La canicule, le ministre et la femme de l'apocalypse

En juillet, Greta Thunberg interpellait nos politiques sur la surchauffe de notre marmite planétaire pendant que François de Rugy démissionnait à cause de ses casseroles.

En juillet, deux personnages emblématiques de l’impasse écologique contemporaine ont dominé la scène médiatique française en pleine torpeur caniculaire : la jeune militante suédoise et le ministre de l’écologie. La première interpellait nos politiques sur la surchauffe de notre marmite planétaire pendant que le second démissionnait à cause de ses casseroles. Sans surprise, ceux qui voient en Greta Thunberg une Khmère verte, une illuminée apocalyptique, sont les mêmes qui voient en François de Rugy une victime propitiatoire du journalisme d’investigation, un bouc émissaire de la bien pensance d’une gauche moralisatrice et inquisitoriale. Autour du journal Valeurs Actuelles, de plusieurs députés LR ou LREM, et de quelques chroniqueurs ou penseurs médiatiques, une grande contre-offensive idéologique se dessine sous nos yeux. La virulence des attaques et leur absence d’analyse sur la vérité des faits dont ces deux personnes sont les symboles : l’urgence climatique, l’aveuglement du pouvoir sur la vérité climatique et la perte du sens de l’Etat par un ministre, montrent une sorte d’affolement de cette mouvance réactionnaire au spectre large. Cela présage de l’âpreté des combats politiques qu’il faudra mener pour répondre au défi existentiel de l’humanité, en espérant que les armes démocratiques et institutionnelles le permettront encore.  

 Le discours de cette réaction est simple : Greta Thunberg est une déséquilibrée mentale manipulée par sa famille et des lobbies de la décroissance. Elle relaie des thèses de colapsologues radicaux, ses grèves mondiales de l’école et son voyage aux États-Unis en voilier hyper technologique sont la preuve de son immaturité politique. Le Pape, le Dalaï-Lama, la reine d’Angleterre, les personnalités politiques qui soutiennent son combat mobilisateur d’une partie de la jeunesse mondiale, sont au mieux des naïfs. Quant à François de Rugy, le tenant d’une écologie responsable qui croit aux vertus régulatrices du marché et à la technologie pour corriger les effets du réchauffement planétaire, il a été pour ces raisons la cible d’un sniper trotskiste qui s’est servi de petites erreurs d’appréciation sur la gestion des deniers publics, pour accrocher un nouveau trophée de ministre au-dessus de son bureau de rédaction. La canicule en Europe, les diners somptuaires privés d’un élu sur l’argent public, les incendies de forêt en Alaska et en Sibérie, les cotisations politiques du même élu payées par le contribuable, le dégazage accéléré des permafrosts septentrionaux, l’utilisation de véhicules de fonction pour convenance personnelle, les ouragans de plus en plus violents dans le golfe du Mexique ou sur les côtes africaines et asiatiques des océans Pacifique et Indien, l’obtention d’un logement à vocation sociale, tous ces faits documentés sont des manipulations médiatiques, de la haine de classe, voire des fake-news.

 La base idéologique de cette réaction est plus complexe à cerner. A un premier niveau, contre Greta Thunberg, on trouve un fond de sauce traditionnel en France où l’ironie tient lieu d’esprit critique et le cynisme de lucidité. Pour défendre François de Rugy, les ingrédients sont plus élaborés : le nouveau monde de Macron, celui de l’expertise, du pragmatisme et de l’efficacité, est au-delà du contrôle citoyen et de la morale. Ces deux recettes se mixent dans un brouet indigeste et nourrissent les certitudes de quelques chroniqueurs de cour et de petits marquis de la macronie qui ont des remontées acides en voyant la tresse rousse d’une écolière qui leur donne la leçon et la moustache noire d’un journaliste qui leur tend un miroir. Ces aigreurs d’estomac de quelques éditorialistes seraient sans importance si ces derniers ne servaient pas la soupe à ceux qui ne veulent pas voir la question écologique remettre en cause l’absence d’alternative au modèle économique contemporain basé sur l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles et le démantèlement des droits économiques et sociaux. Ceux-là même qui mangent à la table des promoteurs d’une vision prédatrice de l’économie et des hommes : des États-Unis à la Russie et de la Chine au Brésil.

 Les atteintes aux libertés individuelles déjà actées et prochaines, les violences policières disproportionnées dans notre pays, préfigurent la répression à venir contre ceux, de plus en plus nombreux, qui refuseront cet ordre du monde. Alors que la situation demande une gouvernance démocratique mondiale sur ces questions qui dépassent la géographie politique traditionnelle, ainsi qu’une remise en question de nos modes de consommation, on voit émerger dans le monde des régimes autoritaires, fascistoïdes pour certains, qui élèvent des murailles physiques du Mexique aux rives de la Méditerranée ou au cœur de leurs villes et qui montent des remparts sociétaux pour se protéger des pauvres et des victimes des désordres mondiaux. A l’abri de leurs murs ils envisagent un monde tacheté comme la peau du léopard en voie de disparition : des espaces protégés, climatisés, à la démocratie limitée mais au niveau de vie élevé, entourés de territoires soumis à l’exploitation et à la tyrannie. Les noyés de la Méditerranée et de la Loire flottent dans les douves de nos nouvelles forteresses.

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