été question d’interdire l’usage des smartphones en classe, mais bien au contraire de l’encadrer, comme le stipule le texte même de la loi3. Blanquer, en grand prestidigitateur macroniste est en fait un partisan convaincu, sinon fanatique, de certaines technologies numériques et de la EdTech. Le ministre a maintes fois montré son intérêt pour l’I.A. et la robotique. (…) Il s’est fait le champion des évaluations standardisées, de la primaire au lycée, par l’usage du numérique couplé à une approche quelque peu dogmatique des neurosciences4. En effet, ces tests « reposent sur une construction rigoureuse et scientifique » et s'appuient sur les travaux du Conseil scientifique de l'éducation (CSEN). Ce dernier, créé en janvier 2018 par Blanquer, a pour mission de mettre en œuvre « le meilleur du savoir établi par la communauté scientifique » en ayant recours aux « outils pédagogiques les plus adaptés à notre temps »5. Il est dirigé par le neuroscientifique Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et expert en apprentissages des enfants, notamment par le numérique6. Avec son équipe de recherche, ce dernier a créé des logiciels destinés aux apprentissages fondamentaux en calcul. En parfaite cohérence, Blanquer a maintes fois montré son intérêt pour l’intelligence artificielle et la robotique, reprenant quasi mot pour le mot le vocabulaire de Dehaene. Ainsi, en décembre 2018 lors des « Assises pour l’IA à l’école » organisées à l’Institut de France, le ministre lance :

"Nous avons au travers de l’IA l’opportunité de passer à une toute autre vision de l’évaluation pour la compréhension et la maîtrise des compétences étudiées aussi bien en termes de savoirs et de savoir-faire et de savoir-être, pour la mémorisation des compétences, par l’utilisation des techniques d’ancrage mémoriel différencié et là aussi le potentiel est considérable, je pense que ça sera traité aujourd’hui, mais aussi pour l’engagement et l’attention dans l’activité. La capacité à compiler les erreurs les plus courantes et les réponses à y apporter permet d’envisager la création d’un compagnon numérique de l’élève. Nous nous sommes résolument engagés dans les recherches en ce sens en vue de la diffusion de l’intelligence artificielle à l’école, partenaire et conseiller tout au long de sa scolarité, en complément du professeur7."

Il illustre ensuite son propos avec l’avatar Jules, un agent conversationnel censé répondre aux questions des élèves dans le cadre de l’aide aux devoirs8. Il s’agit en fait de légitimer la mesure « Devoirs Faits » du ministre, qui se présentait comme un « temps d’étude accompagnée » au sein des établissements9. Or, cette mesure n’a été soutenue par aucune création de postes et l’avatar Jules est là pour pallier ce léger problème. La faiblesse de l’encadrement humain est contournée par l’accumulation de données et les analyses quantitatives. Au-delà des économies au niveaux des postes, l’idée est bien de tester une forme d’automatisation de l’évaluation et de la remédiation pédagogique, transférant les savoirs et savoir-faire des enseignants vers les machines, captant au passage les données des élèves. Au cours de cette intervention, Blanquer se rêve dans un sourire en « Victor Schœlcher des professeurs » se voyant « libérer » les enseignants de la tâche d’évaluation grâce à l’IA ! Autour de lui, d’autres visages s’illuminent alors : ceux des partisans de la EdTech qui ont organisé ces assises pour y faire porter leur voix et, une fois de plus, se placer en acteurs légitimes dans le champ éducatif. Sous couvert d’une association (l’I.A. pour l’école), c’est en fait le lobby patronal Entrepreneur pour l’école qui est à la manœuvre10. La présence en tribune de nombreux startupeurs, d’évangélistes de la EdTech comme Emmanuel Davidenkoff, ou encore de Marie-Christine Levet d’Educapital, ne fait que rendre plus évident le message et plus édifiante la venue du ministre et de son « directeur numérique pour l’éducation », Jean-Marc Merriaux.

Jean-Marie Blanquer est donc un fervent soutien de la Tech, au moins en tant qu’elle est porteuse de disruption des services publics et de potentiel de croissance économique.

C. Cailleaux, « La EdTech à l’assaut de l’éducation », dans Critiques de l’école numérique, L’Échappée, p. 92-94.


1C. Biagini, C. Cailleaux et F. Jarrige, Critiques de l’école numérique, L’Échappée, 2019.

2A. Hart-Hutasse, « Le numérique contre le travail enseignant », et C. Cailleaux « La EdTech à l’assaut de l’éducation », dans Critiques de l’école numérique, op. cit.

3Loi n o 2018-698 du 3 août 2018 relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les établissements d’enseignement scolaire : www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/8/3/MENX1813519L/jo/texte.

4Voir la présentation de ces évaluations sur le site du ministère : www.education.gouv.fr/cid132391/l-evaluation-des-acquis-des-eleves-du-cp-au-lycee.html.

5Lettre de cadrage du CSEN par le ministère : www.education.gouv.fr/cid124957/installation-du-conseil-scientifique-de-l-education-nationale.html.

6Le même Stanislas Dehaene avait déjà été nommé « conseiller technique » auprès du DGESCO Blanquer en 2010.

7Voir le site : https://iapourlecole.fr/assises-ia-lecole-2018/

8Présentation de l’avatar Jules sur le site du CNED : www.cned.fr/le-cned/services-aux-etablissements-scolaires/avatar-jules-devoirs-faits/

9Présentation du dispositif « Devoirs faits » sur le site du Ministère : http://www.education.gouv.fr/cid118686/devoirs-faits-temps-etude-accompagnee-pour-realiser-les-devoirs.html

10Cf. www.maisondesentrepreneurs.fr/notre-actu-de-la-maison/. Le site de l’association est transparent quant aux intérêts qu’elle représente : « Dans le monde professionnel nous sommes tous confrontés au numérique : certains d’entre nous ont créé des entreprises de service du numérique, des agences de marketing, des cabinets de conseil. Certains sont directeurs des systèmes d’information, responsables des nouvelles technologies ou de la transformation numérique. »

1C. Biagini, C. Cailleaux et F. Jarrige, Critiques de l’école numérique, L’Échappée, 2019.

2A. Hart-Hutasse, « Le numérique contre le travail enseignant », et C. Cailleaux « La EdTech à l’assaut de l’éducation », dans Critiques de l’école numérique, op. cit.

3Loi n o 2018-698 du 3 août 2018 relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les établissements d’enseignement scolaire : www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/8/3/MENX1813519L/jo/texte.

4Voir la présentation de ces évaluations sur le site du ministère : www.education.gouv.fr/cid132391/l-evaluation-des-acquis-des-eleves-du-cp-au-lycee.html.

5Lettre de cadrage du CSEN par le ministère : www.education.gouv.fr/cid124957/installation-du-conseil-scientifique-de-l-education-nationale.html.

6Le même Stanislas Dehaene avait déjà été nommé « conseiller technique » auprès du DGESCO Blanquer en 2010.

7Voir le site : https://iapourlecole.fr/assises-ia-lecole-2018/

8Présentation de l’avatar Jules sur le site du CNED : www.cned.fr/le-cned/services-aux-etablissements-scolaires/avatar-jules-devoirs-faits/

9Présentation du dispositif « Devoirs faits » sur le site du Ministère : http://www.education.gouv.fr/cid118686/devoirs-faits-temps-etude-accompagnee-pour-realiser-les-devoirs.html

10Cf. www.maisondesentrepreneurs.fr/notre-actu-de-la-maison/. Le site de l’association est transparent quant aux intérêts qu’elle représente : « Dans le monde professionnel nous sommes tous confrontés au numérique : certains d’entre nous ont créé des entreprises de service du numérique, des agences de marketing, des cabinets de conseil. Certains sont directeurs des systèmes d’information, responsables des nouvelles technologies ou de la transformation numérique. »

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