Enthoven à la convention de la droite, qu’allait-il faire dans cette galère ?

Invité par la jeune Turque de l'extrême droite française à la Convention de la droite le 26 septembre dernier, à défaut de déconstruire le discours du grand remplacement, sans le savoir Raphaël Enthoven a surtout déconstruit le sien, celui du libéralisme.

Marion Maréchal Lepen creuse son sillon en marge du parti de sa tante, elle a du temps. A partir d’une lecture sommaire de Gramsci, elle pense que la conquête du pouvoir passe par la domination des idées dans l’espace public, par la bataille culturelle. Elle a créé son institut privé des sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP) à Lyon en 2018 et le 26 septembre dernier elle a organisé à Paris une Convention de la droite pour débattre autour du « progressisme » et promouvoir sa vision politique autour des trois piliers de son idéologie réactionnaire : l’identité française à protéger contre le grand remplacement, le libéralisme économique et le conservatisme sociétal. Pour lancer la journée elle a invité qui l’on sait, qui a déversé son flot de racisme relayé sans filtre sur une chaîne d’info en continu qu’il faut remercier finalement : la laideur du discours est apparu sans fard. Derrière le plumitif haineux, le maire de Bézier a pris la parole en mode dépressif et ensuite, en contrepoint, pour porter la contradiction, le philosophe médiatique Raphaël Enthoven est venu leur expliquer la chimère de leur combat politique. Cette dernière intervention a-t-elle été utile ?

En regardant des extraits de sa prestation et en lisant son discours, on se demande ce qu’il est allé faire dans cette galère. On connait l’effet comique de cette formule des Fourberies de Scapin, que Géronte répète six fois quand il apprend par son valais l’enlèvement de Léandre, son fils, sur une galère turque. Le public de l’époque savait que Molière se moquait de Saint Vincent de Paul, confesseur de cour sous Louis XIII, fondateur de la congrégation des filles de la charité pendant qu’il était aumônier des galères royales et qui avait menti sur sa biographie, notamment son enlèvement par les Barbaresques. Dans la salle du XVe arrondissement, le 26 septembre, Il fut encore question de barbaresques et Einthoven y fut à la fois et tour à tour Scapin, Léandre, Géronte et Saint Vincent de Paul. Devait-il y aller ? Comme les deux premiers, Enthoven est monté dans la galère, invité par la jeune Turque de l’extrême droite française. Beaucoup le lui ont reproché avant et l’ont félicité après. Franchement il a du bien s’amuser, il a balancé quelques belles prunes à une assemblée ultra réactionnaire composée de vieux nostalgiques de Pétain, de l’OAS et de jeunes militants d’une France fille aînée de l’Église et il leur a joué un bon tour : « la nostalgie ne fait pas un projet. Le retour en arrière ne fait pas un avenir. La restauration n’est pas un plat de résistance ».Quant il évoque la torture en Algérie, il se fait injurier : « retourne en Algérie ! ».Fils et petit-fils de Pieds Noirs qui n’est jamais allé dans ce pays, admirateur de Camus l’Algérois, il a dû prendre cette invective pour un compliment. Depuis son pupitre, il devait entendre les aigreurs d’estomac d’une bonne partie du public.

Mais comme Géronte il est tombé dans un piège, celui qu’il s’est lui-même tendu. Il était venu, comme il l’annonce dès le début, pour déconstruire le discours de l’extrême droite : « D’ailleurs, je ne suis là ni pour cautionner votre démarche ni pour vous convaincre, encore moins pour vous faire la morale, mais, plus modestement, pour vous déconstruire. »De fait, il déconstruit surtout le sien, celui du libéralisme qui ne voit pas que la question sociale, celle des inégalités qui rongent nos sociétés sont depuis toujours la caisse de résonnance de ces idées nauséeuses. Sur cette question, il n’a pas un mot, Il est l’allié objectif du journaleux pétainiste qui lui aussi évacue d’un revers de la main la question de la pauvreté. Ce jour-là, il s’est trompé de cible : ces maigres bataillons ultra réac se moquent éperdument de ce que vient leur dire l’ex gendre de BHL, sorti de la rue d’Ulm. Enthoven aurait été mieux inspiré de déconstruire, avec la même verve, le discours de ses amis de la macronie et des économistes libéraux qui piétinent tous les jours notre pacte républicain fondé sur les principes du Conseil National de la Résistance : la démocratie, la solidarité intergénérationnelle, les services publics, le sens de l’Etat et la redistribution des richesses. Mais il ne pourra jamais déconstruire leurs discours : c’est le sien.

Comme saint Vincent de Paul, l’ex époux de Carla Bruni fréquente les grands. En libéral intégral, il voit une liberté dans la satisfaction de tout désir « La défense de la vie (…) dans un univers (…) de GPA possible, ne sert qu’à consoler les gens qui ont le sentiment de s’y noyer (…) ce que vous êtes en train de construire n’est pas un paquebot. C’est le radeau de la méduse ! Ou l’arche de Noé (…) c’est un bateau sans moteur. » Le sien c’est le yacht de Bolloré, la galère du roi, d’où l’on pourra louer par téléphone satellitaire l’utérus d’une femme pauvre pour satisfaire le désir d’enfant d’un riche.

 

 

 

[1]Lire Golias hebdo n°536 du 12 au 18 juillet 2018

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