Le rapport Stora : un rapport pour quoi ?

Paul Ricoeur craignait l’infiltration théologique dans la question du pardon, elle coule à grosses gouttes dans le rapport de Benjamin Stora, elles viennent de l’étage du bureau doré de l’Élysée.

Déminages

En juillet 2022 on commémorera le soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Il ne fait aucun doute que l'agenda de la remise du rapport Stora  tient compte de cet agenda mémoriel  pour de bonnes et probablement quelques mauvaises raisons. Cet agenda est en lien avec un autre agenda politique, bien connu. Rien à redire pourtant : les questions de mémoires collectives relèvent d’abord du champ politique. Il y a aussi quatrième agenda, éditorial celui-là. En décembre dernier, la collection Bouquins[1]a repris dans un volume unique quelques-uns des principaux travaux de Benjamin Stora, un peu comme si ce dernier voulait déminer le champ de critiques qui lui seraient faites sur le statut de son travail, à cheval entre l’histoire et le politique. Dans la préface de cette « Mémoire algérienne », Benjamin Stora s’explique sur le lien entre sa propre histoire et ses travaux scientifiques. Juif d’Algérie, déraciné en France, militant engagé à l’extrême gauche dans les années 60, pionnier des études universitaires françaises sur l’Algérie où il est reconnu par la qualité de ses recherches, il parle aujourd’hui à l’oreille des présidents de la République. On peut lire dans cette belle préface, au détour de phrases parfois identiques, les deux premières parties de son rapport : l’impossible oubli de la mémoire algérienne des deux côtés de la Méditerranée et une remémoration des relations d’Etat à Etat entre les deux pays depuis l’indépendance. Une remémoration au sens théologique du mot, comme pour en achever les souffrances. Dans la troisième partie de son rapport, il recense les défis à relever et conclut pour un traité « mémoire et vérité » qui doit ouvrir selon lui la longue voie minée vers la réconciliation. Quelle que soit la manière dont prospérera le rapport et quelles qu’en soient les limites, la retenue politique ou les ambiguïtés, d’ores et déjà, par le champ des questions qu’il permet d’ouvrir dans l’espace public et par l’ampleur des réactions qu’il suscite, ce texte est une opération utile de déminage mémoriel. Un déminage qui fait bouger les lignes du débat de chaque côté de la méditerranée mais qui ne permet d’avancer ni vers la reconnaissance de la colonisation comme crime contre l’humanité, ni vers la qualification juridique en crimes de guerre des violences commises par les combattants engagés dans chaque camp entre 1954 et 1961, seules manières d’aboutir à une normalisation des relations entre nos deux peuples. Prenons ce rapport comme une première balise qui clignote dans la direction à prendre. Vu les ténèbres mémorielles entre les deux pays, ce n’est pas si mal. La France n’a livré qu’en 2007 le plan des trois millions de mines restantes sur les onze millions posées pendant la guerre à la frontière marocaine pour empêcher la fuite des combattants du FLN. Selon Alger, depuis l’indépendance, elles ont fait quarante mille victimes tuées ou blessées[2].  

L’inutile réconciliation officielle

Benjamin Stora a remis son rapport au Président de la République le 20 janvier. Neuf épigrammes ouvrent les trois parties du texte et la conclusion. Une formule de Paul Ricoeur, il fallait s’y attendre, celles d’acteurs politiques, mais aussi celles de cinq écrivains : l’incontournable Albert Camus, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Marie Cardinale et Leïla Sebbar. Six si on ajoute une citation du fils de Jules Roy. En mettant ainsi l’accent à la suite de Ricoeur sur l’apport essentiel de la littérature dans tout travail à la fois de mémoire et d’historiographie, en citant des écrivains libres, produits de la terre algérienne, attachés à la liberté, sentinelles d’un idéal mais dans une volonté d’être libres concrètement, Benjamin Stora revendique ainsi sa double liberté, celle de l’historien, chercheur de la vérité de l’histoire mais aussi celle du citoyen engagé dans l’histoire politique de son pays. Mouloud Feraoun, assassiné le 15 mars 1962 par l’OAS, avait dit un jour de Camus qu’il avait mal à l’Algérie comme il avait mal au poumon. Chez Stora, c’est le cœur.

L’écrivain Mohamed Dib, ami de Camus et de Kateb Yacine, fait dire à l’un de ses personnages : « où allons-nous ? » Son compagnon de route lui répond : « L’essentiel est que nous y allions ensemble[3]. » C’est ce que propose Benjamin Stora avec son rapport, mais il semble avoir pris ses désirs pour une réalité. Un indice dans la citation tronquée de Kateb Yacine avertit le lecteur vétilleux. Stora cite : « Ce sont des âmes d'ancêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé́ à notre juvénile attente, à notre patience d'orphelins ligotés à leur ombre de plus en plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner, – l'ombre des pères, des juges, des guides que nous suivons à la trace, en dépit de notre chemin. » Le texte original n’est pas ponctué par un point à la fin de l’extrait, mais par une virgule. La suite coupée : «, sans jamais savoir où ils sont, et s’ils ne vont pas brusquement déplacer la lumière, nous prendre par les flancs, ressusciter sans sortir de la terre ni revêtir leurs silhouettes oubliées, ressusciter rien qu’en soufflant sur les cendres chaudes, les vents de sable qui nous imposeront la marche et la soif, jusqu’à l’hécatombe où gît leur vieil échec, chargé de gloire, celui qu’il faudra prendre à notre compte… ».La signification de la citation se déplace etil n’est pas certains que les deux cent cinquante milles pères, mères, frères et sœurs algériens morts pendant la guerre, les cent vingt-cinq mille combattants algériens tués, les milliers de disparus, les centaines de victimes européennes et algériennes des attentats de l’OAS, les vingt et un mille « volontaires » des corvées de bois, les cinquante mille Harkis assassinés, les vingt-cinq mille appelés du contingent mal préparés, morts au combat, le million de Pieds noirs rapatriés, sans compter les milliers de victimes des colonnes infernales du général Bugeaud lors de la conquête algérienne au XIXe siècle, n’aient pas envie de souffler des tempêtes de sable jusqu’à nous égarer sur le chemin de la réconciliation tant que nous n’aurons pas pris en compte leur sacrifice.

C’est que le rapport souffre d’une mauvaise lecture des travaux de Paul Ricoeur. Elle vient de la lettre de mission du Président Macron qui écrit : « Je souhaite aussi m’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algériens ».Paul Ricoeur n’évoque la réconciliation qu’une seule fois dans son livre sur la mémoire, l’histoire et l’oubli[4], pour lequel l’étudiant en philosophie Emmanuel Macron a été assistant éditorial. Elle est une des finalités possibles du pardon au même titre que les notions de rachat, de salut ou de rédemption[5]. Paul Ricoeur explique que le pardon est difficile à dire, à demander ou à accorder mais qu’il n’est pas impossible. En revanche, il estime que le pardon donné ou celui demandé, relève uniquement de l’individu dans son for intérieur et dans sa capacité à pardonner le mal qu’il a subi ou à demander pardon pour le mal qu’il a commis. Le pardon collectif ou institutionnel est impossible. L’homme a la capacité de faire le mal et la capacité de pardonner. Il est capable. Une institution ne peut traduire cette capacité existentielle propre à chaque citoyen dans un mandat collectif.L’institution applique le droit, rend la justice et répare mais ne demande pas pardon et a fortiori ne force pas à la réconciliation. Paul Ricoeur craignait l’infiltration théologique dans la question du pardon, elle coule à grosses gouttes dans le rapport de Benjamin Stora, elles viennent de l’étage du bureau doré de l’Élysée. Ce dernier a raison de ne pas proposer des excuses officielles de la France que le régime répressif algérien souhaite pour alimenter sa propagande mémorielle, mais il le fait à l’aide d’un argument mal ficelé à propos des excuses japonaises sur la Corée qui n’ont pas empêché le retour d’un nationalisme japonais virulent. Le seul et vrai sujet quand il s’agit de l’Etat, c’est celui du droit basé sur des preuves.

Connaissance des faits, reconnaissance légale

Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans le meurtre de Maurice Audin. Ce sera un des rares marqueurs positifs de son quinquennat. En février 2017 pendant sa campagne électorale, depuis Alger, il avait estimé que la colonisation avait été un crime contre l’humanité. Benjamin Stora lui donna alors raison, les autorités algériennes instrumentalisèrent le propos, les associations de rapatriés furent meurtries et les nostalgiques de l’OAS se déchaînèrent. Il ne prenait pas un gros risque politique, cet électorat mémoriel de l’Algérie française n’allait pas voter pour lui. Aujourd’hui la donne semble différente, c’est de ce côté-là qu’il cherche la clé de sa pole position au premier tour en 2022. Dans la seconde partie de son rapport Benjamin Stora rappelle cette prise de position du futur président de la République à la fin de la litanie des présidents de la République. Il raconte comment sous chacun d’entre eux le couvercle de la mémoire s’est peu à peu ouvert sur cette guerre que trois lois d’amnistie de 1962 voulaient faire oublier. De Gaulle et ses deux premier successeurs ont avancé sur la question des indemnisations des victimes françaises et normalisé les relations économiques et commerciales franco-algériennes. Avec son lourd passé Algérien François Mitterrand avancera peu sur la question mémorielle. Les pouvoirs spéciaux donnés à l’armée et les 45 guillotinés pendant son passage place Beauvau en 1956-1957 dans le gouvernement de Guy Mollet étaient peu connus à l’époque. Pour la première fois de son double septennat, il dut utiliser l’article 49-3 de la constitution pour faire passer la loi d’amnistie des généraux putschistes de 1961. C’est à cette époque que la mémoire algérienne passa aux enfants, nés français, des travailleurs immigrés. C’est sous Jacques Chirac, ancien officier en Algérie, que les mémoires s’accélèrent : la formule « guerre d’Algérie »est reconnue par l’Assemblée Nationale, les mémoires se délient, les actes mémoriels se multiplient, les fictions et les témoignages de chaque camp sont publiés, dont celui, terrible, du Général Aussaresses. Le général Massu et le premier ministre Lionel Jospin apportent leur appui à une tribune lancée dans l’Humanité par des intellectuels pour que la France condamne la torture commise en son nom. A la tribune de l’Assemblée Populaire Nationale à Alger Jacques Chirac déclare : « Ce passé, encore douloureux, nous ne devons ni l’oublier ni le renier ». Nicolas Sarkozy et François Hollande continueront dans la direction indiquée par Jacques Chirac. Cette dynamique permit la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin. Elle ne doit pas s’arrêter là alors qu’aujourd’hui dans l’opinion publique la question n’est plus celle de la compréhension et de la mémoire de ce passé douloureux, mais celle « d’avoir eu raison dans le passé » ; mémoires et contre mémoires, analyses et interprétations, vérités et contre-vérités s’entrechoquent. Il n’est pas sûr que le rapport Stora pacifie cette guerre mémorielle.

Benjamin Stora parle une seule fois de crime contre l’humanité dans son rapport quand il cite le candidat Macron à Alger[6]. Jamais il n’utilise la qualification de crimes de guerre. Il semble utiliser un dictionnaire des synonymes pour qualifier les exactions, les meurtres, les exécutions extra judiciaires, la sauvagerie des criminels, mais sans jamais aller à l’expression de crimes de guerre. Il ne franchit pas le Rubicon alors qu’il avait approuvé la position du candidat Macron et qu’il contribue depuis 1974 et ses premiers travaux sur la guerre d’Algérie à la vérité des faits documentés par les preuves écrites trouvées dans les archives. L’article 211-1 du code pénal, issu de l’article 6 de la charte de Londres adoptée après le procès de Nuremberg dispose que le crime contre l’humanité consiste en : « la déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d’exécutions sommaires, d’enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d’actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile ». Quant à l’article 461-1 sur les crimes de guerre, issu des quatre conventions de Genève, il précise : « ils violent les lois et coutumes de la guerre, ou les conventions internationales applicables aux conflits armés ; ils touchent les personnes ou les biens ». Sans équivoque, la réalité documentée donne la réponse sur la nature des actes posés en Algérie par les belligérants.  C’est vrai que le rapport n’avait pas à établir les qualifications juridiques des violences commises en Algérie, ce n’était pas dans la lettre de mission, mais Benjamin Stora aurait pu ne pas être muet sur cette question et montrer la voie à suivre.

A la fin de son rapport, Benjamin Stora fait des préconisations pour aller vers la réconciliation. Elles sont toutes intelligentes. Certaines sont de l’ordre du symbolique, d’autres du domaine de la connaissance grand public partagée. Il ouvre cette mémoire franco-algérienne à l’immigration. Ce les recommandations sur l’ouverture complète des archives qui ont le plus de portée. Elles doivent être un bien commun ouvert aux chercheurs des deux côtés de la Méditerranée. C’est le travail des historiens qui a permis la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Ce sont les recherches de Pierre Vidal Naquet qui ont abouti à la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin. Ce sera la mise à disposition sans entrave bureaucratique des kilomètres linéaires d’archives encore à exploiter qui amènera nécessairement à la reconnaissance de la colonisation comme crime contre l’humanité et à la qualification en crimes de guerre des épisodes les plus inhumains du conflit. Le régime politique algérien qui vit sur la rente mémorielle exultera une dernière fois mais ensuite il n’aura plus le carburant politique nécessaire pour justifier sa mainmise sur une mémoire officielle d’Etat qui lui permet d’étouffer le débat démocratique. Les relations entre les deux pays se normaliseront, les Algériens feront aussi leur travail de vérité et de mémoire sur ce qui fut leur guerre civile interne et alors seulement le difficile travail de pardon qui a déjà commencé, comme le montre Benjamin Stora, pourra mûrir et aboutir dans l’intimité des cœurs.

 

[1]Benjamin Stora. Une mémoire Algérienne.  Bouquins, Robert Laffont. 2020

[2]Rapport Nora consultable en ligne :  https://www.vie-publique.fr/rapport/278186-rapport-stora-memoire-sur-la-colonisation-et-la-guerre-dalgerie   Page 52

[3]Mohamed Dib. Le maître de chasse. Éditions du Seuil. 1973

[4]Paul Ricoeur. La mémoire, l’histoire, l’oubli.Seuil, collection Essais. 2000. 

[5]Ricœur op. cit.  p.607

[6]Rapport Stora, page 58

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