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Billet de blog 23 oct. 2016

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L'émancipation n'est pas une marchandise

Les débats publics sur l'éducation et sur "la" pédagogie sont le théâtre d'une double offensive : celle des réactionnaires et de leurs outrances, mais aussi celle, souvent plus habile, des marchands d'éducation. De notre point de vue d'enseignant.e.s et de militant.e.s, le gouvernement actuel, si prompt à dénoncer les premiers, ne nous protège pas des seconds, bien au contraire.

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Dans une récente tribune, deux collègues, Laurence de Cock et Grégory Chambat, dénoncent avec force une « nébuleuse nostalgique » et réactionnaire qui a envahi le débat public sur l’école. Leur texte se donne pour objectif d’y voir plus clair dans des enjeux à la fois politiques et pédagogiques que certains s’évertuent à rendre illisibles. Il défend le projet d’une pédagogie critique et d’une école émancipatrice.

Il nous semble important de développer ici quelques points que le format et l'objet de ladite tribune ne permettaient sans doute pas d’aborder. La critique de l’offensive réactionnaire et de ses nombreux relais est certes nécessaire et salutaire. A notre sens cependant, elle doit s’accompagner de la critique conjointe et simultanée d’autres attaques que subissent actuellement les enseignant.e.s, les pédagogues soucieux d’égalité et d’émancipation.

Les marchands d'école aiment "la" pédagogie

La marchandisation de l’éducation n’est pas un phénomène nouveau. En 1994, l’Accord Général sur le Commerce des Services excluait très théoriquement le champ éducatif du domaine des négociations commerciales internationales. Depuis, ces digues bien fragiles ont cédé et des entreprises de plus en plus nombreuses luttent pour trouver une place sur ce qu’elles considèrent comme un immense et juteux marché. Le biais le plus connu pour pénétrer les systèmes éducatifs publics est sans doute celui du numérique, comme en témoigne par exemple l'accord passé entre le MEN et Microsoft. Mais les marchands d’éducation savent montrer patte blanche et se présentent volontiers au travers d’associations ou de fondations, à but évidemment non lucratif, comme Ashoka et Teach For France (voir à ce propos le très éclairant article de Maria Noland). Plus habilement encore et plus préoccupant pour les pédagogues, le discours commercial et marketing sait détourner et défigurer ceux de l’émancipation :

Chaque enfant, quels que soient son milieu social et son environnement culturel, doit pouvoir bénéficier de la meilleure éducation possible, celle qui permettra à ses talents de s’épanouir afin qu’il trouve la place qui lui convient dans la société. Les enseignants, qui sont la pierre angulaire du système éducatif, peuvent agir pour plus d’égalité à l’école. [propos trouvés sur le site de Teach For France]

Réjouissons-nous,  ces gens ne sont pas des marchands mais des bienfaiteurs, s’offrant généreusement pour réduire les inégalités et mettre fin à la reproduction sociale ! Qu’on les laisse œuvrer, ils nous démontreront que le privé peut assurer des missions pour l’intérêt commun bien mieux que le service public ! On a déjà entendu ce discours, c’est celui qui a permis de s’attaquer à la Poste, à la SNCF, à France Telecom et à l’hôpital public. On en sait les conséquences funestes : précarisation de l’emploi,  détérioration du service rendu, augmentation des inégalités sociales et territoriales. On sait aussi que l’éducation privée, déjà très présente en France, participe puissamment à accentuer reproduction sociale et ségrégation, comme l’a souligné Thomas Piketty. On sait tout cela, mais on l’entend si peu.

Complaisance médiatique

C’est que l’offensive marchande trouve de puissants relais. Si certains médias, comme Le Point ou Marianne se complaisent à relayer les propos outranciers (et vendeurs) des réactionnaires, d’autres ont structuré leur discours sur l’éducation autour d’une vraie connivence avec les marchands d’école. Ainsi Le Monde-Campus n’hésite pas à multiplier les « partenariats » avec des acteurs privés, relayant en toute objectivité leur dynamisme et leur réussite. Le copropriétaire du journal, créateur d’une école privée, affirmait ainsi à propos de l’école publique :

Le problème, c’est que l’État n’a plus d’argent. Pas d’argent, pas de réformes. Il n’y a plus de vision et de courage pour affronter les corporatismes. Seule la société civile peut prendre le relais et apporter des solutions qui ne seront jamais globales ou totales, mais qui auront peut-être un jour un impact, qui sait ? [entretien de 2014 pour Madame Figaro]

Responsabilité de l'institution et des politiques éducatives

Plus préoccupant encore, des choix politiques d'une remarquable continuité, malgré l'alternance de 2012, accompagnent et même soutiennent ce mouvement de libéralisation. L’affaiblissement de l’éducation dite prioritaire, l’aggravation des inégalités territoriales, l’essor du néo-management, l’injonction lancinante à "innover" et à rendre « attractifs » les établissements scolaires ou encore la soi-disant autonomie dont on récolte les fruits amers dans les universités, sont autant de visages des politiques éducatives en place depuis plus d’une décennie. Le gouvernement actuel a su multiplier les appels du pied aux réactionnaires : recul sur les programmes d’histoire-géographie en collège, crispation sur une laïcité fermée, propos sur les Roms, chasse aux sans-papiers jusque dans les écoles ; mais il n’a pas hésité à faire de même avec les marchands d'école : accord avec Microsoft – alors qu’il existe des solutions libres et gratuites pour un développement fort différent du numérique, partenariat avec Teach For France dans l’Académie de Créteil, visite très officielle de l’"école" de Xavier Niel par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. On sait déjà qu'un gouvernement LR aura la possibilité de défendre conjointement marchandisation et pédagogie réactionnaire, comme l'a montré Grégory Chambat à propos du projet Espérance Banlieue.

Mais le Ministère de l'éducation nationale semble plus soucieux d'imposer des pratiques désignées a priori comme meilleures car "innovantes", que d'offrir une formation initiale et continue qui permette à chaque enseignant.e de garder la main sur son métier, en mettant vraiment en oeuvre sa liberté pédagogique. Le MEN n'en appelle jamais autant à la créativité et l'énergie de ses personnels que pour faire "réussir" les élèves dans des classes pleines à craquer. Le MEN promeut les contrats d'objectifs qui réussissent le tour de force de ne contraindre que l'une des parties "contractantes" : car, en regard des objectifs que se fixe en toute autonomie un établissement (ou plutôt un chef d'établissement, les personnels n'en pouvant mais), il n'existe aucun moyen spécifique ni a fortiori supplémentaire. Et l'on pourrait multiplier les exemples des mesures et des propos venus de l'institution qui, loin d'aider les pédagogues dans leur métier au quotidien, ne font qu'ajouter du mépris à la fatigue voire à la souffrance au travail.

Ceux d'entre nous, très nombreux, qui refusent la division simpliste du monde éducatif entre « pédagos » et « anti-pédagos », tous ces non-alignés pour reprendre le mot lu dans un tweet  d'un collègue d'histoire-géographie, Laurent Gayme, aimeraient pouvoir enseigner sereinement et avoir le temps, individuel et collectif,  de réfléchir aux modalités théoriques et concrètes d’une éducation réellement émancipatrice, loin, le plus loin possible du marketing et des éléments de langage managériaux ou électoralistes qui ne devraient pas avoir leur place dans l'école publique.

Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, enseignants en lycée

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