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Billet de blog 2 février 2025

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La Nation, l’Islam, le grand remplacement, selon Pierre Manent

Le 9 décembre dernier sur la chaîne TV du Figaro, le philosophe catholique Pierre Manent déclarait : « la pression est telle qu’il faut prendre des décisions concernant le nombre de Musulmans en Europe ».

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Le 9 décembre dernier sur la chaîne TV du Figaro, le philosophe catholique Pierre Manent déclarait dans le débat du Club idées consacré au vivre ensemble des Français[1] : « la pression est telle qu’il faut prendre des décisions concernant le nombre de Musulmans en Europe ». Cette phrase tombait tout à la fin du débat, comme un couperet après un long développement du philosophe spécialiste de philosophie politique, notamment sur le lien entre religion et politique. Elle a entraîné de vives polémiques. Le 28 janvier François Bayrou expliquait sur LCI qu’un « sentiment de submersion » montait chez les Français à propos de l’immigration, entraînant de nouvelles polémiques. Ces formulations sont-elles des erreurs, allant au-delà de la pensée de leurs auteurs ou au contraire en reflètent-t-elles le fond ? Assistant et disciple de Raymond Aron au collège de France, directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre de l’académie pontificale des sciences sociales et ancien professeur à Sciences-Po, auteur de travaux de référence sur Blaise Pascal, Montaigne, Montesquieu et la philosophie libérale (Hobbes, Constant, Guizot, Tocqueville) qu’il a fait redécouvrir, Pierre Manent n’est pas un agitateur de tréteaux médiatiques ou un chroniqueur de chaîne d’information en continu, qui pense tout haut, qui commente tout, tout en s’en prenant à ceux qui ne pensent pas comme lui, en se regardant discourir, satisfait de lui-même, sous l’œil d’une caméra, certain de sa vérité et de son érudition philosophique. Pierre Manent est un intellectuel de renom qui a la capacité, comme intellectuel, au nom de la raison et dans la profondeur historique, d’articuler la science et les principes qui fondent notre vie en société. C’est quelqu’un qui contribue au renouvellement de notre récit collectif partagé. Il intervient dans l’espace public quand il estime avoir quelque chose à dire au sujet de ce récit qu’il veut nous aider à lire et à écrire.  Dans les débats difficiles qui traversent notre société, le sujet du plateau TV et l’auteur de la phrase, méritent mieux que des réactions épidermiques. Mais ils n’empêchent pas une angoisse morale qui nous saisit, de voir une « lepénisation » des intelligences en donnant raison à Robert Badiner qui employa le premier ce mot en 1997 à propos de la loi Debré sur l’immigration. Treize lois plus restrictives les unes que les autres ont suivi. D’autres s’annoncent.

Un débat culturaliste sur TV Figaro.

La question en débat le 9 décembre était de savoir si les Français faisaient encore nation. Pierre Manent débattait avec Pierre Henri Tavoillot, président du collège de philosophie et maître de conférence à la Sorbonne où Il a créé en 2018 le diplôme universitaire « référent laïcité », venu présenter son dernier livre Voulons nous encore vivre ensemble [2] ? Dans la première partie de l’entretien, tous les deux répondirent oui à la question posée par le titre du livre, même si cette volonté de vivre ensemble a du plomb dans l’aile. Pierre Manent estimant que le danger étant moins une fracture au sein de la société française, loin d’une guerre civile autour d’un enjeu commun, comme ce fut le cas pendant la guerre d’Espagne autour du régime politique, que l’absence d’enjeu commun : autour de quel récit construire un commun aujourd’hui ? : la France, l’Europe, la mondialisation, en reprenant à son compte la formule « d’archipélisation de la société » élaborée par Jérôme Fourquet, directeur de CSA Opinion[3] dont Vincent Bolloré est propriétaire, pour décrire les phénomènes de replis identitaires communautaires. Pierre Henri Tavoillot a présenté son livre, notamment les pistes de convivialité possibles au quotidien pour reconstruire ou renforcer le lien social, puis Pierre Manent développa comment après la Révolution française, la reconstruction de la France comme nation s’était faite au XIXe siècle et accélérée sous la IIIe République, autour du travail ouvrier grâce au processus d’industrialisation. La journaliste du Figaro, Eugénie Bastié, relança la discussion en abordant, ce qui était en définitive le coeur de l’émission : du fait des immigrés et de leurs enfants, porteurs d’une culture différente que celle des Français qui les ont accueillis et qui les accueillent encore, n’y aurait-il pas un risque d’affaiblissement de notre vouloir vivre ensemble ? En filigrane, les Musulmans de France veulent-ils vivre ensemble avec les autres Français ? La journaliste explicita le sens de sa question en estimant que ces populations françaises récentes étaient encore ancrées dans des sociétés où l’appartenance communautaire primait sur l’individu autonome qui caractérise les sociétés occidentales. Sans questionner le présupposé essentialiste et culturaliste de cette interrogation, en le validant même, nos deux philosophes se sont engouffrés dans la question posée qui était bien celle de l’Islam. Pierre Manent répondit : « dans le monde arabo-musulman l’individualisation ne s’observe pas, l’islam reste ce phénomène social collectif d’une prodigieuse compacité et résistance (…) cette civilisation exerce sur nous une pression considérable », reprenant le concept de civilisation très controversé dans le milieu universitaire que Samuel Huntington avait développé dans Le choc des civilisations[4]. Dans une vision culturaliste, cet auteur estimait que huit civilisations, caractérisées principalement autour de critères religieux, se partageaient la planète et se confrontaient ou s’alliaient entre elles. L’histoire et le futur devaient être lus à cette aune. Outre que le concept de civilisation est très ambigu et que celles qu’il a identifiées sont discutables à l’infini, Huntington se base sur une vision essentialiste de l’humanité figée dans des idéo-types culturels non évolutifs. La critique principale de la théorie de Samuel Huntington porte sur une sorte de paresse conceptuelle qui évacue les intérêts économiques ou géo stratégiques et qui recycle des visions grand publics simplistes, faciles à manipuler et auto-réalisatrices. Selon Pierre Manent, les élites Européennes qui appartiennent à la civilisation occidentale chrétienne pensaient jusqu’à aujourd’hui que l’Islam était un phénomène extérieur à leur projet de société et qu’elles refusaient de le regarder pour ce qu’il était : un projet politique qui englobait aussi l’Europe avec ses importantes minorités musulmanes. Il continua son développement expliquant qu’en France beaucoup d’intellectuels et de politiques pensent que la laïcité, telle qu’elle a permis de régler la question politique du catholicisme dans sa relation avec l’Etat, saura traiter la question de l’Islam de la même manière. Cette laïcité qu’il estime « légère » a été produite sur un terreau culturel chrétien et à ses yeux elle n’est pas à la hauteur des défis que posent à notre civilisation occidentale le monde arabo-musulman.

Tout en reconnaissant que nos concitoyens musulmans avaient les mêmes droits que tous les Français, Pierre Manent considère que l’Islam est surtout une menace politique sur notre vivre ensemble. Pierre Henri Tavoillot développa ensuite sa conception de la laïcité qui fait partie, selon lui, de l’identité française en ce qu’elle permet l’exercice libre d’une foi et de tenir à l’écart tout fondamentalisme religieux, en ajoutant que l’Islam était d’abord une loi avant d’être une foi. A ce titre l’Islam présente un danger politique spécifique notamment au travers des islamistes fondamentalistes « qui ont un projet de destruction, je pèse mes mots (…) Pour Daesh l’école est une zone de guerre parce qu’il faut détruire l’éducation occidentale » mais que Pierre Henri Tavoillot n’amalgame pas à tous les Musulmans. Il regretta également que notre récit collectif soit trop dépréciatif dans un mea-culpa permanent et il appela à être fier de beaucoup d’aspects de notre roman national pour nous affirmer en tant que nation. Pierre Manent précisa enfin sa pensée « Mon sentiment c’est que la laïcité c’est très bien mais d’une certaine façon ça ne touche pas l’Islam (…) on le voit bien dans des parties de la France où un nombre important de concitoyens sont musulmans (…) où la vie publique c’est la vie musulmane comme dans un pays musulman ». Selon lui notre laïcité au sens étroit de la loi de 1905 circonscrite au service public ne peut pas répondre à ces signes collectifs d’appartenance qui mettent en cause nos civilités, comme avec le voile qui trouble l’ordre public immatériel dans l’espace public, il ajouta :« la laïcité rencontre là, les limites de la République aujourd’hui ». On en vint alors, à quatre minutes de la fin de l’émission, à la fameuse phrase qui suscite encore polémiques et controverses : « la pression est telle qu’il faut prendre des décisions concernant le nombre de Musulmans en Europe », qu’il compléta par « cette part musulmane dans notre société ne peut pas croître indéfiniment, comme c’est le cas actuellement ».

Repenser le défi de l’Islam

Pierre Manent s’attendait-il à susciter autant de réactions souvent virulentes après ce débat du Figaro dont il est un invité régulier et une plume de référence.  D’un côté Al Jazira France (AJ+) expliqua que le philosophe demandait un nettoyage ethnique, digne du 3e Reich, pendant que le site d’extrême droite Frontières estima qu’il était victime d’une fatwa médiatique. Direct au point Godwin en entrée de débat. Libération titra que Pierre Manent étalait ses peurs, l’Humanité qu’il déroulait son discours islamophobe, pendant que Michel Onfray dans Front Populaire écrivait que le philosophe était une nouvelle cible de l’islamo-gauchisme, évoquant une chasse à l’homme lancée contre lui.

Penser que le propos incriminé est un dérapage, épargne de creuser la pensée du philosophe qui expose toujours ses idées d’une manière structurée en avançant des arguments, en les pesant, même les plus lourds, au trébuchet de sa raison. Ce qu’il a dit ce jour-là reflète ce qu’il pense vraiment : l’Islam est un défi pour notre nation. Il l'assure depuis longtemps. Au risque de l’incompréhension, il a voulu l’affirmer dans le débat public pour contribuer à sa manière à la réflexion collective sur notre propre capacité à assumer et à défendre notre vivre ensemble sur la base de nos valeurs. En voulant mettre les pieds dans le plat, il savait qu’il pouvait choquer. Ce jour-là, l’invitation du Figaro à débattre avec l’auteur du livre Voulons nous encore vivre ensemble ? dans un format qu’il avait déjà pratiqué, était l’occasion de le faire. A la véritable question du débat qui était : les Musulmans veulent-ils vivre ensemble avec nous ? Il a répondu : avons-nous encore la volonté voire la capacité de nous poser la même question vis-à-vis des Musulmans ? L’Islam ne suscite pas chez lui une peur irraisonnée mais amène une analyse de long terme, qu’il pense juste et qu’il développe depuis plusieurs années en tant que philosophe politique spécialiste de la pensée religieuse et de la modernité. Il estime que non seulement l’Islam est un défi mais qu’il est un danger parce que la laïcité, principe né en terre chrétienne visant à séparer l’Église catholique de l’État, ne peut pas répondre à cette nécessité de rassembler les Musulmans dans notre vivre ensemble. Pour lui, on a voulu faire de la laïcité une sorte de neutralisation religieuse de la société, il faut donc penser et agir autrement si nous voulons préserver ce qui nous a construit en tant que Français, attachés à un certain nombre de principes construits historiquement qui fondent notre nation et qui guident notre action collective dans un équilibre à la fois subtil et fragile : la démocratie représentative, le principe de délibération, la liberté de penser, les droits naturels, l’universalité des droits de l’homme, l’égalité des membres de la communauté humaine, le rôle régulateur de l’Etat, même si ces principes sont critiquée dans la manière dont ils ont été et sont mis en œuvre. Cette réflexivité critique faisant elle-même partie de notre construction historique. L’intérêt des travaux de Pierre Manent ne réside pas dans ses analyses problématiques sur l’Islam mais dans son diagnostic sur nos propres capacités à intégrer dans la nation les Musulmans de France dans un vouloir vivre ensemble partagé. Analysons et critiquons la pensée du philosophe sous les deux problématiques qu’il pose : les Européens (et les Français) ont-ils encore les dispositions pour accueillir l’Islam ? Les Musulmans ont-ils les ressorts (culturels politiques et religieux) pour contribuer à notre récit national ?

Avant de tenter d’y répondre rappelons les mots qu’avait prononcés Ernest Renan il y a cent ans, dans sa conférence à la Sorbonne du 11 mars 1882, qu’Eugénie Bastié aurait dû rappeler plutôt que laisser supposer que la formulation « vivre ensemble » datait des années 80 avec l’émergence de la question des banlieues et des immigrés de deuxième génération : « Une nation ne se définit ni par une race, ni par une langue, ni par une religion, ni par le cours des fleuves, ni par la direction des chaînes de montagnes. Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. ». Mais cette formulation presque canonique de la nation par Renan, sur laquelle Manent travaille, peut elle-même être critiquée. En effet si la nation est pensée comme un équilibre politique entre l’individu particulier et l’universel, c’est oublier son instabilité chronique entre le particularisme des identités culturelles et l’identification de soi dans un projet universel.   Car c’est bien l’avenir de cette indivision dont les citoyens français sont propriétaires qui est en jeu : certains y renoncent-ils ou veulent-ils en sortir pendant que les autres, avec Pierre Manent, pensent qu’en l’état actuel des choses, les premiers ne peuvent en hériter.

Pierre Manent un philosophie chrétien

Pierre Manent est né à Toulouse, normalien, agrégé de philosophie, issu d’une famille communiste, il s’est converti à vingt ans juste après Mai 68 sous l’influence des cercles du philosophe et théologien catholique Jacques Maritain qui termina ses jours à quatre-vingt-dix ans à Toulouse en 1973 dans la maison des Petits frères de Jésus[5]. Le catholicisme de Pierre Manent a été une adhésion volontaire et réfléchie. Il est le représentant de l’ultime génération de ces jeunes gens, écrivains, artistes, intellectuels que Jacques Maritain voulut toute sa vie convertir. Ce philosophe, ambassadeur de France au Vatican de 1945 à 1948, très proche du cardinal Montini qui devint pape sous le nom de Paul VI, eut une influence considérable sur le renouvellement de la pensée de l’Église catholique notamment à la sortie de la seconde guerre mondiale et au cours du concile de Vatican II. Converti lui-même du protestantisme au catholicisme, bergsonien au début de son itinéraire intellectuel puis s’inscrivant dans la filiation d’Aristote et de Saint Thomas qu’il voulait adapter au monde moderne[6], il défendait la possibilité d’une philosophie comme science fondée sur l'expérience et la raison, une philosophie chrétienne mais indépendante de la foi et en accord avec la Révélation. C’est dans ce contexte intellectuel et spirituel qu’il faut comprendre le travail scientifique et philosophique de Pierre Manent.

La longue marche de l’Europe vers la modernité libérale

Les travaux de Pierre Manent sur l’Europe ou la nation sont anciens et sont au cœur de sa réflexion scientifique sur la généalogie de la pensée libérale. C’est dans cette perspective qu’il est le plus convaincant, voire novateur, dans la manière d’aborder le sujet du vivre ensemble, mais il y est pessimiste sur la possibilité de renouveler et même de maintenir notre héritage indivis. Ses réflexions sont structurées autour de plusieurs axes dont la redécouverte et la compréhension des bases philosophiques du mouvement liberal[7] qu’il fait partir du XVIIe siècle, notamment chez Hobbes. La matrice libérale du XVIIIe siècle à l’origine de notre modernité occidentale est l’aboutissement de la révolution des idées du siècle précédent quand l’homme jusque-là animal politique et rationnel devient « une force qui va, chaque individu devient une quantité de mouvement, qui va de désir en désir et qui s’arrête quand il est mort[8] ». Dès lors, comme dans un couple moteur, ce sera la recherche simultanée de deux objectifs : la liberté de l’individu et l’égalité des individus entre eux, qui apportera l’énergie nécessaire aux pays européens pour aboutir en trois siècles à l’Etat moderne contemporain et à une construction européenne qui se cherche encore. Machiavel, Hobbes, Locke, Montesquieu, Constant, Guizot, Tocqueville, accompagnent la pensée libérale dans cette longue marche. Les révolutions anglaise, américaine et française la jalonnent. Dans une belle métaphore musicale, aux sources, justement, de la musique baroque du XVIIe siècle, Pierre Manent estime que « Le libéralisme est la basse continue de la politique moderne[9] ». Pour atteindre ce double objectif, d’un côté l’individu acquiert peu à peu des droits qui garantissent ses libertés (de pratiquer sa religion, de penser, de posséder, de circuler, de s’exprimer, de voter) pendant que l’Etat, s’autonomisant de l’Église qui imposait jusque-là les règles de vie, assure l’égalité entre les individus dans l’exercice de ces libertés publiques. Chez Hobbes, la sécurité des biens et des personnes dans ce mouvement d’émancipation fonde la nécessité de l’Etat qu’il appelle le Léviathan, qui seul peut éviter qu’une sorte de loi de la jungle ne s’empare de la société. L’homme est un loup pour l’homme. La sécurité individuelle est le corollaire de la liberté et de l’égalité. Pour Pierre Manent, le projet libéral vise à ôter tous les obstacles qui empêchent le mouvement des individus, tout en les cadrant, jusqu’à une forme de tyrannie qui ne touche pas le marché libre et non faussé. Là où Rousseau aurait milité pour la devise Liberté, Egalité, Fraternité, Hobbes aurait choisi Liberté, Egalité, Sécurité. Mais ce contrôle sur les citoyens concerne essentiellement les pratiques collectives qui donnent du sens aux individus qui font société. Pierre Manent prend l’exemple des cultes religieux pendant la crise du COVID où des funérailles : leur interdiction protégeait de la maladie et de la mort mais empêchaient toute socialisation. Cette période de pandémie connut la plus formidable régression des droits individuels et des libertés publiques que notre pays avait connu depuis le régime de Vichy.

La question centrale à laquelle le libéralisme ne répond pas c’est de savoir ce qui fait réellement vivre les êtres humains ensemble, au-delà de leurs intérêts individuels : « le libéralisme a endormi les autres raisons d’agir que la survie », il a oublié les communautés d’appartenance comme la patrie, la nation, les églises. Dans son acception originelle, il atteint là ses limites aujourd’hui : dérégulation financière, autoritarisme et amnésie. Pierre Manent pousse plus loin l’analyse en estimant que ce que l’on appelle le « wokisme », est l’extension du droit à la sécurité individuelle à tout ce qui pourrait blesser l’individu dans ce qu’il pense être son identité, sexuelle ou historique. Le « wokisme » est alors un surgeon du libéralisme qui veut évacuer un héritage partagé et qui empêche les frottements et les confrontations nécessaires pour la construction d’une nation. On rappelle à Pierre Manent que l’appellation « woke » a surtout été créée et qu’elle est brandie par les partisans d’un retour à un ordre ancien de valeurs dites traditionnelles pour qualifier et disqualifier ce qu’ils pensent être le dogmatisme des personnes qui s’interrogent sur les injustices et les systèmes de domination contemporains et dans l’histoire. Ainsi, on a l’impression en lisant Pierre Manent que le projet colonial européen n’a pas existé alors qu’il explique en France notre regard sur l’islam. Le colonialisme est à la fois la cause et l’effet de la puissance économique et militaire européenne que le libéralisme a libéré et qui lui a permis de dominer le monde.

La longue marche de l’autonomisation de l’Etat par rapport aux églises fait que l’Europe est embarrassée par son héritage religieux, elle ne sait quoi en faire. En 2004, Jacques Chirac avait refusé que la formulation « les racines chrétiennes de l’Europe » figure dans le projet de constitution. En décembre 2021 la Commission européenne proscrivit le mot « Noël » au nom d’une « communication inclusive ». Le député catholique François Xavier Bellamy, tête de liste LR dénonça « la haine des racines qui ont fait l’Europe » et Marine Le Pen fustigea « ces technocrates qui montrent leur vrai visage, celui de l’ennemi de nos identités, de nos racines, de nos traditions ». Après la seconde guerre mondiale, en voulant évacuer le nationalisme racialiste qui a permis la Shoa, l’Europe a jeté le bébé de la nation avec l’eau du bain fasciste et nazi. Pour finir, l’Europe, selon Pierre Manent, n’a plus les ressources civilisationnelles nécessaires pour faire face au défi de l’islam que l’immigration en provenance des pays arabes est supposée amener dans ses bagages.

Les droits de l’homme contre l’Europe 

Le libéralisme né à l’époque baroque est aussi le fruit des théories des droits naturels de la Renaissance au XVIe siècle, qui confèrent à l’individu des droits issus de sa nature humaine, indépendamment de sa position sociale, de son appartenance communautaire ou religieuse ou, depuis l’émergence des nations, de sa nationalité. Ces droits naturels ont abouti aux droits de l’homme de l’époque moderne qui fondent aujourd’hui notre espace civique. Pour Pierre Manent, ils sont devenus le principe exclusif de légitimité et sont exclusivement ceux de l’individu. Ils ne permettent plus la préservation d’une chose commune. Pierre Manent ajoute qu’aujourd’hui les droits de l’homme, de socle nécessaire mais insuffisant pour notre vivre ensemble, sont devenus l’objectif ultime des politiques, de gauche particulièrement. Ce qu’il semble oublier c’est que les droits de l’homme ne se résument pas aux droits civils et politiques de 1948, mais que depuis les actes additionnels de 1966, ils concernent aussi les droits économiques, sociaux et culturels maintenant étendus aux droits environnementaux et que l’accès concret à ces nouveaux droits fondent les revendications politiques face aux politiques libérales qui n’ont de cesse de les combattre. Contrairement à ce qu’affirme Pierre Manent, les luttes pour l’accès à ces nouveaux droits de l’homme produisent du commun comme le syndicalisme, la sécurité sociale basée sur la solidarité intergénérationnelle ou le tissus associatif. Il explique que garantir les droits de l’homme au sens étroit des droits civils et politiques en cherchant à les élargir indéfiniment est l’horizon des institutions européennes qui n’ont plus d’autre projet que de s’étendre. L’Europe cherche l’élargissement plutôt que l’approfondissement d’un socle commun de valeurs fondant un vivre ensemble à l’intérieur de frontières en portant ce qui pourrait être une nation européenne historiquement construite. Le projet Erasmus a peut-être été le seul projet européen réussi de mise en œuvre d’un droit de l’homme pour produire un commun, celui de l’éducation, mais il n’a touché qu’une frange de la jeunesse des classes moyennes européennes et n’équilibre pas, loin s’en faut, le solde négatif du bilan des politiques européennes pour produire du vivre ensemble. Dans cet affaiblissement généralisé des principes de la nation, Pierre Manent estime que les dirigeants européens ont perdu leur capacité à proposer un projet collectif européen à leurs citoyens vis-à-vis des autres peuples, ils n’arrivent plus « à se préférer », comme bloc civilisationnel, au contraire d’Israël et de la diaspora juive en Europe[10]. Dans une métaphore biblique issue du livre de Daniel il explique qu’aujourd’hui les citoyens européens se rebiffent contre les institutions bruxelloises et, ne voyant pas venir un souverain européen protecteur à l’intérieur de frontières bien définies, comme pour toutes les autres nations du monde, ils se replient sur leur propre nation pour se préserver de l’extérieur. L’éclatement de l’Europe est en germe dans ce processus.

La Oumma et la nation

En définitive, même s’il situe ses travaux dans le fil de la pensée libérale, Pierre Manent n’est donc ni libéral, ni « droit de l’hommiste ». Il est baptisé catholique et mène aussi ses recherches sur la pensée religieuse. Il travaille l’exégèse biblique, il étudie et analyse le nouveau testament, il lit les penseurs chrétiens, Pascal notamment[11], il est invité à des travaux d’interprétation talmudique et il est sollicité sur la doctrine de l’Église. Autant ses analyses sur l’Europe, la nation, les droits de l’homme sont argumentées, autant ses analyses sur la nature de l’islam sont approximatives.

Il ne faut pas y voir simplement de l’islamophobie, un mot dépréciatif qui comme souvent empêche de discerner. Au contraire en 2015, après les attentats terroristes islamistes contre Charlie Hebdo mais avant ceux du Bataclan, il avait publié un livre[12] où il estimait que plutôt d’empêcher l’expression des religions dans l’espace public, plutôt que d’y cacher des visions religieuses différentes, y chercher une neutralité impossible derrière la laïcité, nous devrions plutôt organiser leur coexistence publique, leur participation à la conversation civique. A ses yeux, « la limitation des signes religieux dans le service public était une mesure cosmétique[13] » En entrant dans la communauté nationale, l'islam entre dans une nation de tradition chrétienne où les Juifs jouent un rôle éminent. Il estimait que vouloir faire de l’espace public un espace neutre on s’engageait dans un moment tyrannique. Mais en contrepartie les musulmans de France devaient accepter de passer un contrat social avec la nation, tout en rompant définitivement leurs liens politiques, économiques, financiers et culturels avec des pays islamiques perçus comme dangereux et inquiétants. La référence à la Oumma, à la grande communauté des Musulmans, devenant un rattachement spirituel collectif comme celui des Catholiques avec le Vatican. Il considérait que nous devions être « moins vétilleux » dans certaines pratiques sociales alimentaires ou vestimentaires, aménager un peu les lieux publics, arrêter de leur faire la leçon en voulant moderniser leurs mœurs, afin que les Musulmans se sentent accueillis dans la communauté des Français, pour leur « permettre une participation plus complète et plus heureuse à la vie nationale ». De son côté, en plus de de l’interdiction légitime du voile intégral et de la polygamie, le gouvernement devrait exiger des associations musulmanes d’être formées par des figures d’autorité françaises, parfaitement bilingues, et ne dépendant pas de pays étrangers, même « amis ». Le Conseil Français du Culte Musulman était une bonne intuition mais il est resté une coquille vide et le restera tant que ses composantes émargeront à des intérêts extérieurs à la France. A la sortie du livre, Pierre Manent reçut les foudres d’Alain Finkielkraut ou de Pascal Bruckner, le qualifiant de défaitiste ou de naïf, certains voyant dans ses positions la vieille thèse catholique de droite du sursaut national et chrétien. On observera qu’entre 2015 et 2024, d’une certaine manière, il s’est radicalisé.

Un impensé colonial

Le problème avec les thèses de Pierre Manent ne vient pas tant de ses analyses sur notre modernité européenne qui méritent d’être débattues, que, et c’est le plus étonnant de la part d’un penseur qui approfondit les questions religieuses, des carences conceptuelles de ses analyses sur l’islam. Il utilise, sans les préciser ou les contextualiser les formulations « d’Islam », « de monde arabo-musulman » ou de « Musulmans ». Dans son livre de 2015, il ne cite pas de noms d’auteurs. On se sait jamais s’il se situe dans le champ religieux, sociologique ou géopolitique. Le code de l’indigénat pendant la période coloniale, désignait les non Européens par « Musulmans », même ceux de confession catholique, il y avait des « musulmans-catholiques ». Récemment on a retrouvé cette appellation coloniale quand Nicolas Sarkozy, en se référant au seul faciès des jeunes de banlieues parlait de « Musulmans d’apparence ». Pierre Manent connait-il le nombre réel de Musulmans en France qui adhèrent aux préceptes du Coran avant ceux de la République, sinon qu’en assignant tous nos compatriotes originaires du Maghreb ou d’Afrique sub-saharienne à la religion musulmane ? Peut-il savoir la proportion des Français issus de l’immigration qui adhèrent à notre projet collectif, de ceux qui le refusent ? On ne va pas soupçonner Pierre Manent de racisme explicite, mais faute d’avoir travaillé son sujet, il confond la marge et la masse. Il est le produit d’impensés socio-historiques issus de notre histoire coloniale, ce faisant il s’inscrit dans cette tendance française, quand il s’agit des Français originaire de de l’immigration coloniale depuis le XXe siècle, qui empêche la retenue.

Quand il parle de monde arabo-musulman, il se situe dans la thèse scientifiquement controversée du choc des civilisations. Dans son débat au Figaro juste avant la phrase qui a suscité des polémiques, il dit à propos des Musulmans de France, qu’on « pouvait leur faire quelques remarques concernant la civilité ». A quoi faisait-il référence ? En 2023 le même Jérôme Fourquet que Manent cite au début du débat pour parler « d’archipélisation » de la société française, avait soufflé au président Macron le concept de « décivilisation » pour décrire la montée des incivilité et des violences urbaines qui justifiaient des politiques sécuritaires visant notamment la délinquance des banlieues après les émeutes de juin  causées par la mort de Nahel Merzouk à Nanterre, tué par le tir d’un policier à bout portant dans la poitrine après un refus d’obtempérer. C’est à partir d’une lecture biaisée de l’œuvre du sociologue Norbert Elias[14] que le concept est arrivé dans l’espace public. Chez cet auteur la décivilisation décrit un processus inscrit au sein même des progrès civilisationnels que l’Occident a connu et ne vise pas des processus de régression communautaires spécifiques ou externes à la société. La décivilisation nazie par exemple n’était pas exogène à la société allemande ni même à l’Europe. Jérôme Fourquet est souvent critiqué par la communauté universitaire pour la faiblesse scientifique de ses essais qui recyclent une vision idéologique opposant l’Occident et les autres cultures. On peut faire le même reproche à Pierre Manent. A l’inverse une lecture de Norbert Elias peut montrer une décivilisation bien inscrite dans notre modèle de société par le creusement des inégalités économiques, sociale et territoriales, par la dégradation de l’enseignement et de l’hôpital publics, par la relégation de citoyens dans des quartiers périphériques et par le consumérisme de notre civilisation occidentale. Les violences des banlieues seraient alors bien le symptôme d’une décivilisation mais dont l’origine serait à chercher dans notre modèle de société inégalitaire plutôt que dans une régression vers les origines ethniques des Français de 2e et 3e génération comme l’avait expliqué Bruno Retailleau, alors président du groupe Républicain au Sénat. Hélas la vision de Pierre Manent se situe dans le sillage de l’actuel ministre de l’intérieur qui fut animateur puis responsable des reconstitutions historiques du parc du Puy du Fou. L’héritage indivis dont parle Renan c’est notre histoire partagée. Ce que demandent les Français issus de l’immigration coloniale c’est que nous considérions aussi dans l’héritage national leur histoire et la réalité de ce que fut la colonisation et l’émigration au même titre que les autres faits d’histoire. Pierre Manent, s’il avait bien lu un autre philosophe Chrétien, Paul Ricoeur, l’aurait compris depuis longtemps.

Les auteurs français spécialistes de l’islam ne manquent pourtant pas, anthropologues, historiens, sociologues, philosophes de l’islam. Il lui suffirait de regarder autour de lui, dans les cercles intellectuels qu’il côtoie, à l’EHESS, à l’Université, au Collège de France, ou même à l’Institut pontifical d’études islamiques à Rome (Pisai). La liste est longue et ancienne. Il serait trop long de la développer ici, depuis le marxiste Maxime Rodinson, jusque Mohamed Arkoun, en passant par Jacqueline Chabbi ou Etienne Renaud et leurs élèves et successeurs. Ce dernier, ancien supérieur général des Pères blancs, ancien directeur du Pisai, qui contribua au dialogue islamo chrétien et qui, contre Benoit XVI, à travers ses travaux et ses élèves, participa à la révision doctrinale du Vatican sur l’Islam avec l’arrivée du pape François et dont le Catholique Pierre Manent ferait bien de s’inspirer. A juste titre, Pierre Manent estime qu’il ne faut pas enfermer les migrants dans un statut de victime mais qu’ils sont également mus par un projet rationnel de vie meilleure, pourquoi alors les enferme-t-il dans une religion ?

Hystérie des débats sur l’Islam

Le 28 janvier François Bayrou, invité sur LCI s’est approprié la thèse de Pierre Manent sur le trop grand nombre de Musulmans : « dès l'instant que vous avez le sentiment d'une submersion, il y a rejet. En France, on s'en approche » Le problème de cet interview, réside moins dans l’outrance d’un banal propos politique de premier ministre en sursis qui fait des bords pour maintenir sa voilure à contre vent, que dans le développement culturaliste qui précéda cette formulation, inspirée directement de Pierre Manent dont la responsabilité est ici immense. C’est avec la caution du philosophe chrétien que le démocrate-chrétien s’est senti autorisé de prononcer ces paroles. Dans un article récent[15] le politiste Jean François Bayart s’interroge sur ce phénomène d’hystérie qui s’est emparée depuis une dizaine d’années de notre espace public quand on parle de l’Islam, d’Israël, du colonialisme ou de l’immigration. Les réseaux sociaux, les médias d’information en continu et une bonne partie de la presse écrite mettent en résonnance, au sens des sciences physiques, les analyses, les commentaires, les opinions, les informations, pour les amplifier au point de saturer l’espace public. Comme dans un phénomène ondulatoire, les opinions suprémacistes de plusieurs grands propriétaires de l’industrie numérique, les obsessions identitaires des éditocrates, la pensée réactionnaire des actionnaires principaux de plusieurs groupes de presse, l’idéologie néo fasciste qui se développe dans une bonne partie du personnel politique et, il faut bien le dire, un fond de sauce xénophobe de l’opinion publique, additionnent leurs fréquences de diffusion en démultipliant les peurs par médias interposés qui à la moindre occasion s’emparent de ces sujets et foncent tête baissée dans l’information comme un troupeau de pachyderme furieux. Jean François Bayart observe une forme de dégénérescence de l’Université dans son incapacité à alimenter le débat public squatté par quelques intellectuels en tête de gondole médiatique, les autres, ils sont nombreux, ne sont pas audibles dans les médias grand public. Il estime que trop d’universitaires relaient les campagnes idéologiques et la propagande dominante plutôt que d’user de leur réflexivité et la partager, ce qui est leur rôle. « Nous sommes parmi les derniers, avec quelques forces syndicales ou religieuses ou juridiques, à faire entendre un autre son de cloche que celui du troupeau. Cette cloche, nous devons continuer à la faire résonner et nous garder de trottiner avec les rhinocéros ». Souhaitons que Pierre Manent entende ce conseil inquiet et qu’il continue son travail fécond sur la nature du libéralisme, la nation et la construction européenne, plutôt que s’aventurer sur des terrains scientifiques qu’il ne semble pas connaître, en trottinant, comme il l’a fait au Figaro le 9 décembre, à côté de « l’avant troupe métallique du siècle primitif qui vient »[16]

[1] https://www.youtube.com/watch?v=cD_v09ge_Rk

[2] Pierre Henri Tavoillot. Voulons-nous encore vivre ensemble aujourd’hui ? Editions Odile Jacob. 2024

[3] Jérôme Fourquet. L’archipel français. Une nation multiple et divisée. Seuil 2019

[4] Samuel Huntington. Le choc des civilisations. Stock. 1996.

[5] La fraternité des Petits frères de Jésus a été fondée en 1933. Sa spiritualité se fonde sur la vie et les écrits de Charles de Foucault qui avait été très proche de Jacques Maritain.

[6] Jacques Maritain. Humanisme intégral. 1936. Editions du Cerf. Réédition 2006.

[7] Pierre Manent. Histoire intellectuelle du libéralisme. 10 leçons. Calmann Levy. 1994

[8] Entretien sur le site web Transmission du 20 novembre 2024. Confinements, wokisme et Aron. Entretien avec Pierre Manent. https://www.youtube.com/watch?v=X2KZtomV9JM

[9] KTO TV Rencontre avec Pierre Manent 17 novembre 2024. https://www.youtube.com/watch?v=iXV8ogKGu7k

[10] Communication de Pierre Manent https://www.youtube.com/watch?v=63wO5HmtRkc le 20 février 2024 Les juifs, la guerre et le sens du tragique au collège des études juives et de philosophie contemporaine. Paris Sorbonne.

[11] Pierre Manent. Pascal et la proposition chrétienne. Grasset. 2022

[12] Pierre Manent. Situation de la France. Desclée de Brouwer. 2015.

[13] Interview dans Libération du 23 octobre 2015

[14] Norbert Elias 1897 – 1990. Sociologue allemand auteur notamment du livre Sur le processus de civilisation en 1939 en deux volumes : La civilisation des mœurs et la dynamique de l’Occident. Calmann Levy 1973.

[15] Jean François Bayart. De quelle révolution l’hystérie actuelle est-elle le signe avant-coureur ou révélateur ? AOC 24 janvier 2025

[16] Paul Celan. Partie de neige. Traduction Française Seuil 2007.

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