L'hubris historiciste du Président

En alternant pendant une semaine sur ces lieux de mémoire commémorations et réflexions sur l’époque contemporaine, il a voulu faire œuvre de pédagogie. Hélas comme le jour de son élection, on a le sentiment qu’il surjoue un peu son rôle lorsqu’il faut mettre en scène l’histoire de France.

Le Président de la République a proposé au Français une « itinérance mémorielle » pour la commémoration du centenaire de l’armistice de 1918. Itinérance…finalement l’expression n’est pas très éloignée de ce que signifie ce parcours historique qui aura mené Emmanuel Macron du 4 au 11 novembre sur les lieux des batailles sanglantes de la Grande Guerre et qui relève plutôt de l’errance commémorative. En alternant pendant une semaine sur ces lieux de mémoire commémorations et réflexions sur l’époque contemporaine, il a voulu faire œuvre de pédagogie. Hélas comme le jour de son élection, quand il sortit de l’ombre depuis le fond de la cour du Louvre pour se planter dos à la pyramide illuminée et prononcer son discours, on a le sentiment qu’il surjoue un peu son rôle lorsqu’il faut mettre en scène l’histoire de France. Entre remémoration et commémoration quelle est la place de la juste mémoire se demandait Paul Ricoeur. On peut se poser la même question en observant la grande geste de notre président. Même si le jour de son élection il semblait avoir plutôt lu Hegel ou Michelet, on se disait qu’en tant qu’ancien assistant éditorial de Paul Ricoeur qui travaillait son dernier livre sur l’histoire et la mémoire, il utiliserait la remémoration de notre passé partagé avec intelligence. Il l’a fait avec la guerre d’Algérie. L’homme est comptable de ce qu’il est en mesure de transmettre disait Maurice Genevoix qui vient d’entrer au Panthéon à l’occasion de ces commémorations. Dans le bilan mémoriel du Président, au premier tiers de son mandat, la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la torture et l’assassinat du jeune militant communiste risque de ne pas équilibrer les pompes collectives aux Invalides et à La Madeleine pour les funérailles people de deux chanteurs populaires et exilés fiscaux.

 En regardant de près le programme de cette « itinérance mémorielle », on voit bien qu’il a voulu mettre en application cette idée de Paul Ricoeur qui estimait que «Le présent est à la fois ce que nous vivons et les anticipations d'un passé remémoré ». On ne va pas lui reprocher cette volonté didactique mais à force d’en faire un peu trop, on a l’impression chez lui d’une sorte de prosélytisme historique de nouveau converti ricoeurien. Un peu le bon élève qui veut montrer à sa classe qu’il a, lui, bien compris les leçons du maître et c’est agaçant. A Morhange en Lorraine pour la seconde étape de son périple, il commémore cette défaite française où sous les coups de boutoir de l’armée allemande, l’acier des hauts fourneaux lorrains anéantit 27 000 hommes en une journée le 22 août 1914 à cause de l’impéritie stratégique de Joffre et la désobéissance tactique de Foch. A l’occasion il évoque "la désindustrialisation et les coups de boutoir de la mondialisation". Que veut il nous faire comprendre ? Que les ouvriers, les paysans et les employés sont toujours les victimes de l’histoire conduite par les puissants ?

 La semaine avant celle des commémorations, il comparait la période que nous vivons avec les années trente et la montée des nationalismes, la comparaison n’est pas neuve, elle trotte sous la plume de nombreux éditorialistes en mal d’inspiration. La ficelle est un peu grosse à six mois des élections européennes où il veut réessayer sa martingale anti Lepen en l’élevant à l’échelle européenne. A-t-il déjà oublié la semaine suivante que les conditions faites aux Allemands au traité de Versailles après la victoire de 1918 ont servi la propagande du parti nazi ? C’est que le président aura d’abord oublié cette autre réflexion de Paul Ricoeur qui disait que le passé réellement vécu par les gens ne pouvait être que postulé. Et lui que postule-t-il ? Qui aurait-il été s’il avait été envoyé au front à la sortie de ses études ? Jeune officier, n’en doutons pas, aurait-il été fauché à la tête de sa section aux côtés d’Ernest Psichari le 22 août 1914 à Rossignol, de Charles Péguy le 5 septembre à Villeroy ou d’Alain Fournier à Saint-Rémy-la-Calonne le 22 septembre ? Aurait-il été fusillé en juin 1917 pour mutinerie en murmurant la chanson de Craonne ? Aurait-il risqué sa peau au fort de Vaux ? On le voit plutôt officier d’état-major auprès du général Nivelle quand celui-ci préparait l’offensive du Chemin des Dames qui fit 200 000 morts et blessés côté français en trois mois pour quelques gains tactiques. L’entêtement de l’état-major Français au printemps 1917 fait penser à celui du Président qui ne sait pas que sa campagne électorale pour une Europe toujours aussi libérale et technocratique prépare les mutineries populaires. « C'est toujours pareil : ceux qui savent pas, c'est juste ceux-là qui commandent. »dit un des personnages de Ceux de 14 qui viennent, eux aussi, d’entrer au Panthéon avec Maurice Genevoix.

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