Napoléon 1er ou l’intersectionnalité mémorielle

Napoléon 1er coche toutes les cases du bon candidat pour animer les talk-show binaires des télévisions d’information en continu, du miel pour nos chroniqueurs réactionnaires.

Comme les hirondelles au printemps, tous les ans, trois journées commémoratives successives reviennent animer pendant une semaine le ciel de l’espace public en France. Cette année encore, ces « trois glorieuses » commémoratives sont venues mettre un peu d’huile sur le feu de nos débats mémoriels qui s’embrasent si vite sur les réseaux sociaux. L’actualité sociale et sportive viendra les éteindre aussi vite qu’ils se sont répandus dans la prairie sèche des mémoires inflammables de beaucoup de Français en ces temps de régression sociale, de recul des libertés et de confinement culturel.

Le 8 mai nous commémorons l’armistice de 1945 et la victoire des alliés sur le nazisme mais ce sont aussi, le même jour, les massacres de Sétif qui annoncent la guerre d’Algérie. Le 9 mai c’est le jour de l’Europe, le discours de Schuman en 1950 qui propose de construire l’Europe sur la base des intérêts économiques partagés des pays. Un projet européen d’inspiration libérale économique qui craque aujourd’hui de toute part. Depuis 2006, le 10 mai c’est la journée nationale des mémoires de l’esclavage que la loi Taubira, adoptée en dernière lecture au Sénat le 10 mai 2001, avait reconnu comme crime contre l’humanité. La concomitance de ces trois dates commémoratives officielles relance chaque année la grande controverse du moment : l’esclavage comme prélude à la colonisation européenne, la clef de lecture des inégalités culturelles et sociales contemporaines. Cette année, le 5 mai, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, Napoléon Bonaparte s’est invité dans l’œil du cyclone qui revient à cette période de muguet et des cerisiers en fleurs. De force 12 sur l’échelle mémorielle de Beaufort l’année dernière, la tempête avait déboulonné et endommagé quelques statues. Cette année encore avis de grand vent : le souvenir du consul, puis empereur, qui renversa la République, rétablit l’esclavage et mit l’Europe à feu et à sang pour nourrir son rêve d’une restauration impériale carolingienne, promet une météorologie mémorielle à haut risque. Il concentre sur son personnage historique les convections atmosphériques de la bipolarité de nos débats commémoratifs. Une sorte d’intersectionnalité mémorielle, pour reprendre le vocabulaire moderne nommant les dominations croisées sur les minorités communautaires et sociales. Si l’on ajoute à ce bilan un code civil qui entérinera l’infériorité juridique de la femme pendant 150 ans, Napoléon 1ercoche toutes les cases du bon candidat pour animer les talk-show binaires des télévisions d’information en continu, du miel pour nos chroniqueurs réactionnaires qui y trouveront une source inépuisable de provocations nécessaires pour leur audience et la rentabilité commerciale de leur chaîne. Le p’tit Jésus en culotte de velours disait-on du Roi de Rome dans la vieille France catholique.

Contrairement à ses prédécesseurs plutôt discrets sur les bicentenaires des évènements qui jalonnèrent la vie de Napoléon Bonaparte, c’est la mort à Sainte Hélène du grand homme qu’Emmanuel Macron a choisi de commémorer. Elle tombe en plein dans ce calendrier mémoriel intense où, depuis une vingtaine d’années, le jugement moral sur le passé a pris le pas sur l’objectivation sereine de l’histoire. Il fallait s’y attendre, le président a prononcé un discours donnant toute sa mesure de la maîtrise du en même temps : « individualiste rassembleur, despote éclairé, la modestie provocante, l’âme du monde et le démon de l’Europe », se prenant parfois pour Victor Hugo : « de l’Empire nous avons renoncé au pire et de l’empereur nous avons embelli le meilleur ». Deux alexandrins bancales à la césure boiteuse, comme la démarche de l’habile Talleyrand, mais la formule résume bien le propos présidentiel : un bilan globalement positif de la geste napoléonienne. Souvent grandiloquent « la vie de Napoléon est d’abord une ode à la volonté politique », on lit en creux dans le discours du président son propre portrait qu’il aimerait laisser à la fin de son mandat : un homme libre, sûr de son destin, un tacticien, le « premier romantique »,un homme qui défie les habitudes et les conventions. Finalement cette rhétorique convenue met mal à l’aise. Si Emmanuel Macron rappelle avec raison ce que la construction historique de la France doit au régime impérial et s’il critique à juste titre l’anachronisme de ceux qui veulent juger le passé avec les catégories du présent, comment nommer cette propension qu’il a, depuis ses ambitions présidentielles affichées et le début de son quinquennat, à éclairer son action politique à la lumière d’une l’histoire thuriféraire de notre pays qu’il aura lue dans un manuel scolaire de la IIIe République ? De la cuistrerie ? Au passage il nous embarque dans ses hallucinations en faisant de Napoléon « cette part de nous-mêmes » et de la République « une nouvelle transcendance ». Napoléon est une part de l’histoire de mon pays mais il n’est pas une part de moi-même. La République est un projet émancipateur et démocratique toujours à bâtir mais elle n’est pas une religion civile. 

Habilement, ce discours a été prononcé devant un parterre de lycéens sous la coupole de l’Institut de France, une institution révolutionnaire créée en 1795 par les Thermidoriens qui renversèrent Robespierre, le premier protecteur du jeune général jacobin. Entre son retour d’Italie et juste avant d’être éloigné pour l’Égypte par son second protecteur, le Directeur Barras, Bonaparte intégra cette institution en décembre 1797 à la section des arts mécaniques. Il faut croire que ce sont ses compétences d’artilleur qu’il avait démontrées en octobre1795 et qui laissèrent 300 morts sur le pavé parisien, qui le firent entrer à l’académie des sciences. Substituer les boulets par de la mitraille, quel bon rendement mécanique sur la piétaille ! Un autre alexandrin vintage hugolien que l’on aurait pu conseiller au Président en mal de versification guerrière. On s’imagine le général pressé, après avoir rendu ses hommages à la belle Joséphine de Beauharnais, écrire nerveusement son discours de réception à l’Institut sur un coin de table « Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l’on fait sur l’ignorance ». Une formule belle comme l’antiqueaurait dit un autre membre de l’Institut, le peintre David, devant un portrait de Napoléon Bonaparte et que le Président de la République a cité pour asseoir son propos. Tout ce néo-clacissisme politique pour ce qui ne devait être qu’une commémoration (étymologiquement se souvenir ensemble) semble un décor en carton peint de théâtre de patronage pour ce qui est en définitive une célébration de l’empereur par un président qui cherche un nouvelle légitimité auprès de ceux qui, comme lui, voient en Napoléon l’homme qui « sut rétablir l’ordre » après la Révolution. A moins d’une année des élections présidentielles le voilà revenu sur une des figures traditionnelles de la droite française, de l’ancien monde politique, le bonapartisme dans une version pompière.

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