Essayer la dictature ?

Du haut du ciel, dans l’avion qui le ramenait d’’Israël où il avait pu méditer sur l’anti humanisme d’une dictature totalitaire et côtoyer une quarantaine de dirigeants dont certains en délicatesse avec la démocratie, Jupiter s’est fâché contre ceux qui installent « de manière séditieuse (…) l’idée que nous ne serions plus en démocratie ».

Essayer la dictature ?

Du haut du ciel, dans l’avion qui le ramenait d’’Israël où il avait pu méditer sur l’anti humanisme d’une dictature totalitaire et côtoyer une quarantaine de dirigeants dont certains en délicatesse avec la démocratie, Jupiter s’est fâché contre ceux qui installent « de manière séditieuse (…) l’idée que nous ne serions plus en démocratie ». Il s’est surtout lâché en estimant que « ces discours politiques sont extraordinairement coupables ». Il sait que les mots ont un sens et en estimant que des propos politiques critiquant ses propres actes politiques sont coupables, il n’augure rien de bon : le pénal se profile derrière la formule. Il avait su démontrer quelques heures auparavant au cours d’une intervention pour la communauté française en Israël qu’en jouant sur les mots, sur leur signification morale ou juridique, qu’il pouvait manipuler les fondements de l’Etat de droit. Devant un public acquis, de manière faussement subtile, s’interdisant d’intervenir sur un procès en cours, défendant la main sur le coeur la séparation des pouvoirs, il expliquait qu’à son avis la Cour de cassation devait casser la décision de la cour d’Appel de Paris de décembre 2019 qui estimait le meurtrier de Sarah Halimi, Kobili Traore irresponsable au moment des faits quand ce dernier avait défénestré sa victime juive en criant Allah Akbar ! En souhaitant que le procès ait lieu, le Président de la République nous dit que la lutte politique contre l’antisémitisme doit prendre le pas sur la séparation des pouvoirs : un « en même temps » dialectique laborieux et dangereux. Il faut donc prendre chez lui, au pied de la lettre l’indexation des « discours politiques extraordinairement coupables ».

« On n’est quand même pas chez Poutine ! » pouvait-on entendre à la fin d’année quand la politique s’invitait à la table des réveillons et cela même si Poutine s’était permis quelques conseils de modération quant à la violence policière en France contre les Gilet jaunes, il sait de quoi il parle. Admettons que le jeu politique pour les prochaines échéances présidentielles soit toujours ouvert en France, ce qui ne semble pas être le cas en Russie. Acceptons aussi que les élections de 2017 aient donné au 2etour une majorité nette de suffrages exprimés à Emmanuel Macron suivie d’une majorité absolue à l’Assemblée Nationale pour son mouvement En Marche. Ces faits montrent sans équivoque que nous ne sommes pas dans une dictature au sens de la science politique traditionnelle : un régime politique dans lequel le pouvoir est détenu par une personne ou par un groupe de personne qui l’exercent sans contrôle, de façon autoritaire. Certes nous pourrions analyser plus précisément chacun des termes de la définition à l’aune de la réalité, mais quel est l’état de notre démocratie alors qu’Emmanuel Macron nous propose d’un coup de menton « d’essayer la dictature »?

Depuis 2006 le groupe de presse britannique The Economist que l’on ne peut pas considérer comme anti-libéral publie annuellement un indice de démocratie[1]. L’indice mesure le niveau démocratique de 165 pays autour de cinq critères :  le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique et la culture politique. Le niveau des inégalités ou l’accès aux droits économiques et sociaux n’entrent évidemment pas dans le calcul de l’indice du journal de référence de la City. Les chiffres 2019 viennent d’être publiés. Comme toujours les pays scandinaves caracolent en tête quand il s’agit de modèle démocratique. Sans surprise la Corée du Nord est dernière. 2019 est un bon cru pour la France selon cet indice : 7,8 sur 10 en 2018, 8,12 en 2019. Elle passe ainsi de la 29eplace à la 20eplace. Du statut de démocratie imparfaite où elle était classée depuis 2010, elle accède à celui de démocratie pleine, même si elle est en bas du classement de cette catégorie, ce qui montre selon les critères libéraux, que notre démocratie peut encore s’améliorer. Le Royaume Uni, malgré le débat sur le Brexit dont ne voulait pas la City, reste en 14eposition. Si l’on regarde de plus près chacun des cinq critères de calcul, on observe que celui des processus électoraux et celui de la participation politique se maintiennent d’une année sur l’autre, que celui des libertés civiles se dégrade, et que le gain de 9 places dans le classement est dû au fonctionnement du gouvernement et surtout à l’augmentation sensible de la « culture politique ». Dans ses commentaires, The Economist estime que le grand débat national a été un succès qui a permis à la fois de montrer l’ouverture démocratique de la pratique gouvernementale et l’amélioration de notre culture politique. La plupart des chercheurs en sciences sociales et politiques ont démontré l’inefficacité voir l’illégitimité de cet exercice de pure propagande en forme de débat participatif qui n’a débouché sur aucune réforme et dont on ne parle plus, comme s’il n’avait jamais existé. En maintenant l’indice de culture politique au niveau de 2018, nous serions dans la catégorie des démocraties imparfaites entre le Botswana et Israël, derrière le Costa Rica et l’île Maurice mais juste devant la Belgique et l’Italie. De son côté l’Indice de Développement Humain (IDH) du PNUD[2]montre que la France est passée de la 24 à la 26eplace entre 2017 et 2018 alors qu’elle était en seconde position en 2005. Elle est aujourd’hui entre la Tchéquie et Malte, derrière l’Espagne et la Corée mais juste devant Chypre, l’Estonie et la Pologne. Des scores honorables par les temps qui courent mais pas de quoi pavoiser.

Si l’on écoute les déclarations du Défenseur des droits, celles de la Commission Consultative des Droits de l’Homme en France et celles de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, qui dénoncent les violences policières et les lois limitant les libertés publiques en France, on peut se dire, objectivement,  que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes démocratiques de la macronie et que notre Pangloss de la rue Saint Honoré ferait bien d’aller faire un tour dans le jardin à l’anglaise de son palais. Il verrait que la main invisible de son bon jardinier, malgré le Roundup de Monsanto à haute dose, laisse pousser les orties policières et le liseron autoritaire dans ses allées imitant l’état de nature. Ce n’est bien sûr pas avec lui que nous allons essayer les produits de la dictature qui ont montré leur efficacité totalitaire mais il prépare le terrain pour sa successeur : il ne traite pas en profondeur les effets du changement climatique sur les fragiles massifs de notre vouloir vivre ensemble, au contraire il dessouche les bordures en buis centenaires du jardin à la française de notre modèle social. Il nous conduit directement chez Marine Lepen une mauvaise horticultrice qui, en plus du dernier glyphosate générique en promotion, nous proposera bergers allemands, barbelés et miradors à prix bradés.

 

 

[1]The Economist. Democraty Index 2019.  Une année de revers démocratiques et de contestations populaires. Janvier 2020. 

[2]PNUD. Au-delà des moyennes des revenus et du temps présent : les inégalités de développement humain au XXIe siècle.Décembre 2019

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