Régis Debray : l’horloger de la République

Il est celui qui remet nos pendules républicaines à l’heure. Il a décidé de remonter et de réajuster celle de la laïcité. C’est qu’il a entendu sonner faux dans le discours du 21 octobre prononcé place de la Sorbonne par le garant des institutions de la 5e République,

Il est celui qui remet nos pendules républicaines à l’heure et elles semblent se dérégler de plus en plus rapidement ces derniers temps. Il le fait modestement, de sa plume, sans bruit médiatique, en publiant chaque année chez Gallimard avec la régularité du balancier de la vieille horloge comtoise qui vit naître Victor Hugo à Besançon. Ce siècle avait vingt ans, Nice suivait Conflans Sainte Honorine. Notre modèle républicain vacillait une fois de plus sous les coups d’islamistes enragés, faits de sacs et de cordes d’une foi religieuse dévoyée, alimentée par la haine et le ressentiment qu’un nouveau califat de réseaux sociaux et de prédicateurs au front bas, entretient dans les fractures ouvertes du monde. Régis Debray qui connait toutes les pendules du palais de l’Élysée depuis qu’il a été conseiller de François Mitterrand, a décidé de remonter et de réajuster celle de la laïcité dans le deuxième numéro de la nouvelle collection électronique « Tracts en ligne » publiée sur le site de son éditeur. Le titre est sobre : « France laïque ».Avec un sous-titre : « sur quelques questions d’actualité ».On lit le souci de ne pas en rajouter dans la pose républicaine, pas de chapeau à plumes ou de cocardes tricolores mais un fonctionnel tablier gris à martingale d’artisan réparateur. Juste une simple dédicace à Bernard Maris assassiné le 7 janvier 2015 avec ses camarades de Charlie Hebdo. C’est qu’il a entendu sonner faux dans le discours du 21 octobre prononcé place de la Sorbonne par le garant des institutions de la 5eRépublique, campé entre deux statues assises : le père de la vaccination française et la figure tutélaire de notre conscience républicaine, comme deux allégories pompières du quinquennat, en bronze doré, posées sur le plateau en marbre noir d’une pendulette second empire. Quelque chose grinçait dans la mécanique pourtant bien huilée du propos, un léger décalage dans le mouvement de la grande aiguille.

Minutieusement, professionnellement, Debray dégage les rouages de notre montre gousset de bourgeois sûr de ses convictions, caricaturé par Daumier. De la pointe de sa brucelle, la fine pince à démonter nos petits engrenages cognitifs et moraux, il nous montre, contrairement à ce qui a été dit ce jour-là, que bien évidemment le délit de blasphème existe encore dans notre République, puisqu’il y a toujours du sacré ; que bien sûr la liberté d’expression est négociable, qu’elle n’est pas totale et que c’est tant mieux, d’ailleurs chaque citoyen doit répondre de l’usage de cette liberté ; que la construction historique de la France n’est pas celle des États-Unis où la liberté d’expression non négociable du premier amendement se négocie in fine à l’aune du portefeuille ; que oui, il y a des images interdites en France quand le passant qui se sentirait outragé n’a pas la possibilité de regarder ailleurs ou quand elles sont effectivement outrageantes. Il nous explique avec la pédagogie rustique d’un maître artisan la subtilité de notre jurisprudence républicaine construite sur le long terme de notre vouloir vivre ensemble et qui distingue l’injure faite aux croyances de celle faite aux croyants. Il nous fait voir la délicatesse mais aussi la fragilité en France de l’assemblage des pièces structurantes de notre pays entre la Nation, la République et l’Etat. Tout se tient et si une pièce se corrode, c’est l’ensemble qui est en péril.

Quand il dit :« Les horloges, remarquons-le en passant, retardent aussi, quant au statut de la femme et au respect des minorités, dans l’Inde hindouiste comme dans la Pologne et le Salvador catholiques », il nous fait comprendre que notre subtil mécanisme français laïque si spécifique n’est plus à l’abri dans un globe en verre, il est exposé à l’air du temps qui est celui de l’ubiquité digitale mondialisée. Il faut donc le protéger mais en évitant « ces grandiloquences par quoi les comédiens de la scène politique cherchent à se grandir eux-mêmes ». La métaphore guerrière des bravaches du jeu politique est le symptôme de leur inculture. Notre République laïque, c’est un engrenage de précision de pièces distinctes entre le privé et le public, l’Etat et les cultes, les mœurs et la loi, l’intérêt privé et les biens communs, entre le citoyen, l’individu, le consommateur, l’usager du service public, le contribuable, l’habitant. Il ne fonctionne que s’il est bien ajusté et que la corrosion ne vient pas gripper les pignons. Son entretien demande de la constance et de la modestie. A côté des techniques éprouvées comme le renseignement, l’Etat de droit ou l’exemplarité des élus, notre horloger en connait une autre pour venir à bout de la mauvaise rouille d’une idéologie religieuse mortelle : l’école. Elle est le ressort essentiel qui initie le mouvement du mécanisme. Il faut selon lui y introduire avec doigté l’enseignement du fait religieux, non pas des religions, un limage délicat de l’oxydation religieuse qui évitera le remplacement de pièces difficiles à manufacturer. Au lieu de cela « la droite économiciste »et « la gauche sociétale » proposent chacune l’échange du ressort moteur par une pile électrique qu’elles croient plus efficace : le rendement et l’ajustement aux exigences du marché pour la première, le remplacement de l’enseignement du savoir par l’enfant au cœur de l’école pour la seconde.

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