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Billet de blog 30 oct. 2017

Innover, dans quel but ? Innover, avec qui ?

En Espagne aussi, la marchandisation de l'école suscite des mouvements importants de résistance. Le collectif "Yo Estudié en la Pública" s’est constitué pour dénoncer les grandes manœuvres en cours. Voici quelques passages traduits d'un article de Guadalupe Jover nous rappelant la dimension globale des attaques contre l’éducation en tant que service public.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Texte introduit par Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, enseignant.e.s en lycée. La traduction a été assurée par Aurora Caballero, enseignante à Madrid.

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Les réseaux sociaux ont récemment bruissé des propos lunaires de Laurent Alexandre, chroniqueur à L’Express, urologue, neurobiologiste, spécialiste auto-proclamé en intelligence artificielle et en pédagogie. Dans un de ses élans rédactionnels qui confinent au délire, il a dressé une sorte de podium des enseignants les plus innovants en France (des "héros" - sic), nous expliquant que chaque professeur.e devrait en toute urgence créer sa propre startup, afin de sauver le service public [1]. Le propos serait uniquement grotesque s’il ne bénéficiait d'un large écho médiatique, et si le mantra "L’Éducation nationale doit encourager ses innovateurs" n'était pas déjà puissamment relayé au sein de l'institution. Ainsi, parmi les « héros » innovants cités par Laurent Alexandre, on trouve François Taddéi, chercheur en biologie, lui aussi curieusement propulsé au rang d’expert incontournable en pédagogie. Auteur du rapport "Vers une société apprenante" commandé par la précédente ministre de l’Éducation nationale, il multiplie les textes et les interventions : en colloque, dans les ESPE - écoles du professorat et de l'éducation, lors de réunions de startups, et oublie rarement de faire la promotion des idées et des produits d'Ashoka - dont il est des plus fervents changemakers, si ce n’est le premier porte-parole.

La résistance des enseignant.e.s aux injonctions à changer, innover, s'adapter au XXIe siècle, est souvent assimilée à ses formes les plus caricaturales, afin de mieux servir le discours sur un système qui serait « à bout de souffle » et engendrerait « une désynchronisation entre l’école et le monde qui, lui, galope à toute allure »[2]. La critique de l'innovation ne viendrait que de fieffés réactionnaires, ou de syndicats forcément corporatistes et passéistes, enfermés dans des réflexes franco-centrés, zombies marxistes obsédés par une marchandisation de l’éducation qui ne serait que pur fantasme[3].

Pour répondre à ces raccourcis, nous avons décidé de nous faire écho de réflexions et de mobilisations internationales. On peut penser à la rencontre francophone sur la privatisation et la marchandisation de l’éducation qui s’est tenue à Dakar les 23 et 24 octobre derniers[4]. A bien des égards en effet - et il faudra y revenir - l’Afrique apparaît comme le terrain des expérimentations les plus violentes des marchands d’éducation.

En Espagne aussi, la marchandisation suscite des mouvements importants de résistance. Un collectif appelé Yo Estudié en la Pública (« J’ai étudié dans l’École publique ») s’est récemment constitué pour dénoncer les grandes manœuvres en cours. La vidéo suivante (que nous proposerons bientôt avec des sous-titres) est particulièrement bien réussie[5].

Asalto a la educación © Asalto a la educación

Guadalupe Jover, membre de cette association est l'auteure d'un article incisif publié sur El Diario de la Educación. Ce dernier nous a aimablement donné l’autorisation d’en proposer de larges extraits traduits. Nous remercions chaleureusement l’auteure et le site de nous permettre de faire écho à ces analyses qui méritent d'autant plus d’être lues qu'elles nous rappellent la dimension globale des attaques contre l’éducation en tant que service public. C’est à une contre-attaque tout aussi globale, en défense d’une éducation publique réellement émancipatrice, que nous espérons ainsi participer.

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Innover, dans quel but ? Innover, avec qui ?

Construire l’innovation pédagogique au sein de pratiques scolaires ségrégatives est ce que l'on peut imaginer de plus réactionnaire. Accepter que ça soit le capital privé qui la finance, c’est participer au démantèlement de l’éducation comme droit universel et comme pratique émancipatrice.

Tout le monde semble unanime : il est urgent de réformer un système éducatif qui ne sait répondre aux défis d’un monde qui change. On assiste ainsi à l’éclosion de propositions innovantes, qui mettent en avant la seule urgence d'un changement de méthodes. Mais à trop se demander comment faire, on finit par oublier le pourquoi de ces innovations. (…)

En ces temps où se multiplient les projets d’innovation pédagogique, il n’est pas toujours facile de déterminer leurs objectifs : Visent-ils l’insertion dans le monde tel qu’il est ou bien sa transformation ? Autrement dit, leur priorité est-elle la maîtrise d’une série de compétences qui permettent de s’adapter à un monde changeant et incertain ? Ou bien s'agit-il d'apprentissages qui permettraient de reprendre  en main la construction d’un monde dans lequel  les citoyens, et non les marchés, définiraient les formes de vie et les profils professionnels répondant aux besoins de chacun ?

Le discours néolibéral a réussi à phagocyter une à une les méthodes des éducateurs progressistes, de l’apprentissage coopératif au travail par projet, pervertissant leur sens ; tout ce qui se réclame du dernier gadget numérique – sans se demander s’il permet ou non une éducation à la pensée critique – semble assurer de recevoir le label de l’innovation pédagogique ; dans la plupart des cas, les projets innovants ne viennent pas d’enseignants soucieux de justice sociale, mais sont de simples pièges tendus par l’initiative privée pour se positionner au sein du supermarché éducatif. Il nous faudra donc nous munir d’une boussole pour découvrir à qui profite chacun de ses projets et comprendre qui il relègue, exclut ou condamne.

Un projet prétendument innovant qui se construit dans le cadre de la ségrégation – disons-le sans détour – est ce que l'on peut imaginer de plus réactionnaire. Si notre établissement et nos salles de classe ne reflètent pas l’hétérogénéité socio-économique, culturelle, religieuse, etc. de notre société, tout le reste est vain. Dans un monde marqué par des inégalités croissantes – et d’innombrables violences – la priorité de l’école est de ne pas les accentuer. Concevoir des projets innovants qui ne peuvent se mettre en place qu’avec les élèves bénéficiant d’un certain capital culturel, ou qui font de l’ipad un élément obligatoire de la tenue des élèves, c’est contribuer à l’exclusion de ceux qui sont dans la dépendance et la précarité. Et cela ne peut se combattre que dans des établissements qui n’empêchent pas que des enfants d’origines diverses puissent vivre ensemble sur un pied d’égalité.

Un deuxième point essentiel à l’heure de déterminer si les projets innovants sont vecteurs de transformations se trouve dans l’importance accordée aux inégalités sociales et à la crise écologique. Substituer un manuel ou le tableau noir par mille et une machines ou jeux qui éludent ces questions, constitue une formidable manœuvre de diversion, et ne fait que renforcer les modèles conservateurs les plus rances, ou s’abandonner de manière acritique dans les bras du marché. Il n’y a pas de projet innovant qui vaille s’il ne fait de l’écologie et du féminisme, de la justice sociale et du bien commun, son ciment et son objectif.

Enfin, si ces projets ont besoin de formation des enseignants, de matériel, d’appui institutionnel, de financement… il est nécessaire de savoir qui les apporte. Étant donné que les institutions publiques ont abandonné leur fonction pour laisser la barre de nos systèmes éducatifs à des entreprises et des fondations privées – masques bien souvent de multinationales responsables du pillage de la planète et de l’inégale répartition des richesses (du fait de l’exploitation de leur main d’œuvre et la fraude fiscale, entre autres choses), que pouvons-nous espérer ? L’éducation n’est déjà plus un droit garanti par l’État, mais une merveilleuse niche de profits approvisionnée par du capital privé.

Quand certains services sont externalisés et privatisés, les grandes entreprises et les multinationales ne se contentent pas d’obtenir de juteux contrats, de payer moins d’impôts ou de protéger leur image : elles prennent aussi le contrôle de la formation des enseignants, des programmes et du matériel scolaire et finissent par être maîtres de l’agenda éducatif sur la moitié de la planète. Nous avons laissé à ACS, Eulen, McDonald, McKinsey, PWC, Bridge International, Microsoft, Teach For All (ou sa version espagnole Empieza por Educar), à Ashoka et à tant d’autres ce qui devrait être entre les mains des citoyens. Il s’agit bien, finalement, d’une question de souveraineté.

La dernière campagne de Yo Estudié en la Pública – « Asalto a la Educación » – essaye de lever le voile sur les intérêts qui tirent les ficelles de tant de projets faussement innovants, afin de contribuer à une prise de conscience quant à l’immense menace que représente cette vertigineuse colonisation de nos écoles.

Guadalupe Jover est professeure dans le Secondaire

[1] https://twitter.com/dr_l_alexandre/status/920680246101323776

[2] Propos tenus par J.-F. Boulagnon lors d'une conférence TED à Bordeaux mise en ligne en octobre 2017 : https://youtu.be/W3iaXXWAydo

[3] On peut consulter ses chroniques ici https://communaute.lexpress.fr/journaliste/laurent-alexandre

[4] http://nevendezpasleducation.org/dakardirect/

[5] Si vous maîtrisez mal la langue de Cervantes, vous pouvez consulter le montage particulièrement édifiant quant au traitement médiatique des tests PISA.

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