Louis-Ferdinand, Charles, Lucien et… les autres

« Les conditions mémorielles (…) ne sont pas réunies pour une réédition des œuvres antisémites de Céline ». C’est ainsi que les éditions Gallimard ont justifié début janvier la suspension de la réédition de trois pamphlets dans lesquels Céline se déchaîne sans retenue dans sa haine des Juifs.

 « Les conditions mémorielles (…) ne sont pas réunies pour une réédition des œuvres antisémites de Céline ». C’est ainsi que les éditions Gallimard ont justifié début janvier la suspension de la réédition de trois pamphlets dans lesquels Céline se déchaîne sans retenue dans sa haine des Juifs. Un mois plus tard, Charles Maurras, monarchiste, penseur politique influent, fondateur de l’Action Française, pétainiste de conviction, adversaire acharné de la République et anti sémite d’Etat a dû être retiré au dernier moment du recueil de la liste officielle des commémorations pour 2018 par Françoise Nyssen, ministre de la culture. Déjà, en 2011, Fréderic Mitterrand, ministre de la culture de Sarkozy avait eu la même mésaventure avec Céline. Pourtant en 2013 Maurice Barrès qui disait de Dreyfus : « c’est un traitre, je le sais de sa race », avait été inscrit sur la même liste des commémorations que celle dont a été retirée Charles Maurras cette année. En 2015, l’édition critique des Décombres, « le best-seller de la collaboration » de Lucien Rebatet, un antisémite viscéral et collaborateur nazi a été publiée ainsi que la correspondance truffée de haine entre deux vieux misanthropes antisémites, Paul Morand et Jacques Chardonne : « Hitler n’a point fait un beau travail. Il n’a pas exterminé les juifs. Il les a rendus virulents. ». Régulièrement, l’antisémitisme de Georges Bernanos qui a démissionné de l’Action Française, dénoncé les massacres franquistes, anti fasciste de la première heure, monarchiste rallié au général De Gaulle dès 1940, refait surface dans le petit landerneau de notre mémoire collective parisienne.  

 L’histoire de notre pays pendant l’occupation nazie est connue, largement documentée. Paul Ricœur disait que l’histoire, comme connaissance, nous appelle au vrai. Le vrai qui se dit et qui peut alors devenir mémoire. Ce que l’histoire dit de cette période c’est que les textes de ces auteurs du grand siècle du roman français, auxquels ont peu ajouter Robert Brasillach ou Pierre Drieu La Rochelle, ont préparé les esprits notamment ceux des décideurs politiques et de la haute administration française à la discrimination anti juive qui ira jusque la rafle du Vel d’hiv. Et pourtant notre mémoire collective officielle aura attendu cinquante-trois ans avant de reconnaître la responsabilité de nos institutions dans la déportation et l’assassinat, parce que Juifs, de 13 000 de nos concitoyens Français. Du maigre bilan des deux mandats de Jacques Chirac, nos mémoires ne retiendront probablement que cette reconnaissance officielle et le grand discours de l’ONU de janvier 2003 contre l’intervention américaine en Irak, au nom de la mémoire européenne, justement. L’histoire dit aussi que les œuvres de ces écrivains ont eu un grand succès public et pour certains un vrai retentissement littéraire. Jusqu’en 1981 avec la diffusion du Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls à la télévision française, ce que l’on appelle notre mémoire collective retenait qu’il y avait eu environ 40 millions de résistants en France, gaullistes et communistes confondus et que seule une petite minorité de Français aurait collaboré.

 Les « conditions mémorielles » de Gallimard seront-elles un jour réunies en France ? Non, jamais, ou alors quand tout sera oublié, pour la simple raison que la notion de mémoire collective est un leurre, au mieux une métaphore de la mémoire individuelle appliquée à la société. La mémoire collective est soit la mémoire officielle d’Etat avec ses commémorations publiques, soit l’opinion publique dominante qui se joue aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Dans les deux cas elle est un objet de luttes politiques, comme cela se passe autour de nos auteurs collaborationnistes. Faut-il assumer la vérité de l’existence de ces textes en les rendant accessibles ou les cacher pour les oublier ? Faut-il prendre le risque de les publier avec un matériel critique ou éviter qu’ils ne permettent à des esprits tordus d’alimenter leur anti sémitisme alors qu’ils les ont déjà lus ou n’ont pas besoin de le faire pour se motiver dans leurs passions mortifères ? Paul Ricœur répondrait que sans mémoire et sans histoire, notre présent et le sens d’un avenir possible n’existent plus. La rupture anthropologique de la Shoah est un fait d’histoire. L’antisémitisme sous toutes ses formes aussi. Une histoire qu’il faut connaître et faire connaître dans sa vérité. Bientôt les derniers Justes et les ultimes témoins des camps disparaîtront avec leurs souvenirs. C’est donc bien maintenant qu’il faut assumer et creuser la vérité de l’histoire pour la retenir dans nos mémoires et ne pas la laisser à la merci d’une supposée mémoire collective qui ne sait pas la lire et que le politique instrumentalisera toujours. Car « c’est ça qui est effrayant, une mémoire et pas de souvenirs » dit Monsieur Arnaud à Nelly dans le dernier film de Claude Sautet en 1995. Développons alors l’histoire comme connaissance pour préserver notre avenir.

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