Macron aux cultes : citoyenneté et mitoyenneté

La République et la religion, chacun chez soi et la mairie au milieu du village. Bien sûr, mais restent les questions de voisinage à traiter. La République n’a pas les mêmes problèmes de mitoyenneté avec chacune des religions.

« Je veux l’État chez lui et l’église chez elle ».Cette phrase de Victor Hugo contre la loi Falloux de 1850 qui supprimait le monopole de l’État dans l’enseignement est souvent citée pour contester la possibilité d’un dialogue formel du président de la République avec les représentants des cultes. La formule en forme de métaphore topographique annonce la loi de 1905. A l’église, ajoutons le temple, la synagogue et la mosquée. L’article 2 de cette dernière loi est ensuite convoqué par les mêmes qui refusent le principe du dialogue : La République ne reconnaît, (…) aucun culte ». Entendons : le président de la République parle formellement avec des représentants des religions, il reconnaît donc les cultes et porte un coup à la laïcité. Il s’agit d’une lecture littérale de la loi de séparation de l’église et de l’État qui signifiait d’abord qu’il n’y avait pas de religion d’État. En dix mois, Emmanuel Macron, en choisissant de s’adresser de la même manière aux instances représentatives des quatre grands cultes religieux en France, a respecté la laïcité : devant la conférence des évêques de France (CEF) le 9 avril ; le conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) le 7 mars ; la fédération protestante de France (FPF) le 22 septembre et le conseil français du culte musulman (CFCM) le 21 juin.

 La République et la religion, chacun chez soi et la mairie au milieu du village. Bien sûr, mais restent les questions de voisinage à traiter. La République n’a pas les mêmes problèmes de mitoyenneté avec chacune des religions. Avec l’église catholique, il s’agit d’entretenir un vieux mur de pierre mais qui se serait récemment abimé, dit-on. Avec la mosquée nous avons une méchante friche où trainent des barbelés et des restes de fers à béton, elle est à revoir, certains souhaitent un grillage électrique et des miradors. Avec la synagogue, une haie basse, bien entretenue, marque la frontière entre les deux pelouses, comme un lieu de mémoire de la seconde guerre mondiale en Normandie. Un portillon a été installé il y a peu pour faire passer le barbecue commun annuel. Avec le temple une solide et sobre palissade à claies en châtaigner des Cévennes laisse passer la lumière et délimite les deux domaines. Certains venus d’Afrique ou d’Amérique aimeraient la repeindre en couleurs vives. Le nouvel occupant de la maison de la République est allé rendre visite à chacun de ses voisins pour parler mitoyenneté. Seulement, à écouter ses propos, il semblerait qu’il y a plusieurs demeures dans sa maison. Au point que l’on ne sait plus bien où il habite : l’Élysée, Châtenay Malabry[1]ou la chapelle du Lycée Henri IV.

Avec le CFCM, c’est le président qui parle : lutte contre la radicalisation, formation des imams, laïcité : langage amical mais ferme. Avec le CRIF c’est aussi le président qui parle mais en mode plus impliqué, l’État à une vieille dette vis-à-vis des citoyens juifs : lutte contre l’antisémitisme à renouveler, relations franco-israéliennes. Sur ce dernier point il ne revient pas sur son discours du Vel d’hiv assimilant antisionisme et antisémitisme et il se démarque de la position américaine sur Jérusalem. Le fait que le président s’explique devant les représentants d’un culte sur ses responsabilités régaliennes est une entorse à la laïcité. Avec les Protestants, le président est à l’aise, il sort de son champ institutionnel en liant les libertés économiques, politiques et spirituelles. Cette dernière détermine les deux autres. Il revient aux sources du libéralisme, son libéralisme est intégral, quasi religieux. S’il reconnaît l’importance de l’éthique de conviction de la CIMADE c’est pour lui opposer l’éthique de la responsabilité du gouvernant. Il cite Max Weber qui a conceptualisé ces deux catégories, mais c’est pour asseoir la rhétorique des séminaires managériaux d’entreprise à prétention intellectuelle, celle de la soumission au réel économique. Face aux évêques, il est chez lui, il évacue la question des migrants au nom de son « humanisme réaliste », du même tonneau rhétorique que l’éthique de responsabilité. Faute avouée, à moitié pardonnée. Il reste encore dans son rôle en incitant certains catholiques à éviter le piège communautaire. En citant Mounier, il va plus loin, il donne sa vision de l’homme, à la fois individu et personne, chercheuse de sens dans un collectif. C’est ensuite qu’il se lâche en méditant sur l’Église comme peuple de Dieu participant à son salut dans l’histoire, à laquelle, président de la République, il propose une direction. Là, il a perdu pied. Mounier disait que la personne était le support d’une attitude d’humanité. On en est loin.

 A la fin de son discours, en khâgneux besogneux, il multiplie les références. On sent qu’il aurait aimé habiter rue d’Ulm mais, par dépit, a choisi d’habiter l’Olympe, au sommet.

 

[1]Résidence de Mounier puis de Ricoeur

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