L’ENA : le symptôme, le symbole et le bouc émissaire

L'ENA symptôme et symbole du néolibéralisme d'Etat est le bouc émissaire idéal pour conjurer les impasses sociétales que cet ordre économique impose.

En 1964, Bourdieu et Passeron publiaient Les Héritiers[1]. Ils démontraient que les politiques publiques contre les discriminations économiques pour l’entrée à l’université ne réglaient pas les inégalités réelles. La création des bourses et la gratuité de l’enseignement supérieur ne suffisaient pas pour promouvoir le mérite individuel. Au contraire, l’université organisait en son sein même la reproduction de la domination des héritiers du capital social des classes supérieures. Depuis la publication de cette étude qui fit grand bruit, les travaux qui documentent le creusement des inégalités dans l’accès aux grandes filières de formation supérieure abondent. Aujourd’hui, les enfants issus d’un milieu populaire (père paysan, ouvrier, employé, artisan, commerçant) ont vingt-trois fois moins de chances que les autres d’entrer dans l’une des quatre grandes écoles les plus emblématiques de la formation des élites : l’école polytechnique, l’école normale supérieure, l’école des hautes études commerciales et l’école nationale d’administration.

Cette dernière est peut-être le symptôme le plus documenté de l’échec de notre grand projet républicain d’un enseignement public ouvert à tous sans discrimination d’origine sociale. Un étude du CEVIPOF de 2015 montrait que l’ENA n’avait pas réalisé́ le brassage social espéré́ par Michel Debré́ en 1945 : la proportion d’élèves ayant un père exerçant une profession supérieure a oscillé autour de 45% dans les années 1950, a atteint un niveau entre 55% et 65% dans les années 1970, pour atteindre les 70% entre 2005 et 2014.

L’ENA a tenté à plusieurs reprises de répondre à cette situation en ouvrant son recrutement. Pourtant au-delà de ces signes cliniques qui mettent en lumière les blocages de notre société, les études montrent que, depuis sa création, l’ENA a su s’adapter à la transformation du rôle et des fonctions de l’État liées à lamondialisation de l’économie, à la constitution progressive de l’Union européenne, à la privatisation de nombreuses grandes entreprises ou à la multiplication des comités d’experts qui détiennent des pouvoirs de plus en plus importants. Mais les mêmes études, comme celle du CEVIPOF, montrent aussi que ces recompositions ont renforcé le pantouflage des très hauts fonctionnaires dans les grandes entreprises du privé. Dans les années soixante, 16% des meilleurs lauréats sortis de l’ENA dans les grands corps (inspection des finances, cour des comptes, conseil d’Etat) travaillaient dans un cabinet ministériel après dix ans de carrière, 71% tenaient un poste important dans une administration et seuls 2 % travaillaient dans le privé. Quarante années plus tard, le pourcentage était sensiblement le même pour leur présence dans les cabinets mais il était tombé à 48 % dans la haute administration publique et il grimpait à 40 % dans le privé. Emmanuel Macron, issu de la promotion sortie en 2004, après être passé par l’inspection des finances, était embauché chez Rothschild quatre ans plus tard. Il choisit la banque « parce qu’elle me paraissait plus libre et entrepreneuriale. »[2]Depuis quelques années, l’ENA est devenue le symbole de cette soumission des dirigeants à l’orthodoxie néolibérale et de leur pragmatisme érigé en méthode, sans projet politique sinon celui de l’efficacité entrepreneuriale.

L’ENA, que beaucoup de pays nous envient, procède aussi de cette spécificité française des grands serviteurs de l’Etat, de cet « esprit français », Grand siècle, impérial, soutenant la vénérable charpente vieille de huit siècles de l’administration française. Cette dernière est à l’œuvre sous l’ancien régime, la Révolution, les Républiques qui se sont succédées, en passant par les deux empires et même  le régime de Vichy. Elle a surtout permis à notre pays de tenir jusqu’ici son rang dans le monde. L’ENA est donc le bouc émissaire idéal de nos contradictions sociétales et gouvernementales de l’insertion de notre pays dans la mondialisation. Elle répond aux caractéristiques de la victime propitiatoire : être assez proche du groupe pour qu’il se sente concerné collectivement et assez éloigné pour que chacun individuellement ne sente pas la brutalité de l’acte. Il faut que la victime consente au sacrifice qui permet, aux yeux du président, à la fois de libérer l’agressivité collective des gilets jaunes et de ressouder la nation autour de son projet de modernisation. Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux européennes, directrice de l’ENA de 2012 à 2017 s’est dite soulagée de sa suppression.

Sans s’attaquer aux causes et sans expliquer par quoi il la remplacerait, c’est bien dans cet esprit de recherche du bouc émissaire qu’Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’ENA. De la pure propagande politique bien évidemment : on sacrifie à peu de frais un symbole sur le bûcher, on supprime le symptôme de nos impasses sociétales. 

 

[1]Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture.Minuit, collection Le sens commun. Paris 1964

[2]Interview dans le journal des étudiants de Sciences-Po 2009.

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