A quoi et à qui sert la communauté de Sant Egidio ?

Une aura de respect et de mystère flotte autour des actions pour la paix de la communauté catholique italienne de Sant Egidio. Au delà de sa communication sobre de structure d’Eglise constructrice de paix au service des plus démunis, la communauté a une histoire et des pratiques qui l’inscrivent dans une tradition ecclésiale classique, celle de la compassion au bénéfice de l’ordre établi.

 

Article que j'ai publié publié dans le magazine Golias. Octobre/Novembre 2017

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Zones grises

Depuis les années 90, l’Afrique Centrale est le théâtre de guerres politiques et ethniques interminables. Elles ont déjà fait plusieurs millions de victimes : Rwanda, Burundi, RDC, Centrafrique, Sud Soudan, Congo. Ces guerres ne sont pas des guerres entre Etats mais entre des groupes armés qui changent d’allégeance politique en fonction de leurs intérêts politiques et économiques. Ils vivent sur l’exploitation des ressources minières et l’asservissement des populations qu’elles contrôlent. Aujourd’hui les « zones grises », c’est à dire les zones où l’Etat n’existe plus, s’étendent sur d’immenses territoires autour des bassins versants du Nil, du Congo et du Chari. La jonction avec les zones de conflit d’Afrique de l’Ouest est en cours. Dans cette situation de chaos en extension, seules les ONG internationales apportent des services de bases aux gens qu’elles arrivent à atteindre. La diplomatie traditionnelle entre Etats souverains est devenue inopérante. Les ONG locales et les autorités coutumières ou religieuses restent les seules structures qui maintiennent du lien social. Dans ces vieilles terres d’évangélisation catholique, les structures d’Eglise sont incontournables. L’actualité humanitaire de ces zones de conflit est ponctuée d’accords de paix, de reprises de combats, de fosses communes, de médiations internationales ou de résolutions onusiennes. Discrètement mais de manière régulière, récemment encore en Centrafrique, un acteur clef est souvent cité dans les tentatives de résolution de ces
conflits : la communauté de Sant’Egidio. Une aura de respect et de mystère flotte autour des actions pour la paix de cette communauté catholique italienne. Au delà de sa communication sobre de structure d’Eglise constructrice de paix au service des plus démunis, la communauté a une histoire et des pratiques qui l’inscrivent dans une tradition ecclésiale classique, celle de la compassion au bénéfice de l’ordre établi.

 A quoi et à qui sert la communauté de Sant’Egidio ?

 Le 19 juin dernier au siège de la communauté de Sant’Egidio à Rome dans le vieux quartier du Trastevere, le gouvernement centrafricain et 13 groupes armés signaient un énième accord de paix, qualifié d’historique par Marco Ampagliazzo président de la communauté. Deux jours plus tard des combats faisant plusieurs dizaines de victimes reprenaientdans le centre du pays. Le 31 mars dernier Andréa Ricardi fondateur charismatique de cette communauté catholique créée en 1968, adepte et penseur de la « pastorale des périphéries » de son ami le pape Jean Paul II, était élevé au rang de commandeur de l’ordre du Mono par Faure Ngassimbé, président de la République du Togo qui a succédé à son père le Général Eyadema en 2005 à la suite d’un hold-up électoral faisant plus de 800 morts. Depuis, ce président et ses affidés pillent allégrement les quelques richesses de ce petit pays, une des plaques tournantes du trafic international de la drogue, tout en trichant aux élections et en s’appuyant sur une armée clanique répressive et l’indulgence de la communauté internationale. La communauté de Sant’Egidio a eu un rôle central dans la réconciliation personnelle des deux fils des pères de la nation sur les tombes de leurs pères et sur celle de la démocratie togolaise[1]. Le 23 mai dernier, Mario Giro, médiateur pour la paix et cheville ouvrière de la communauté depuis 1980, vice ministre des affaires étrangères italien depuis 2014 était reçu par le président Ivoirien Ouattara arrivé au pouvoir en 2011 après dix ans de crise politique et une guerre civile qui a fait plusieurs milliers de victimes. La communauté avait participé activement aux accords de Marcoussis (2004) et de Ouagadougou (2007) qui avaient entériné l’ingérence militaire de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire avec la complaisance de la France. Ces faits, bruts, documentés, autorisent la question du rôle, de l’utilité et de l’efficacité de cette diplomatie secrète de proximité sous couvert de neutralité, de bienveillance évangélique, de réconciliation des cœurs et d’onction vaticane. 

 La communauté de Sant’Egidio est une communauté de laïcs catholiques, reconnue officiellement association de fidèles par le Vatican en 1986. Elle compte environ 50 000 adhérents dans le monde. Fondée par des intellectuels catholiques italiens dans la dynamique de Vatican II et basée sur la prière, la prédication et l’assistance aux démunis en leur rendant leur dignité, elle a mené à partir des années 70 des activités de développement dans le Tiers Monde. C’est dans ce contexte que les dirigeants de la communauté ont développé l’idée centrale de leur doctrine : contrairement au discours développementiste de l’époque, ce n’est pas le développement qui apportera la paix dans les périphéries du monde sous développé, mais bien l’inverse, c’est la paix entre les belligérants qui est la condition sine qua non du développement. Le deuxième point fort de leur doctrine est la méthode : pour obtenir la paix, il faut organiser le dialogue direct entre des ennemis irréductibles en offrant à leurs leaders un cadre propice et neutre pour des rencontres informelles qui garantissent le secret absolu des contacts et cela sans agenda pré établi mais en reconnaissant l’autre comme individu avec qui on peut discuter. Sur ces bases, la confiance pourra s’établir et peu à peu le dialogue politique émerger. A partir des contacts ecclésiaux de la communauté au Mozambique, cette vision diplomatique a eu un succès indéniable avec la signature des accords de paix en 1992 qui mettaient fin à une guerre de 17 ans dans cette ancienne colonie portugaise. Trois ans plus tard la plateforme de Sant’Egidio aboutissait à un accord de l’opposition algérienne, des islamistes du Front Islamique du Salut jusqu'aux laïcs du FLN, pour proposer une sortie à la crise en Algérie plongée dans une guerre civile atroce depuis l’annulation des élections législatives par les militaires en 1992. Si les autorités algériennes, de fait l’armée et les services de sécurité, opposèrent une fin de non recevoir sèche à cette initiative, les lignes de force bougèrent. Quelques années plus tard les points d’équilibre instables de la république algérienne contemporaine seront construits sur les fondations de ces discussions secrètes de Rome de l’année 1994. Dès lors, dans les pays en crise où l’église catholique à une influence temporelle réelle, la diplomatie secrète de Sant’Egidio a souvent été appelée à la rescousse pour dénouer les dialogues inter communautaires ou politiques bloqués, comme au Burundi, en RDC, en Centrafrique, en Colombie, en Albanie, au Guatemala, en Casamance ou au Liban. Forte de quelques succès et des liens noués avec les leaders politiques des pays de guerre civile, particulièrement en Afrique, la petite équipe responsable de l’activité diplomatique de la communauté est très sollicitée et multiplie les médiations.

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Pourtant elle semble avoir peu à peu oublié son idée fondatrice de la paix préalable au développement en ne s’interrogeant pas sur la nature de cette paix. Celle des cimetières ? Celle des chefs de guerre qui se partagent des territoires et des populations pour les mettre en coupe réglée ? Celle de l’effacement des mémoires et de l’oubli des responsabilités criminelles ? La paix de Sant’Egidio est devenue celle de l’acceptation de l’ordre injuste des rapports de force. Desmond Tutu disait que dans les situations d’injustice, choisir la neutralité c’était prendre le parti du bourreau contre la victime. De même la méthode semble fonctionner en auto allumage et n’avoir d’autre fin qu’elle même. A Rome, le 19 juin dernier, l’accord en Centrafrique prévoyait l’amnistie pour les  responsables alors que la Cour Pénale Internationale commence ses enquêtes. L’accompagnement constant auprès du président Nkurunziza par la communauté au Burundi jusqu’en 2015 a participé de l’impasse politique de ce petit pays où les assassinats et les représailles meurtrières tiennent lieu de dialogue politique. Les accords politiques de Kinshasa signés sous le patronage de l’épiscopat congolais en décembre 2016 avec l’aide de la communauté permettent d’abord au régime de Kabila de gagner du temps et de se renforcer.

 L’engagement social et caritatif de la communauté au service des plus pauvres des périphéries n’est pas à démontrer. Comme toutes les organisations humanitaires sur base religieuse, elle est prise dans des contradictions de doctrine, de financements institutionnels publics, d’engagement des bénévoles et de loyauté à la hiérarchie religieuse. C’est normal. Les prises de position courageuses du Vatican sur l’accueil nécessaire des migrants sont élaborées et relayées par la communauté. Pourtant on sent que le prestige diplomatique de Sant’Egidio est sur le déclin. Andréa Ricardi ne songe pas à sa relève, Mario Giro est devenu un politicien digne successeur de la démocratie chrétienne italienne en sauvant son portefeuille au gré des alternances entre les gouvernements de centre droit et de centre gauche.

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En définitive la communauté donne l’image d’être devenue une sorte d’aumônerie générale d’une pastorale des conflits. Andréa Ricardi élevé au grade de commandeur dans un ordre honorifique d’une petite dictature violente et corrompue actualise l’image de saint Vincent de Paul, fondateur des Sœurs de la Charité pendant qu’il confessait les puissants et qu’il était aumônier des galères royales. Qu’allait il faire dans cette galère ?

[1] En 2010 quelques semaines avant les élections présidentielles togolaises, par l’intermédiaire de la communauté, Gilchrist Olympio candidat de l’opposition, fils du premier président togolais Sylvanus Olympio, assassiné par Ngassimbé Eyadéma en 1963, père de Faure Ngassimbé, président depuis 2005, annonçait son ralliement à ce dernier, affaiblissant ainsi durablement l’opposition démocratique  togolaise.

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