Le général Chlorokine

Cet homme est un phénomène. D’abord au sens traditionnel « quel sacré phénomène » et c’est vrai qu’il vaut le détour, mais surtout au sens que la philosophie donne à ce mot : ce qui apparait à nos sens. Or, depuis Kant, on sait que ce qui apparaît n’est pas nécessairement la réalité en soi. Dans un petit exercice de réduction phénoménologique décrivons ce qui est apparu.

Tout semble avoir été écrit sur Didier Raoult. Tour à tour acariâtre, manipulateur, génial, aimable, orgueilleux ou lucide. C’est un peu le tonitruant général Dourakine de la comtesse de Ségur, avec brandebourgs, baudrier et sabre au clair, la bedaine en moins, sur les tréteaux du Théâtre de la Jeunesse, l’une des émissions culturelles phare de la vieille ORTF des baby-boomers, aujourd’hui principales victimes du coronavirus avec leurs aînés. Un personnage militaire qui a déjà gagné des combats, susceptible et colérique et qui suscite agacement pour ne pas dire mépris ou admiration pour ne pas dire dévotion.

Des scientifiques, des journalistes, des artistes et des politiques rallient sa cause quand d’autres le raillent. Tous les jours devant nos écrans de télévision et d’ordinateurs, interloqués, nous voyons défiler autour de Didier Raoult débats contradictoires, invectives, prises de position et prises de bec, conseils de précaution, recommandations prudentes et pétitions outrées. La suffisance des expertologues des plateaux de la télévision en continue et des journalistes de cour côtoie les propos modestes des praticiens hospitaliers en première ligne qui nous disent : pourquoi-pas, si on s’y prend bien ? C’est comme si nous devions choisir entre guérir possiblement d’un traitement expérimental incertain ou mourir selon une méthode scientifiquement documentée. Pour peu on organiserait un référendum en ligne : pour ou contre la chloroquine ? Dans quelques semaines, on saura si Didier Raoult aura eu un rôle décisif (on le souhaite) ou pas dans les conditions de la sortie de la crise et de la fin du confinement. Il a déjà fait bouger les lignes en accélérant l’expérimentation du traitement à plus large échelle et en forçant le gouvernement à amorcer un changement de pied sur la prise en charge. Alors, quel que soit le poids qu’il aura eu, les postures du « je vous l’avais bien dit » s’afficheront dans tous les médias et la machine éditoriale des experts prévisionnistes a postériori tournera à plein régime.

Cet homme est un phénomène. D’abord au sens traditionnel « quel sacré phénomène » et c’est vrai qu’il vaut le détour, mais surtout au sens que la philosophie donne à ce mot : ce qui apparait à nos sens. Or, depuis Kant, on sait que ce qui apparaît n’est pas nécessairement la réalité en soi. Dans un petit exercice de réduction phénoménologique décrivons ce qui est apparu. Au moment où la pandémie est à son apogée en Chine et s’annonce terrible en Europe, surgit un homme inconnu du grand public. Il donne un immense espoir en annonçant qu’il a la solution de sortie de crise. Coronavirus, fin de partie ! Sur un ton qui ne souffre aucune discussion, il propose un protocole de soins rustique (alliance d’un vieux traitement anti paludéen et d’un antibiotique classique) qu’il pratique à large échelle dans son institut à partir d’études empiriques restreintes qui ne respectent pas les canons académiques de l’expérimentation médicale et il annonce que ça marche. Le verbe haut et tranchant, il renvoie dans les cordes tous ceux qui doutent, ses collègues scientifiques surtout. Dans des posts partagés par plusieurs millions d’internautes, il explique que la stratégie mise en place par les pouvoirs publics est moyenâgeuse, mortifère et qu’elle aggravera la situation. A l’opposé de la stratégie gouvernementale, il propose le dépistage systématique dès les premiers symptômes et il applique son protocole en se basant sur le diptyque traditionnel du praticien hospitalier : diagnostic/thérapie. En contrepoint, des informations documentées expliquent les biais dans les recherches empiriques du professeur et nous recommandent de ne pas nous emballer en prenant nos désirs pour des réalités. On découvre aussi qu’il est à la tête d’un Institut Hospitalier Universitaire de renommée internationale dans le domaine de la médecine épidémiologique, qu’il figure parmi les spécialistes mondiaux dans le domaine et qu’il fait partie des onze experts du comité scientifique mis en place par le gouvernement le 10 mars et dont apparemment il claque la porte le 24 mars. Tous les pays africains touchés par l’épidémie appliquent maintenant sa méthode. En observant d’où parle Didier Raoult, l’internaute de base, honnête, qui scrute fébrilement les signes d’inflexion de la courbe macabre des décès quotidiens, assiste alors, médusé, à un bombardement d’artillerie intensif sur les lignes du professeur en médecine. C’est à s’étonner qu’il ne soit pas encore soupçonné d’anti sémitisme. S’il y a une guerre en ce moment, elle est scientifique et elle est violente. Par voie de conséquence cet acharnement médiatique, institutionnel et académique démesuré, interroge le citoyen qui cherche à se documenter dans la masse d’informations qui lui arrivent en continu. Il y a quelque chose derrière cette affaire, il a dû toucher à de gros intérêts, se dit-il. « L’industrie pharmaceutique est à la manœuvre » postent les complotistes dont les plus motivés dans leurs délires voient la preuve de la stratégie de l’administration américaine d’un coup de rabot sur les vieux, voire la diminution des Africains en surnombre.

Le phénomène Raoult nous montre deux choses. D’une part la place prise par les réseaux sociaux dans notre quotidien. Ils sont la version contemporaine de ce que le philosophe Habermas appelle l’espace public : ces lieux où se forge l’opinion publique, virtuel en l’espèce. L’historien Claude Lefort a montré que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les cafés littéraires, les clubs philosophiques, les pamphlets distribués sous la manche, avaient ouvert un espace public dans la vieille monarchie française et préparé la voie à la révolution de 1789. Les banquets républicains à la fin de la monarchie de juillet dans toute la France ont accéléré la révolution de 1848 et annoncé la Commune de Paris. La radio de masse et les informations au cinéma ont diffusé l’esprit de 1936 et la télévision a été autant un des vecteurs de l’explosion de mai 68 que celui du retour à l’ordre républicain un mois plus tard. Nous vivons le même phénomène avec les réseaux sociaux. La télévision encore reine il y a vingt ans avec ses débats aux formats maintenant dépassés, animés par quelques têtes de gondole médiatique, n’est plus ce lieu central ou se construit l’opinion publique, pas plus que la presse traditionnelle ou le zinc du bar matinal. Didier Raoult l’a bien vu, il a une longueur d’avance sur les quelques critiques honnêtes qui tentent d’opposer leur expertise raisonnée face à la force de l’espoir et du dégagisme dans ces temps effervescents comme un paracétamol. Ils n’ont pas encore compris que la parole scientifique et politique, relayée par une pléthore d’experts organiques, notamment dans le domaines de la science économique, a durablement endommagé la parole publique. Avec son allure de gilet jaune marseillais en blouse blanche, Didier Raoult joue au jeu de quilles avec les élites mandarinales parisiennes, on saura dans peu de temps s’il a eu raison de le faire avec une telle gourmandise.

 

Grâce aux réseaux sociaux, le phénomène Raoult a mis un coup de projecteur sur la réalité des enjeux financiers et de pouvoir à la tête des structures de santé publique : l’hôpital, la recherche, l’université, la commande publique, l’industrie pharmaceutique. Le modèle de recherche hospitalière qu’il défend, intégrée, décentralisée et autonome, se heurte de front à la vison plus étatique que promeut l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM). Depuis longtemps Didier Raoult a su s’appuyer sur ses amitiés politiques au sein de la vieille droite marseillaise pour vendre son institut hospitalier. Le très droitier maire de Nice qui a bénéficié d’un traitement à la chloroquine, est un ami d’enfance. Philippe Douste Blazy, membre du CA de l’IHU de Marseille, qui a lancé un appel pour la prescription de la chloroquine a surtout lancé la tarification du système hospitalier public quand il était ministre de la santé, ouvrant la voie dès 2004 à la gestion entrepreneuriale de l’hôpital public. En 2017 l’arrivée à la tête du ministère de la santé d’Agnès Buzyn a contrarié les plans de Didier Raoult. Yves Levy, le mari de la ministre de la santé mettra 15 mois à quitter la direction de l’INSERM sous tutelle du ministère de sa femme malgré l’évidence du conflit d’intérêt. Le virus du conflit d’intérêt a contaminé tout le secteur de la santé, particulièrement l’ADN éthique du couple Buzyn/Lévy. On ne voit pas de symptôme chez Didier Raoult mais il pourrait se faire tester. Cette guerre de tranchée politique, institutionnelle, académique et financière, explique le formidable tir de barrage parisien sur les positions marseillaises qui ripostent violemment en prenant lourdement à témoin l’opinion publique. En définitive, il n’est pas certain que l’intérêt public guide tous les protagonistes de ces combats au gaz moutarde que des scientifiques avaient mis au point en 1917 un an avant la grippe espagnole. Nul doute que les gazés, faute de masques, survivants de la Somme, de l’Artois et des Flandres ont alors été décimés.

 

On annonce le manque de réactifs pour révéler la présence du virus dans les tests de dépistage. Ce qui est sûr c’est que le phénomène Raoult aura été un parfait révélateur du fonctionnement à la tête de l’Etat, particulièrement en période de crise majeure. On propose un bon vieux traitement qui a fait ses preuves : la démocratie parlementaire.

 

 

 

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