Édouard Philippe, Maréchal d'Empire

Quand on regarde le grand mouvement des réformes libérales qu’il a conduites depuis plus de deux ans, on se dit qu’il a exécuté en mode marche militaire la partition écrite par Emmanuel Macron plutôt qu’en version sérénade: les cuivres, les fifrelins, les tambours et les bruits de bottes de Christophe Castaner, dominent.

Pendant la campagne présidentielle de 2017, alors qu’il avait déjà lâché François Fillon et pas encore rallié Emmanuel Macron, Édouard Philippe avait tenu une chronique politique hebdomadaire dans le journal Libération. Ironiques, bien tournés, ses papiers donnaient des clefs de lectures venues de l’intérieur du microcosme des appareils politiques. Avant qu’il ne soit nommé premier ministre, il avait dit d’Emmanuel Macron qu’il était un croisement de Kennedy et de Mendes France, sans le charisme du premier, ni l’éthique du second. Un pince sans rire, le maire du Havre : la marque des aristocrates qui préfèrent le risque de perdre le bénéfice d’une amitié politique plutôt que le plaisir d’un bon mot. Un petit risque en définitive, les traits d’esprit au dépend des autres font partie des jeux de cour de la noblesse d’Etat, surtout s’ils visent la famille régnante. Que dirait-il trente mois plus tard du candidat devenu président ? Un croisement de Nixon et de Giscard, avec l’intelligence cynique du premier et la morgue de classe du second ? Et que dirait l’intéressé à propos de son premier ministre ? A n’en pas douter un croisement de Roger Frey[1]et d’Alain Juppé, avec les violences policières du premier mais sans la tentation de Venise du second : lui s’accroche à son poste, il est déjà sûr d’être élevé au grade de grand officier de la Légion d’honneur pour être resté plus de deux ans au poste de premier ministre. 

Fils d’enseignants, son père a été proviseur de lycée français à l’étranger, il a bénéficié d’un environnement privilégié favorisant la culture et les études. Comme son mentor Alain Juppé, il est droit dans ses bottes d’officier artilleur de réserve qu’il a troquées très vite pour des mocassins anglais sur les moquettes feutrées des bureaux lambrissés de la chambre des Communes, autrement appelés les lobbies. Il a pratiqué ce métier pendant sept ans après avoir été spécialiste des marchés publics au conseil d’Etat qu’il intègre à la sortie de l’ENA en 1997. Un bel exemple de la nomenklatura française qui passe de la haute fonction publique aux milieux économiques et industriels et inversement, ce que dans les années 80 on a appelé le pantouflage, favorisé par les nationalisations des années Mitterrand. Les privatisations qui ont suivies n’ont pas coupé ce lien organique entre le sommet de l’Etat et les grands groupes bancaires et industriels. Plusieurs des ministres du gouvernement Philippe ainsi que le président de la République présentent cette caractéristique : ils se construisent un carnet d’adresses, apprennent les subtilités de l’appareil d’Etat, qu’ils monnayent ensuite dans le privé ou le parapublic pour revenir dans le public et porter des intérêts privés. Classique. Édouard Philippe l’a fait dans un cabinet d’avocat d’affaires et ensuite chez AREVA où il était directeur des affaires publiques, bel intitulé qui veut dire responsable des manœuvres d’influences sur les décideurs publics. Dans les hautes sphères publiques françaises ce travail d’influence demande de l’entregent, il n’en manque pas, et de l’entre soi : de la connivence, des complicités quand ce n’est pas de la collusion, un langage commun, une vision partagée sur le rôle de l’Etat qui doit en premier lieu favoriser l’intégration économique de la France dans la mondialisation financière.

Des chroniqueurs politiques à la métaphore historique facile, aiment comparer Emmanuel Macron à Bonaparte : jeune, hardi, sauvant un moment la République en forçant un peu les institutions ; en même temps Arcole, Toulon et le 18 Brumaire. Les mêmes éditorialistes le disaient déjà de Nicolas Sarkozy et évitent l’autre nom de Bonaparte, le général Vendémiaire qui, en octobre 1795, fit tirer la mitraille de ses canons sur les insurgés parisiens, laissant 300 morts sur le pavé en une seule canonnade. Dans la même veine métaphorique, Édouard Philippe, bien à sa place dans notre constitution impériale, serait plutôt un de ces maréchaux d’Empire qui ont accompagné l’Empereur de victoires en victoires jusqu’à Moscou. Bon tacticien, loyal, aux ordres. On connait la fin. Édouard Philippe donne l’image d’une personne ferme mais nuancée, pratiquant le discernement, distanciée dans la forme et impliquée sur le fond. Pourtant si l’on regarde le grand mouvement des réformes libérales qu’il a conduites depuis plus de deux ans, on se dit qu’il a exécuté en mode marche militaire la partition écrite par Emmanuel Macron plutôt qu’en version sérénade : les cuivres, les fifrelins, les tambours et les bruits de bottes de Christophe Castaner, dominent. En bon chef d’état-major, il sait envoyer ses hussards débusquer l’ennemi, déclencher la riposte, pendant que les grenadiers avancent en ordre serré et que les cuirassés préparent la charge qui emportera la bataille. Dès le début de cette ultime campagne militaire contre les colonnes fatiguées du modèle social français qui reculent pied à pied depuis plusieurs décennies, il a envoyé Darmanin déloger les APL, déclenchant un tir nourri de mousquets depuis les troupes de l’ancien monde : les syndicats et les associations de solidarité. Pendant ce temps dans la fumée des vielles cartouches, le gros de la troupe faisait tomber l’impôt sur la fortune et installait le bouclier fiscal. Les batailles gagnées ont suivi : la réforme du droit du travail, le démantèlement de la SNCF, la privatisation de la Française des jeux, la réduction de l’assurance chômage. C’est ça la tactique Philippe, on envoie quelques chevau-légers sur les radios matinales et les télé d’informations en continue, deux, trois petites provocations, un peu de discours contradictoires et on jauge la réaction de l’ennemi depuis la futaie en haut du coteau d’en face ; s’ensuit une canonnade bien ajustée. Comme l’Empereur, c’est un artilleur et s’il juge la bataille gagnable, il engage la troupe depuis une hauteur favorable. Il aime le mouvement.  

Pourtant sur la privatisation des Aéroports de Paris, il a dû éviter la bataille, mais le temps joue pour lui. Après avoir dû lâcher du terrain, il n’a pas faibli contre les gilets jaunes qu’il a défaits durement mais la résistance et la guérilla s’organisent. Les mutins l’ont obligé à repousser la campagne de la réforme des institutions. Dans un vaste dessein d’étranglement de la démocratie sociale française, l’Empereur Emmanuel lui a demandé de s’attaquer sans faiblir au paritarisme des retraites, à la solidarité intergénérationnelle et aux petits territoires protégés des régimes particuliers. Après une longue période de préparation, la bataille s’est engagée, elle s’annonce rude. Les forces de l’ancien monde de La Sociale se sont alliées, le front est large, la victoire incertaine. L’hiver russe et la détermination populaire viendront-ils à bout du projet macronien ? On doit l’espérer.

 

[1]Baron du gaullisme, ministre de l’intérieur lors de la répression à Paris de la manifestation du 17 novembre 1961 qui fit 98 morts selon Benjamin Stora. 4 mois plus tard il y eu 9 morts au Métro de Charonne

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.