Macron : meilleur à l'écrit ou à l'oral ?

Aux trois-quarts de son mandat on ressent chez notre président le besoin de parler et de s’expliquer.

En juin 2017 dans un portrait ricoeurien[1]du nouveau président élu, nous écrivions : « il est certain que pendant la durée de son mandat il aura à naviguer en période de ce que Ricœur appelle, en citant Gaston Bachelard, de temps musclé ». Nous ne nous trompions pas. Au début de son quinquennat Emmanuel Macron avait dit qu’il aurait une parole rare mais les circonstances en 2020 l’ont amené à s’adresser cinq fois directement aux Français à la télévision. En décembre, il a donné deux interviews : une durant deux heures vingt sur le média en ligne Brut, destiné à la jeunesse, et dernièrement sur dix pages dans l’Express.  Aux trois-quarts de son mandat on ressent chez notre président le besoin de parler et de s’expliquer. Peut-être est-il en train de se rendre compte qu’il a mal compris cette analyse de Paul Ricoeur dont il a été l’assistant éditorial : « Quand par (…) mandat on est titulaire de la relation verticale, on cherche sans cesse à donner à celle-ci une légitimité puisée dans la relation horizontale »[2].Les deux exercices hors sol constitutionnel de démocratie participative qu’il a initiés : le grand débat et la convention citoyenne, ont accouché d’une souris. A lire sa dernière interview dans le très droitier hebdomadaire, on se demande si les deux années musclées qu’il vient de vivre depuis l’affaire Benala ne l’auraient pas amené à résipiscence. La fronde des gilets jaunes, la longue contestation sociale sur la réforme des retraites et l’hôpital public, l’épidémie mondiale et la chronicisation d’un terrorisme de basse intensité sur notre sol, l’auraient-elles fait mûrir ?

Pendant la campagne électorale de 2017 après les rodomontades identitaires de Manuel Vals et les surenchères nationalistes de Marine Lepen, le candidat Macron amenait un peu d’air frais et d’apaisement dans le débat sur l’identité des Français que beaucoup d’éditorialistes, d’animateurs de chaînes d’information en continu, de chroniqueurs et autres intellectuels de plateaux télé, hystérisaient. Nous sortions des terribles années 2015 et 2016 et leurs 260 victimes à Charlie Hebdo, à l’épicerie Kasher, au Bataclan et à Nice. Le terrorisme islamiste était dans tous les esprits pendant la campagne mais Emmanuel Macron avait contribué à ce qu’il soit cantonné à la question sécuritaire en défendant une France aux origines plurielles et en réaffirmant après Aristide Briand que « la laïcité est une liberté avant d’être un interdit[3] ». Il a finalement été emporté par le torrent du débat identitaire qui s’est imposé à lui et, plutôt que de nager à contre-courant, il godille dans le sens du flot à l’aide de ses ministres de l’intérieur et de l’éducation nationale pour tenter d’en tirer avantage dans la compétition politique à droite sur laquelle il se concentre pour les présidentielles de 2022.

Pourtant on peut lire son interview dans l’Express comme une tentative de revenir sur sa campagne de 2017 quand il réaffirme quelques principes qu’il partage avec la gauche : le droit du sol contre le droit du sang, la lucidité sur nos fractures historiques, la pluralité de nos appartenances identitaires, la relecture du principe d’assimilation à laquelle il préfère l’intégration, la reconnaissance de l’altérité et la croyance dans le projet émancipateur de la République. Il a travaillé son interview : il cite des historiens marqués à gauche, Maurice Agulhon, Marc Bloch, Benjamin Stora, Pascal Blanchard, il revendique un héritage chevènementiste et prend un peu de distance avec l’instrumentalisation politique de l’identité nationale de Nicolas Sarkozy. Faisons-lui le crédit qu’il ne s’agit pas d’un simple bord tactique à gauche mais qu’il exprime des convictions. Il analyse ce qu’il pense être le mal français : amour haine de l’Etat, relativisme, victimisation, nivèlement des hiérarchies, délégitimation de l’autorité, indignation permanente à géométrie variable et une certaine « mélasse intellectuelle »qui justifierait la violence. Sa « certaine idée de la France[4] »c’est celle d’un pays complexe où le doute cartésien rationnel peut être une formidable source d’énergie s’il ne se transforme pas en défiance systématique de la parole publique. Il a raison de dire qu’à force d’en déconstruire les phrases on oublie la grandeur de la politique. Ses accents barrésiens ne l’empêchent pas d’affirmer « quand vous possédez une histoire qui ne se noue pas entre l’Indre et la Bretagne, vous avez une singularité qui importe et il faut pouvoir la reconnaître ». Il ébauche même une forme de clairvoyance sur lui-même en concédant que son propre discours fait partie du problème mais, étrangement, il le fait en assimilant sa parole politique à la vérité de la parole scientifique. Surtout il ne cède pas un pouce de terrain sur la nécessité de la loi de sécurité globale et de la loi confortant les principes de la République. Il nie toujours, contre les faits, la diminution des libertés publiques sous son quinquennat et il n’assume pas la dégradation du droit d’asile au nom de la lutte contre l’immigration économique clandestine.

De Gaulle disait que « la France n’est jamais aussi grande que quand elle est elle-même ».Son personnage avait l’épaisseur historique d’une guerre mondiale et d’une guerre de décolonisation pour pouvoir dire une telle tautologie. Il était à la hauteur de sa vision. Emmanuel Macron s’étoffe devant les évènements et il est à l’image de son texte : fouillé, appliqué, compliqué, contradictoire, ambigu, parfois péremptoire, souvent dans l’auto justification, toujours affirmatif et jamais dans l’interrogation. Il attribue la formule de la trahison des clercs à Marc Bloch plutôt qu’à Julien Benda et il se trompe lourdement sur l’article premier de la constitution de l’homme de l’appel du 18 juin et du discours d’Alger du 4 juin 1958, quand il dit à l’Express : « dans notre texte constitutionnel, il est écrit, on l’oublie trop souvent que la République est plurielle ». C’est autre chose qui est écrit : « la France est une République indivisible, démocratique, laïque et sociale ». Dans ce cas précis Emmanuel Macron ne déconstruit pas, il détourne. C’est ce genre d’approximation à l’écrit pour forcer le raisonnement qui lui a probablement fait louper Normale Sup. La lecture permet une distance avec ce qui est rédigé pour repérer les fragilités d’une argumentation, ce qu’un exercice oral formaté ne permet pas. Comme à l’occasion des discours qu’il prononce dans des circonstances difficiles, deux photos de l’article illustrent d’abord que la pose n’est jamais loin de la posture présidentielle. Finalement le président de la République est plus intéressant à lire qu’à entendre et à voir, il est meilleur à l’écrit qu’à l’oral, ce qui est quand même un sacré problème quand on sait, avec Ricoeur que « l’homme politique est dans l’action conduite au moyen de paroles[5] ».

 [1]Golias Hebdo N°484 semaine du 8 au 14 juin 2017

[2]Paul Ricœur.  La critique et la conviction. Arthème Fayard Pluriel, 2013. P 65

[3]Emmanuel Macron. Révolutionp.169

[4]Interview télévisée du général De Gaulle du 13 décembre 1965.

[5]Paul Ricoeur, autour du politique. Fonds Ricoeur

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