Paul Ricoeur : "Mai 68 ? Cohn Bendit, c'est fini ! "

Mai 68 avec ses innombrables commentaires et lectures, fait encore partie de notre mémoire partagée. Aujourd’hui, l’atmosphère n’est plus à la joie libertaire. La situation présente, sociale et politique, pèse sur le lecteur. Elle sollicite de sa part une lecture ouverte de ce passé pour éclairer le présent et penser l’avenir. Faisons-la avec Paul Ricœur

En mai 68, dans une France que l’on croyait assoupie, qui profitait des fruits de la croissance et qui sortait meurtrie de la décolonisation, la libération de la parole dans les universités, dans les écoles, les usines, provoqua un changement fondamental dans la société française. Beaucoup pensent que tout été dit. Il y aura peu de commémorations du cinquantenaire. Des témoins majeurs ont annoncé qu’ils ne diraient rien. Circulez, il n’y a plus rien à dire. Paul Ricœur fut un acteur et un commentateur clé de ces évènements. La lecture et la relecture permanentes des textes et des histoires étaient au cœur de sa méthode philosophique : le lecteur doit aller au-devant des narrations en ouvrant sans cesse l’écart entre le déjà lu et ce qui se donne à lire à nouveau. Personne n’est premier ou dernier lecteur, chacun prend place dans une transmission. Mai 68 avec ses innombrables commentaires et lectures, fait encore partie de notre mémoire partagée. Aujourd’hui, l’atmosphère n’est plus à la joie libertaire. La situation présente, sociale et politique, pèse sur le lecteur. Elle sollicite de sa part une lecture ouverte de ce passé pour éclairer le présent et penser l’avenir. Faisons-la avec Paul Ricœur  

Relire mai 68 et Paul Ricoeur

« Ricœur, c’est fini » avait lancé, bravache, Daniel Cohn Bendit dans l’amphi de l’université de Nanterre au démarrage de ce qu’on allait appeler Mai 68. Un slogan parmi d’autres ? De l’agit prop ? De la créativité sauvage caractéristique du mouvement ? Une bêtise et une erreur d’anticipation, surtout. En juin 68, après une période quasi insurrectionnelle qui avait fait vaciller le régime gaulliste, l’Etat et les syndicats avaient repris la main avec les accords de Grenelle. Les Français, soulagés, préparaient leurs vacances. Les premières analyses sur ce qui s’était passé étaient publiées. La revue Esprit sortit un numéro sur le bilan des évènements[1] avec en ouverture un article de Paul Ricœur alors professeur de philosophie à Nanterre, intitulé « réforme et révolution dans l’université ». Il écrit notamment : « l’Occident est entré dans une révolution culturelle (…) C’est une révolution culturelle parce qu’elle met en cause la vision du monde, la conception de la vie sous-jacente à l’économique, au politique et à l’ensemble des rapports humains. Cette révolution attaque le capitalisme non seulement parce qu’il échoue à réaliser la justice sociale mais aussi parce qu’il réussit trop bien à séduire les hommes. (…) Elle attaque enfin le nihilisme d’une société qui, tel un tissu cancéreux, n’a pas d’autre but que sa croissance (…) Elle tente de donner le pas à la création des biens, des idées et des valeurs, sur leur consommation. (…) Tel est le discours que doit se tenir quiconque aborde aujourd’hui la réforme partielle d’une institution particulière telle que l’université. Paul Ricœur pourrait écrire ce texte aujourd’hui, sans en changer un mot. Il écrit aussi « L’entreprise est gigantesque, elle prendra des années, des décades, un siècle ». Cinq décades après mai 68, à mi-chemin d’un siècle, on est très loin du compte, on aurait plutôt parcouru le chemin inverse si l’on regarde la dernière réforme de l’université. Face au manque de place devant l’afflux des bacheliers et afin d’éviter le tirage au sort, les universités mettent en place une sélection algorithmique paramétrée sur la disponibilité des filières professionnelles. De créatrice et enseignante de savoirs, l’université est devenue une fabrique de producteurs et de consommateurs insérés dans l’économie capitaliste mondialisée. La consommation des savoirs et des valeurs a pris le pas sur leur création.

 Un grand rêve éveillé

Comme souvent quand il s’agit d’anticiper les évènements historiques, les sociologues, les philosophes, « les experts en société » avaient tous prévu mai 68, mais ils le firent, comme d’habitude, a posteriori. Pourtant tout le monde se mit d’accord après coup pour dire que les blocages de la société française annonçaient ce grand chambardement et qu’il ne pouvait venir que de l’université avec ses structures et ses méthodes pédagogiques sclérosées. Six semaines avant l’occupation de la Sorbonne, le 22 mars 1968, à Nanterre, la plupart des mouvements d’extrême gauche décidèrent l’unité d’action au sein de l’institution universitaire qui était à la fois le lieu de reproduction de l’ordre bourgeois et le lieu de la transmission des savoirs y compris ceux de la révolution. Il fallait agir à l’intérieur et en opposition à l’université. Ces groupuscules activistes : situationnistes, anarchistes, maoïstes, trotskistes étaient plus marqués par leur esprit de division et leurs luttes internes que par la conscience d’une convergence des combats à mener, mais l’exigence libertaire pour les premiers et l’extension de la lutte révolutionnaire à l’échelle de la planète pour les seconds entraient en cohérence. De l’occupation de la Sorbonne jusqu’à l’été, les amphis des universités françaises, comme dans les assemblées des communes populaires, devinrent les lieux de la créativité et de l’outrance de la parole révolutionnaire. Des injonctions de liberté étaient proférées par des épigones de Proudhon, Bakounine, Marx, Trotski, Lénine ou Mao, du haut d’estrades d’autant de nouvelles salles du Jeu de Paume improvisées que d’amphithéâtres universitaires. De l’autre côté du rideau de fer, à Prague, la même jeunesse révoltée au nom de la même liberté faisait hésiter un moment les chars des successeurs de Lénine. Les portraits de Mao accrochés pieusement dans les amphis français étaient les mêmes que ceux portés en procession par les jeunes gardes de la révolution culturelle qui tua et envoya en prison des millions de chinois. La geste révolutionnaire étudiante française était en phase avec la réalité de la contestation du système politique par la jeunesse dans plusieurs pays, comme en Allemagne, aux Etats Unis, en Italie, en Pologne ou en Tchécoslovaquie et dont les évènements du quartier Latin n’étaient que l’expression française faite de mythes historiques, d’imaginaire révolutionnaire, de rationalisme philosophique et d’exubérance créative et joyeuse. Une contre-culture aux couleurs françaises. Dans le monde une contestation radicale des structures économiques et politiques grondait. L’ouverture de la créativité musicale vers l’orient ou vers de nouvelles expériences acoustiques libérait un espace d’expression propre à la jeunesse. Pour les jeunes de l’Ouest la guerre au Vietnam apportait la démonstration que le capitalisme était une impasse.

 Pendant un mois en France le pouvoir fut sur l’agora : la rue, les amphis, les cafés, les bars, les radios, la télévision ; ce que le philosophe Habermas appelle l’espace public. Le système comme un pont sous l’effet de vibrations en résonnance faillit s’effondrer. Raymond Aron parlera de grand rêve éveillé. Très vite pourtant le politique et les mécanismes de la société reprirent la main : grèves, négociations sociales, défilés syndicaux, manifestations, représentation nationale et élections recouvrèrent leur rôle de régulation sociétale. Une hausse du SMIC de 30%, la création de la section syndicale d’entreprise, la formation professionnelle et une quatrième semaine de congés payés en 1969 seront les acquis de ce mois révolutionnaire. Ce ne fut pas rien et malgré le retour à l’ordre, l’air en France devint plus respirable. Pendant les années qui suivirent, la place des femmes dans la société, la sexualité, les pouvoirs institutionnels et la gestion des entreprises firent l’objet d’intenses débats et de remise en cause. Lip, le Larzac, sont à inscrire au bilan de ce mai 68. Le 10 mai 81 aussi. Plus que ses réelles conquêtes sociales, c’est la vaste contestation multiforme de l’autorité qui restera le marqueur de mai 68. Il mit à nu en quelques jours les contradictions de la société. C’est sur cette base que l’esprit 68 sera attaqué ensuite par tous les conservatismes. Une explosion libertaire qui finalement n’a pas su proposer d’alternative au capitalisme et à son modèle consumériste mais qui au contraire, l’accélèrera.      

 Le « brave type politiquement débile » 

Paul Ricœur a participé en 1964 à la création de l’université de Nanterre. Personne n’avait vraiment anticipé cette fronde des universités qui semblait si évidente un an après. En 1964, il publia dans la revue Esprit[2] une enquête sur l’Université en France et ses défis pour qu’elle devienne une institution de savoir de masse répondant à la demande sociale, tout en préservant la recherche et l’innovation. Dans l’article introductif de cette enquête, il estimait que cela passait par l’articulation de trois exigences : la différenciation, l’orientation et la sélection. Cinquante-quatre ans plus tard la question est toujours la même. Il concluait : « Si ce pays ne règle pas, par un choix raisonné, la croissance de son université, il subira l’explosion scolaire comme un cataclysme national ». En avril 1969 Paul Ricœur fut élu Doyen de Nanterre. Il revient sur cette expérience dans son livre d’entretien La Critique et la Conviction[3]. Ce livre, facile d’accès, est une bonne introduction à la pensée du philosophe qui a essayé dans toute son œuvre de mener de front une méthode de pensée exigeante, basée à la fois sur la raison et sur l’existence. La raison au sens de rigueur conceptuelle et de qualité de l’argumentation comme l’a toujours portée la tradition philosophique en Occident. L’existence comme expérience individuelle de la personne humaine dans sa profondeur intime. Tous les thèmes qu’il a pris à bras le corps durant sa longue carrière sont traités avec cette double exigence : l’histoire, le juste, le politique, la liberté, la mémoire, le mal ou le religieux. Il n’est pas un philosophe à système mais il pense la capacité humaine à agir : l’homme est capable et comptable de ses actes.

En 1969 l’université de Nanterre restait un lieu de confrontation idéologique. Les étudiants d’extrême gauche maintenaient une atmosphère de contestation, d’invectives et de violence. Paul Ricœur l’explique : « 1969 a vu une sorte de rejet du savoir (…). Ce rejet identifiait indistinctement le savoir au pouvoir, et le pouvoir était réduit à la violence ». A cette époque Paul Ricœur est un philosophe renommé dans le milieu universitaire mais il n’a pas encore la notoriété internationale qu’il aura trente ans plus tard. Il est marqué à gauche, il a côtoyé le parti communiste, il avait défendu les étudiants de Nanterre lors du conseil de discipline du 6 mai 68, il a la réputation d’être un homme de dialogue mais aussi il a déjà pensé des réformes en pédagogie qu’il a observées aux Etats Unis et expérimentées quand il était à l’université de Strasbourg. Son article de 68 dans la revue Esprit proposait une grande vision de la réforme des universités. Il fut élu par le conseil de gestion de l’université de Nanterre avec les voix de la majorité des représentants des étudiants et des assistants mais contre celles de la majorité des professeurs. La contestation étudiante n’avait pas débouché sur un nouveau projet politique, il ne restait selon lui que « le sabotage de l’institution ». Il raconte qu’un jour il fut convoqué à une assemblée générale étudiante dans le grand amphi : « Qu’est-ce que vous avez de plus que nous ? » m’a ton demandé ; j’ai répondu : « j’ai lu plus de livres que vous ». Des témoins disent que ce jour-là on lui mit une poubelle sur la tête. « Un brave type mais politiquement débile » dira la ligue communiste. « Un pote à nous, malheureusement récupéré par les révisos » ajoutera la gauche prolétarienne. Les violences physiques entre étudiants communistes, d’extrême droite ou gauchistes étaient fréquentes et hors de contrôle de l’administration.  Après moins d’une année à la tête de l’université, il jettera l’éponge à l’occasion d’un évènement dramatique. Le 20 février 1970 un permanent CGT reste dans le coma après une nouvelle échauffourée très violente. Un nouveau palier de violence est atteint. En réaction le conseil de gestion de l’université, voulant poser un acte politique fort, déclare qu’il renonce au maintien de l’ordre sur le campus tout en gardant la responsabilité souveraine sur les bâtiments. Le Doyen est convoqué en fin de journée par Olivier Guichard, ministre de tutelle, qui exige que l’ordre revienne. La nuit le secrétaire général du ministère lui téléphone pour l’informer que le ministre de l’intérieur, le très droitier Raymond Marcellin, avait décidé d’investir le campus le lendemain. Au petit matin Paul Ricœur refuse l’accès des locaux aux CRS qui restent à l’extérieur des bâtiments où ils se font bombarder de matériaux, de tables, de machines à écrire. Le surlendemain des étudiants d’extrême droite viendront d’Assas pour provoquer les étudiants barricadés à l’intérieur des locaux. L’université sera vandalisée pendant plusieurs jours. Il y eut 187 blessés. On reprocha à Paul Ricœur d’avoir appelé la police, or la décision du conseil de renoncer au maintien de l’ordre sur le campus se voulait être un signe politique de compromis mais elle était illégale et elle fut le prétexte aux forces de l’ordre à intervenir selon un plan d’investissement des lieux déjà prêt. Le 9 mars Paul Ricœur démissionne. Il restera meurtri de cet échec dont il dira : « j’ai mieux pris conscience de la quadrature du cercle propre au politique : le rêve impossible de combiner le hiérarchique et le convivial : tel est, pour moi le labyrinthe du politique »

 Une nouvelle brèche

Pour Paul Ricoeur, cet échec est celui de l’impossibilité de « concilier l’autogestion et la structure hiérarchique inhérente à toute institution ». Il n’arrête pas sa réflexion à une impossibilité de l’auto gestion, il puise dans cette expérience une pensée sur la question démocratique : la combinaison de l’horizontalité du vécu partagé des citoyens et de la verticalité de la décision souveraine d’une autorité légitime. « (…) ce que je rationalise comme étant la difficulté d’articuler une relation asymétrique et une relation de réciprocité ». L’extension de la culture d’entreprise aux services publics au nom de l’efficacité, ce qui veut dire in fine au nom de la rentabilité financière, montre que cette difficulté n’en n’est plus une pour nos élites mondialisées. De même pour le recours aux ordonnances ou la marginalisation des corps intermédiaires. Un peu comme l’a fait le régime gaulliste en 69, notre président actuel instrumentalise la pensée de Paul Ricoeur en voyant dans cette difficulté la prééminence de la verticalité dans la décision politique et dans l’horizontalité la nécessité d’une communication maîtrisée. Paul Ricoeur y discernait plutôt l’obligation de refondation permanente du contrat social. Nous en sommes loin.

 Dans le dernier numéro de la revue Socio[4], Michel Wievorka interroge Daniel Cohn-Bendit et Alain Geismar. Il introduit cette discussion par une mise en perspective éclairante. Imaginons, propose-t-il, en mai 68 une interview de militaires en retraite, jeunes officiers d’état-major de Foch en 1918, sur l’influence de l’armistice dans les évènements qui se déroulaient à la Sorbonne. Cela n’aurait eu aucun sens. En 1968, la première guerre mondiale était une époque révolue qui appartenait à la grande histoire. Le crash de Wall Street, le Front Populaire, la défaite de 40, l’Etat français, la libération, Auschwitz, Hiroshima, l’Indochine, la guerre d’Algérie étaient passés par là. Un peu comme si le président De Gaulle en avait appelé à l’esprit de Verdun pour le retour à l’ordre dans les universités. Aujourd’hui, malgré les bouleversements de la société française et les formidables développements technologiques depuis mai 68 dans les domaines de la communication, de la diffusion des savoirs ou de l’information, l’esprit du joli mois est toujours questionné pour analyser l’actualité. Il appartient encore à notre mémoire partagée. Les grèves des cheminots et dans la fonction publique vont elles s’agréger avec la contestation étudiante sur la réforme de l’entrée à l’université ? Annoncent-elles une crise sociale qui débouchera sur une crise politique ? Non, bien évidemment, ça n’a rien à voir, répondent en chœur les « experts en société ». Ils diront le contraire dans quelques mois si une crise survient. On leur conseille de bien lire Paul Ricœur qui estimait que le présent maintien ouvert le sens du passé en ouvrant celui du futur. En l’occurrence les blocages contemporains ne sont plus ceux d’une société qui cherchait une brèche[5] de liberté pour entrer dans la modernité mais ceux de l’impasse écologique, de l’accélération des inégalités, de la régression des droits, des craquements du modèle laïque et de la dérive sécuritaire. Une post modernité qui annonce une fermeture démocratique. Soyons en sûr, une nouvelle brèche se prépare, on la voit à l’œuvre à Notre Dame des landes, dans les Nuits Debout, dans les forums sociaux mondiaux, dans les mouvements des indignés. Nos identités narratives, dirait Paul Ricœur, ne s’échoueront pas sur l’absence d’alternative de la fin de l’histoire.

Daniel Cohn Bendit a versé sa larme quand notre Jupiter vertical a été élu. Dans son entretien avec Wievorka et Geismar il dit :  "J’ai décidé que je ne dirai rien pour les 50 ans de 68 (…) J’ai fait les 2 ans, les 10 ans, les 15 ans, les 20 ans, les 25 ans, les 30 ans, les 35 ans, les 40 ans, les 45 ans, je n’ai plus rien à dire ! ». Dont acte. A ses yeux, Ricœur était peut-être fini, mais il ne semble toujours pas en avoir commencé la lecture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Paul Ricoeur, Réforme et révolution à l’Université, Revue Esprit 1968

[2] Paul Ricoeur, Faire l’Université, Revue Esprit 1964

[3] Paul Ricoeur, La critique et la conviction. Calmann-Lévy, 1995 Collection Pluriel, Arthème Fayard 2013

[4] Revue Socio. 13 mars 2018. Interview avec Alain Geismar et Michel Wievorka

[5] Pour comprendre mai 68 lire : Edgar Morin, Claude Lefort, Cornélius Castoriadis.  La Brèche, Arthème Fayard 1968. Réédition 2008.

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