Gérald Darmanin :  le bonneteur de Bercy

Il n’est pas le gavroche prolétaire que nous servent ses conseillers en communication, il est une sorte de sauvé des eaux de l’extrême droite, un Rastignac de la grande métropole lilloise, entré au gouvernement. il y fait le job et ne manque pas d’aplomb à l’angle de la rue de Bercy derrière sa petite table de camping de bonneteau.

Il faut bien l’avouer, la biographie de Gérald Darmanin fait souffler de l’air frais dans celles qui sentent les cigares fins, les parfums délicats et la naphtaline d’armoires à fourrures de ces grands bourgeois, soit héritiers, soit passés par la haute fonction publique, souvent les deux, qui forment l’ossature du gouvernement. Une lecture rapide du cv du ministre du budget, semble donner tort à la sociologie bourdieusienne dans sa version canal historique Pinçon-Charlot[1]voire radicalisée Juan Branco[2].

Il est issu d’un milieu populaire : un père gérant à Valenciennes d’un bar qui tourne, une mère concierge et femme de ménage à la banque de France à Paris. Il n’est cependant pas le gavroche prolétaire que nous servent ses conseillers en communication. Il a fait son secondaire au lycée des franc-bourgeois dans le Marais à Paris, un très bon établissement scolaire tenu par les frères des Écoles Chrétiennes, un ordre religieux enseignant créé au 17esiècle, promoteur d’une éducation ouverte, centrée sur l’évolution personnelle de l’élève et soucieux de mixité sociale. Ce n’est pas l’École alsacienne de Paris, haut-lieu de l’endogamie sociale d’en haut mais ce n’est pas l’école de la rue ou l’apprentissage en mécanique auto. Il y a reçu une éducation solide, il y a intégré les codes sociaux ; l’enseignement des Frères lui a permis d’intégrer Sciences Po Lille, une franchise en région de la rue Saint Guillaume du quartier Latin. Grâce à sa gouaille, son entregent, de l’ambition et du travail, cette formation fait du jeune Darmanin un professionnel à temps plein de la politique locale du Nord qu’il intègre en 2004 très à droite auprès de Christian Vanneste. Ce dernier est un poids lourd de la droite dans le Nord, ouvertement homophobe, défenseur de la famille traditionnelle, partisan d’alliances locales avec l’extrême droite et proche des vieux milieux conservateurs industriels textiles du Nord. Darmanin est une sorte de sauvé des eaux de l’extrême droite. En bon Rastignac de la grande métropole lilloise, il comprend vite que les idées ultra droitières qu’il défend dans des publications d’extrême droite ne sont pas majoritaires dans son parti et que, pas plus que le rapprochement avec le Front National, elles ne sont à l’agenda politique de l’UMP. Il lâche alors son mentor, obtient l’investiture sur la 10ecirconscription du Nord et la lui ravit en 2012. Il devient à trente ans l’un des benjamins de l’Assemblée Nationale. Élu conseiller municipal d’opposition à Tourcoing en 2008, il prend la mairie en 2014. Pendant cette période, il évolue dans des cabinets ministériels et en 2015 il pilote la campagne électorale de Xavier Bertrand pour les régionales. Etoile montante de l’UMP, dans le sillage de Nicolas Sarkozy, il est en charge des questions électorales et il lâche Fillon empêtré dans sa campagne pour les présidentielles pour rallier Macron et entrer dans le gouvernement de droite, à peine recentré, d’Édouard Philippe où le stratégique portefeuille, c’est le mot, du budget, lui revient.

On peut dire qu’il y fait le job et qu’il ne manque pas d’aplomb à l’angle de la rue de Bercy derrière sa petite table de camping de bonneteau. Dès l’été 2017 alors qu’il travaille à la suppression de l’ISF qu’il va présenter à l’automne et qui coûtera 3,2 milliards d’euros au budget de l’Etat, le tout frais ministre de l’action et des comptes publics confirme que les Aides Publiques au Logement baisseront de 5 euros par mois, il finance ainsi 10% de la mesure en faveur des grandes fortunes. Trois mois après l’élection présidentielle, c’est probablement l’erreur de communication fondatrice du quinquennat du Président Macron qui gravait dans le marbre d’un comptoir de banque son image profondément inégalitaire. Pas gêné, Darmanin n’hésite pas à expliquer que c’était une mesure du gouvernement précédent. Ce dernier avait bien prévu la diminution de l’APL mais pour les enfants de parents payant l’ISF. Il supprime la vieille règle de remboursement par le budget l’Etat du coût des exonérations de cotisations au budget de la sécurité sociale. Ficelle, il reprend ainsi une partie des concessions financières de l’hiver dernier aux Gilets Jaunes en creusant le trou de la sécurité sociale. Il a réussi le passage de la retenue à la source de l’impôt sur le revenu qui techniquement fait rentrer plus de recettes fiscales que celles nécessaires pour compenser les diminutions dues à la baisse annoncée de cet impôt. Son meilleur tour de passe-passe c’est la défense de la retraite à points : « l’équité, l’universalité, un euro cotisé, l’équilibre homme femme, hop, hop, hop, et…c’est…Black Rock qui sort, la retraite par capitalisation pour les plus riches. Perdu ! Essayez la roue de la fortune ou achetez des actions de la Française des jeux ». Le bonneteur sait quand il peut récupérer sa mise politique et, si le badaud voit la supercherie, il lâche quelques gains avant de se refaire. Les exilés fiscaux reviennent, attirés par les prix cassés de l’impôt sur la fortune affichés en tête de gondole fiscale. Darmanin s’attaque aussi aux niches fiscales, on le voit à Panama négocier l’encadrement de l’optimisation fiscale, il veut contrôler le travail des fiscalistes qui l’organisent, il propose la création d’un observatoire de la fraude fiscale, supprime celui de la pauvreté, et il met en place un « datamining » : l’intelligence artificielle pour traquer les signes de richesse sur les réseaux sociaux. En collaboration avec Nicole Belloubet, la ministre de la justice, il a fait sauter le verrou de Bercy qui permet maintenant au parquet d’initier des procédures pénales contre les fraudeurs. On les imagine tous les deux, lui, amateur de Brel et elle de Laurent Voulzy, se tenir la main sur une plage des Bahamas, de l’eau jusqu’aux genoux et, comme Stone et Charden, chanter « Fraude fiscale made in îles anglo-normandes ».C’est là que le cliché de vacances est truqué : au-delà de leur effet chromo, les communiqués de Bercy sur la lutte contre la fraude fiscale cachent mal l’absence de capacité politique du gouvernement pour une réforme d’envergure européenne dans le domaine. On prévoit cinq milliards d’euros récupérés en 2019, à peine 10% du montant annuel qui échappe au budget de l’Etat[3]mais les causes structurelles de l’absence d’harmonisation fiscale européenne ne sont pas attaquées, pas plus que ne l’est sérieusement l’optimisation fiscale des géants de l’Internet.

Gérard Darmanin est un politique habile, il tient bien en main les cartes de la communication politique, il rend service à son employeur, c’est un bon régisseur de grand domaine d’ancien régime, un contremaître efficace, un chef porion endurci des mines du Nord, : il sait qui est le patron, où est le pouvoir et il connaît ses gens, il en est issu. Comme pour les grands fauves de la politique qu’il admire, des prédateurs qui font les bons morceaux choisis des revues people, on sent qu’il a des failles personnelles, que son ascension politique fulgurante peut élargir. Pour certains grands politiques, ces faiblesses font partie de leur légende, pour d’autres elles les décrédibilisent et ils sont parfois condamnés. Une faille qui a déjà fait chuter un favori sur le perron de l’Élysée. 

 

[1]Couple de sociologues français qui démontent l’entre soi de la nouvelle grande bourgeoisie capitalistique française

[2]Essayiste qui dénonce l’oligarchie macronienne

[3]25 millions annuels selon les services de Bercy, 70 selon OXFAM, 100 selon le syndicat des personnels du ministère

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