L'Europe en insuffisance respiratoire

Malgré la décision de l’Eurogroupe du 9 avril qui donne du répit, la grave déficience immunitaire de solidarité entre les États membres peut toujours emporter le traité de Rome âgé de 63 ans seulement.

Qui se souvient encore de la polémique de septembre dernier au moment de la mise en place de la nouvelle Commission européenne ? C’était il y a un siècle. Les politiques migratoires étaient confiées à un commissaire chargé de « la protection du mode de vie européen ». L’intitulé du poste signifiait sans équivoque que le mode de vie européen était en danger du fait des migrations. Il relayait ainsi les thèses des partis xénophobes et avait provoqué un tollé. Avant sa nomination le nouveau Commissaire était en charge de la communication de la Commission pourtant son titre qu’il avait lui-même soufflé à la nouvelle présidente Ursula Van der Leyden était une bête erreur de communication : trois semaines plus tard la « protection du mode de vie européen »devenait la « promotion du mode de vie européen ». Le mal était fait, le groupe parlementaire d’extrême droite au parlement européen Identité et Démocratie avait marqué un point. A suivre les derniers évènements européens, il apparait que le nouvel intitulé du commissariat confié au Grec Margaritis Schinas est toujours aussi sot aux yeux de ceux qui croient que l’obligation d’assistance mutuelle, c’est-à-dire la solidarité, devrait faire partie des valeurs européennes, ce qui ne semble pas être le cas. Le danger qui guette le mode de vie européen c’est l’absence de solidarité et l’ancien porte-parole de Jean Claude Junker avait dû déployer des trésors de rhétorique pour faire passer dans le grand public la potion amère infligée à son pays de 2010 à 2016 pour de la solidarité financière européenne. Avec du recul, si ce n’était la situation d’insuffisance respiratoire de la construction européenne ces derniers jours, on trouverait ça drôle.

On savait l’Europe bien malade et cette fois ci le pronostic vital est engagé. Malgré la décision de l’Eurogroupe du 9 avril qui donne du répit, la grave déficience immunitaire de solidarité entre les États membres peut toujours emporter le traité de Rome âgé de 63 ans seulement. Avant cette date, certains organes vitaux fonctionnaient encore. La Banque Centrale Européenne (BCE) parce qu’elle est indépendante des États avait pu mettre Les banques sous perfusion en annonçant des rachats d’actifs pour 750 milliards d’euros, ce qui permet pour l’instant d’éloigner l’embolie financière que l’on avait frôlée en 2008. Pas certain que l’on soit sur un principe de solidarité, parlons plutôt de mutualisation financière d’urgence. Pour la même raison d’indépendance, la Cour Européenne de Justice vient de condamner la Hongrie, la Pologne et la Tchéquie pour défaut de solidarité dans l’accueil des réfugiés en 2017. Elle ne protègera pas de la très grosse fièvre politique annoncée mais elle montre qu’un souffle éthique de solidarité est toujours perceptible au coeur des institutions européennes. Finalement, comme lors de la crise grecque, c’est l’Eurogroupe, une structure quasi-informelle, réunissant mensuellement les 19 ministres des finances de la zone Euro, qui a pu rassurer les marchés, cette fois ci en intubant l’économie avec 540 milliards d’euros. Pour la Grèce, elle avait fait l’inverse. Après deux semaines de psychodrame, cette proto institution européenne élargie aux 27 ministres de l’UE, sans légitimité démocratique, permet aux institutions européennes de sortir du coma institutionnel. Pour autant ce n’est pas la solidarité qui aura été le moteur de ce ces décisions, mais la peur.

A part ces signes cliniques qui autorisent de penser que le malade survivra, les réponses des autres institutions européennes sont bien faibles. En live, elles ont apporté la preuve de leur inadaptation structurelle au monde qui vient. Le parlement européen a toujours été un organe déficient d’un point de vue démocratique, il n’a pas été au début de la crise (pas plus qu’il ne le sera pour la sortie) ce lieu de débat politique nécessaire au niveau européen pour une harmonisation des réponses sanitaires. Pour la première fois dans son histoire, les députés ont voté à distance et à la quasi-unanimité l’initiative de la Commission visant à la création d’un fonds de solidarité pour financer à hauteur de 37 milliards d’euros des projets liés à la crise sanitaire. Ce n’est pas rien, mais les projets qui sortiront de ce dispositif arriveront bien après la phase d’urgence de l’épidémie : le temps de mobiliser les fonds, de les contractualiser et de mettre en œuvre les activités, cela prendra plusieurs mois. Le conseil européen qui réunit les chefs d’Etat et les ministres a étalé ses divisions. Il n’a pas été en mesure de coordonner les lourdes décisions sanitaires au niveau européen, notamment du point de vue des libertés publiques. Pas plus que l’Eurogroupe, il n’arrive toujours pas à trouver une réponse solidaire à la situation comme la mutualisation des garanties d’emprunts des États pour répondre aux effets de la crise. Les frontières européennes se sont fermées : un symptôme inquiétant de la fin du projet Européen. Dans une sorte de sauve qui peut, l’un après l’autre, sans concertation, chacun des États a abandonné ses positions sur la ligne du pacte de stabilité. Quant à la Commission qui a compris l’effet désastreux des graves divisions affichées à la tête du Conseil Européen, elle fait ce qu’elle peut. Très vite elle a pris des initiatives comme la création de voies vertes pour les marchandises essentielles au niveau européen et le rapatriement de milliers d’Européens bloqués dans le monde. Elle a annoncé abonder à hauteur de 140 millions d’euros un fonds pour la recherche d’un vaccin et elle propose un mécanisme de 100 milliards pour refinancer les coûts du chômage partiel. Ce dernier est inclus dans les décisions de l’Eurogroupe. Pourtant, mises bout à bout, si les réactions de la Commission ne sont pas à la hauteur des enjeux, c’est parce qu’elle n’a pas les moyens politiques d’aller plus loin pour développer une solidarité coordonnée au niveau européen. Ses délégations dans les pays africains où l’on redoute les effets désastreux de la pandémie sur des systèmes de santé exsangues, essayent de réorienter les aides du Fonds Européen de Développement vers les secteurs de la santé et sociaux mais les dispositifs sont très lourds à manœuvrer.

A côté de ce sentiment de confusion à la tête des institutions européennes, ce sont les images des avions cargos chinois et russes à la rescousse des hôpitaux italiens, celles des médecins cubains avec leurs collègues lombards qui ont frappé l’opinion publique. Après l’Angleterre, nous sommes en train de perdre l’Italie, pendant que la Hongrie se débranche elle-même. Alors la Commission fait ce qu’elle aime faire : de la communication et elle en a les moyens. Les effectifs de la direction de la communication de la Commission sont équivalents à ceux des directions du climat, de l’environnement et de la santé réunies. Elle joue la visibilité. C’est souvent ce que l’on fait quand on a pas de vision et, comme en tapant du pied compulsivement sur la mèche lente qui risque de faire exploser les institution, Ursula Van Der Leyden la présidente, surjoue l’union. Elle s’est excusée officiellement auprès de l’Italie, c’est un bon point, le malade réagit encore. On l’entend sur les radios nationales où elle utilise la métaphore éculée du plan Marshall, ses services de communication ne doivent plus être très créatifs. Au parlement, elle enjoint les pays à la solidarité, un mot qu’elle semble découvrir : il était absent de ses lettres de mission aux 28 commissaires fin 2019. On voit en boucle à la télévision des hôpitaux allemands et luxembourgeois accueillir des malades Français. Un clip officiel la montre dans sa salle de bain en train de se laver les mains en sifflotant l’hymne à la joie.  Sur sa chaise de bureau derrière son écran de télétravail, on l’imagine sauter comme le cabri du Général De Gaulle en criant Europe ! Europe ! La verra-t-on bientôt au cul d’un camion, devant des caméras, sillonnant les capitales européennes, distribuant avec Elton John des masques aux populations européennes reconnaissantes comme le font en ce moment avec de l’huile et du riz certains ambassadeurs de l’UE accompagnés de têtes de gondole artistiques dans les mairies de quartier des capitales africaines, confondant la solidarité avec la visibilité et la charité ? 

Mais« là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »,disait le très hégélien poète allemand Hölderlin. N’oublions pas que l’Union Européenne est née des leçons du déclenchement de la seconde guerre mondiale et de la grande peur venue de l’Est. Si elle est devenue un cartel d’intérêts économiques, jetant de fait aux orties la « solidarité de fait »du discours de Robert Schuman le 9 mai 1950, c’est parce que nous avons laissé sa construction hors sol démocratique aux mains de commissaires non élus à la tête d’une technostructure en roue libre et de politiques qui se sont souvent servis de Bruxelles pour cacher leurs carences, leur absence de vision et leur soumission à la doxa libérale la plus débridée. L’absence d’alternative au libéralisme économique est l’horizon religieux indépassable de tous ces gens. Espérons que les leçons de la crise actuelle et la montée des périls due au changement climatique permettront très vite une refondation de notre vouloir vivre ensemble européen. La convalescence va être longue et douloureuse. Le patient ne pourra plus vivre comme il l’avait fait jusque-là. Son rétablissement devra être structuré autour des principes de fraternité, de sobriété, de liberté et de solidarité et basé sur l’accès aux droits : civils, politiques, sociaux, économiques, culturels et environnementaux. Ayons toujours en tête les paroles de l’hymne Européen écrites par un autre poète Allemand, Schiller, et reprises dans notre hymne européen : « Frères. Joie ! Tout le monde devient frère. Où est votre douce aile. Qui a fait le grand succès. Être l'ami d'un ami. Au-dessus de la tente étoilée »

 

 

 

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