Restaurer la vieille maison socialiste de fond en comble

Le risque de disparition du Parti Socialiste du paysage politique français est réel. Cela tient d’abord au fait que le PS n’a pas su enrichir et renouveler sa vision du monde. Vouloir refonder le parti sans faire un travail idéologique concomitant est parfaitement inutile. Article rédigé à partir de ma contribution au prochain congrès fédéral du PS fédération des Français de l'Etranger

Le risque de disparition du Parti Socialiste du paysage politique français est réel. Les deux candidats arrivés en tête des primaires l’ont déjà quitté. Cela tient d’abord au fait que le PS n’a pas su enrichir et renouveler sa vision du monde. Faute d’une doctrine politique discutée avec ses militants et partagée avec ses électeurs, le parti a dérivé comme un chien crevé au fil de l’eau d’un fleuve qui avait débordé ses digues idéologiques au moment de la fin du contre modèle au capitalisme. L’inondation de l’absence d’alternative au libéralisme économique noyait la pensée politique. Les renoncements idéologiques, les batailles d’ego, les défaites et les victoires électorales, les guerres d’appareil, les trahisons politiques, les querelles de factions et les compromis tactiques qui ont abouti à 6,5% à la présidentielle et 30 députés au Palais Bourbon, ne sont que l’écume des remous d’eaux troubles mais pauvres en sédiments idéalistes et par là révolutionnaires. « Refonder » le parti sans faire un travail idéologique concomitant est parfaitement inutile.

 Ce que nous montre l’histoire.

 Depuis la création de la SFIO en 1905, la famille politique socialiste est écartelée dans une contradiction qui est au coeur du génome de sa pensée et de sa pratique politique. Comment faire avancer concrètement les principes révolutionnaires d’émancipation humaine en assumant la réalité des rapports sociaux dans le cadre des institutions d’une république bourgeoise ? Les quatre séquences de l’histoire du parti sont marquées par la maîtrise politique, avec plus ou moins de succès, de cette bipolarité fondatrice : Jean Jaurès, Léon Blum, Guy Mollet et François Mitterrand. Le cycle d’Epinay a été clos par Hollande après Jospin. A chaque fois l’exercice du pouvoir permettant des avancées sociales concrètes n’a été rendu possible qu’après la synthèse, à défaut d’unité, à gauche. A chaque fois c’est la perte des repères idéologiques liée à la culture de gouvernement qui a accéléré la fin du cycle. Ce sont presque toujours des circonstances extérieures à notre pays, même si celui ci en était partie prenante, qui ont initié ou achevé ces cycles : première et seconde guerre, montée des totalitarismes, diplomatie soviétique, guerre d’Algérie. Le cycle mitterrandien qui s’achève aujourd’hui obéit à la même loi, en mode mineur mais chronique : état d’urgence, guerre économique, nouvelles guerres extérieures, délitement du projet européen, montée des populismes nationalistes, remise en cause de la nationalité par le droit du sol, atteintes aux libertés publiques.

Historiquement les divisions de la gauche se sont d’abord développées sur des questions de modalité, de méthode ou de priorisation des objectifs mais rarement sur les objectifs eux mêmes : modèle républicain, suffrage universel, équilibre entre d’une part la propriété privée et l’initiative individuelle et d’autre part le bien public et les objectifs collectifs, laïcité, droits civils, droits politiques, droits économiques et sociaux, égalité, solidarité, éducation pour tous. Selon les époques ce socle a pu prendre différentes formes, voire certains éléments repris par la droite, mais toujours, pour les socialistes, l’émancipation de l’homme doté de raison est le principe directeur d’une pensée politique qui plonge ses racines dans le XVIIIe siècle des lumières. Le clivage gauche droite qui date de l’assemblée constituante de 1789 sur la question du pouvoir de veto du Roi, s’est toujours fait sur ce principe d’émancipation humaine, hier, comme aujourd’hui au moment où le modèle social libéral assujetti l’émancipation de l’homme aux lois de l’économie. Assujettissement au droit divin hier, à celui du marché aujourd’hui auquel s’est rallié avec armes et bagages une bonne partie de notre appareil politique et de nos militants.

 La triangulation symbolique de la devise républicaine est bien plus qu’un vœu pieux, elle est programmatique. L’association par paires de chacun des termes de la devise n’est possible que grâce au troisième. Sans la fraternité, autre nom de la solidarité, l’égalité et la liberté seraient impossibles à mener de front. La fraternité et la seule égalité risquent l’étouffement des libertés individuelles. La liberté et la fraternité réduite à la bienveillance ou au « care » n’empêchent pas le creusement des inégalités réelles. La famille politique socialiste, réformiste a toujours tenté avec plus ou moins de bonheur, la mise en œuvre de cette sorte de feuille de route sociétale et politique ; ce que l’extrême gauche et la droite libérale semblent avoir oublié en privilégiant une lecture binaire de notre devise : l’égalité et la fraternité autoritaire pour les premiers, la liberté et la fraternité caritative pour les seconds.

 Les impasses de la nouvelle mondialisation capitaliste

 Le socialisme a toujours posé la question de la propriété, celle du capital et de l’exploitation. Sa doctrine a toujours été bâtie sur une critique politique du capitalisme qui se fonde sur la compétition entre des individus inégaux. Depuis trente ans, sans contre modèle et grâce aux évolutions technologiques, le capitalisme a muté. Et ce qui se déroule sous nos yeux désempare le jugement : l’incapacité du politique à reprendre la main sur une mondialisation hors sol qui fonctionne en auto allumage systémique entre la science, la technologie et les marchés.

 Tchernobyl n’a pas empêché Fukushima. Nous reconstruisons à la frontière du Mexique, en Palestine, entre la Grèce et la Turquie, de chaque côté du détroit de Gibraltar, de nouveaux murs d’Hadrien pour protéger la civilisation du bon côté du mur. Dans le Kivu à l’est de la RDC, des familles entières sont tuées, expropriées ou enrôlées pour le contrôle de gisements de terres rares indispensables pour la technologie numérique. En Chine l’exploitation à grande échelle des prisonniers politiques ou de droit commun contribue à la compétitivité du pays. Les maladies chroniques, souvent mortelles, dues à l’industrialisation ou aux nouveaux produits chimiques se développent dans toutes les parties du monde : les décès du sang contaminé se sont comptés par centaines, ceux de l’amiante se comptent déjà par milliers rien qu’en France. A Dacca au Bengladesh, d’où nous importons vingt pour cent de notre habillement, l’effondrement d’un immeuble délabré qui abritait des ateliers textiles a fait plus de mille morts. La main d’œuvre y est payée soixante fois moins qu’en France. Dans les cinquante prochaines années plusieurs petits pays insulaires auront disparus. Des grandes compagnies multinationales privatisent le vivant. Partout dans le monde, les droits sociaux acquis au cours des luttes sociales des deux derniers siècles, sont démantelés. Un nouveau pacte colonial entre la Chine et les états pétroliers autour des terres agricoles africaines voit le jour. Ces crimes se parent des vertus de la nécessité et par un curieux renversement des causalités, au nom du réalisme et de l’absence d’alternative, ce sont les victimes qui doivent s’expliquer sur leur incapacité à s’intégrer dans un tel système mondialisé, miné dans ses fondements idéologiques. Il faut en sortir

 Les élites libérales, même les plus lucides, qui gouvernent notre pays et l’Europe depuis trente ans n’ont pour toute réponse que l’accompagnement, voire la soumission à cet ordre mondial suicidaire qui enrichit les plus riches. En France, les précaires, les ouvriers, les exclus du système n’ayant d’autre réponse à gauche que celle des vieux discours révolutionnaires vintage années 70, se tournent vers les propositions xénophobes, racistes et nationalistes. Les alternatives communautaires et démocratiques au modèle capitaliste consumériste s’expérimentent partout dans le monde, mais elles sont encore minoritaires. Le PS et ses intellectuels endormis n’ont vu dans la dynamique du Forum Social Mondial de Porto Allegre, des mouvements des Indignés ou des Nuits Debout, au mieux que des tribunes exotiques, au pire une rechute de la maladie infantile du communisme. Les traines sabres des révolutions manquées du siècle dernier y rêvent d’une 5e internationale. Mais c’est dans cette matière organique, pratique, intellectuelle, au cœur de la crise que nous devons retrouver les voies d’une nouvelle critique du capitalisme pour le faire revenir dans son lit d’une économie sociale de marché qui assure le développement économique et technique, mais contrôlée dans ses moyens et ses fins.

 Quel espace politique pour le PS ?

 Etre de droite n’est pas une injure. Etre fasciste l’est. L’expression être de droite marque une attitude politique qui est celle de l’acceptation de la réalité des rapports sociaux que l’on ne peut ni ne veut transformer. Acceptation au profit des bénéficiaires de l’ordre social. Au mieux l’accompagnement pour atténuer la souffrance des plus faibles et éviter la remise en cause des situations dominantes. Etre de gauche c’est exactement l’inverse, l’homme est capable de changement social dans le sens de son émancipation collective et individuelle. Le gouvernement d’Edouard Philippe sous la présidence Macron est clairement de droite, croire le contraire c’est céder, sans réflexion, à la communication, terme contemporain pour dire propagande, du « ni droite ni gauche » ou mieux du « et de droite et de gauche ». Le verbe et la pratique du Président Macron sont à la fois orléanistes, bonapartistes et légitimistes pour reprendre la typologie classique des droites Françaises. Orléaniste par sa vision économique libérale, bonapartiste par sa pratique verticale des institutions, légitimiste par l’émergence d’un nouvel ordre aristocratique d’une mondialisation heureuse autour des grandes familles de la noblesse du CAC 40 et de leurs clientèles, d’une petite noblesse de robe thuriféraire et d’une bourgeoisie prébendière. Ces caractéristiques politiques du nouveau régime ne sont que les symptômes de ce qui doit nous opposer fermement à lui dans le cadre de l’Etat de droit : l’acceptation de l’ordre économique du monde qui prépare la sortie de route de l’humanité par la crise climatique, la multiplication des conflits d’un monde multipolaire et le creusement des inégalités. C’est à cette aune que notre opposition aux lois et décisions du gouvernement devra se faire, même si certains dossiers sociétaux, de souveraineté ou environnementaux défendus par le gouvernement allant dans le sens de notre vision pourront être acceptés. C’est aussi à cette aune que nous devrons proposer une contre politique à partir d’alliances à gauche.

 Reconnaissons que le verbe mélenchonien et l’offre politique des Insoumis ont contenu les résultats du front national en faisant revenir à gauche des électeurs séduits par la propagande sociale du FN. Nous n’y sommes pas arrivés. Jean Luc Mélenchon, plus tôt que d’autres, a vu l’impasse dans laquelle notre parti allait dans sa pratique politique de gouvernement de soumission à l’ordre économique mondial. Nos objectifs de reprise en main du réel en vue de l’émancipation de l’homme, sont aussi ceux des Insoumis et du parti communiste devenu un parti d’élus. Ce sont la méthode et la priorisation des objectifs qui nous en séparent. La méthode tribunitienne, basée sur un mouvement populaire et quelques sabreurs de talent, relayée par des réseaux sociaux efficaces et une communication éprouvée, a certainement donné une impulsion décisive dans une campagne présidentielle taillée par et pour les institutions de la Ve république autour d’un chef. Cela n’en fait pas encore un parti structuré autour d’une organisation ou d’un ancrage local. Mélenchon est un avatar de notre monarchie républicaine dans sa logique autoritaire, voire césarienne. La méthode s ‘adaptera par la nécessité qu’il aura de construire un parti organisé et sa capacité à proposer une alternative de gouvernement, ce qui n’est pas gagné. C’est surtout sur les priorités que nous nous en démarquons, notamment la construction européenne dont il a une approche nationaliste ne voyant pas l’émergence d’une citoyenneté européenne qu’il faut bâtir. Sa théologie sécularisée de l’histoire est dépassée.

 Quelques éléments pour une doctrine socialiste émancipatrice

  • Gagner la bataille des idées

Le PS a perdu la bataille des idées faute de munitions intellectuelles. La courageuse tentative de son candidat de mobiliser autour de la question du salariat et de la valeur travail ne fut qu’une contre offensive trop tardive et sans puissance de feu avant de rendre les armes sur un théâtre d’opération intellectuel déjà dévasté. L’absence d’alternative au libéralisme a soit laissé le champ libre aux passions tristes des français : déclinisme, nationalisme, xénophobie et racisme, enrégimentées par le FN et la droite conservatrice, soit favorisé un embrigadement politique de type entrepreneurial autour de l’efficacité, de la conduite de projet et du « corporate management ». Seul Mélenchon en appelant les mânes d’un néo marxisme keynésien et bolivarien a tenté de sortir de l’encerclement. C’était coloré, bannières, fifres, et tambours, mais trop tard et désespéré. Le PS doit retrouver la voie de l’intelligence en pensant, en participant aux cercles de réflexion, en militant dans les mouvements sociaux, en créant ses clubs, en écrivant, en invitant les universitaires et en réoccupant l’espace public classique (media, audio, télé, papier) et numérique.

  • Réguler le capitalisme

L’Etat au sein de frontières reconnues avec des pouvoirs partagés dans des instances internationales reste encore le meilleur mode d’organisation de nos sociétés que l’histoire et la diversité humaine ont fait émerger. La démocratie réelle et les droits de l’homme dans chaque pays restent notre horizon politique. Le capitalisme contemporain dans sa version idéologique libérale porte en lui la négation des frontières par l’assujettissant des citoyens à ses propres fins : la richesse individuelle. Sans nier que ce moteur anthropologique a permis le développement technologique et la richesse globale, il faut que les Etats et leurs regroupements reprennent le pouvoir dans l’économie pour un développement humain émancipateur.

  • Poursuivre la construction européenne

La construction politique européenne autour de principes de solidarité et de partages circonscrits et progressifs de souveraineté est la seule voie pratique pour faire face à la réalité géostratégique. Il faut préserver l’existant institutionnel et ne pas se tromper de priorité. Trois pistes : l’internationalisme par la création d’un parti européen organisé, défendant la vision d’une économie sociale de marché contrôlée et régulée dans ses fins et ses moyens ; la consolidation des institutions européennes autour de l’harmonisation environnementale, fiscale et sociale des politiques des Etats membres ; le renforcement démocratique du parlement européen et des parlements nationaux pour le contrôle et une reprise en main citoyenne des politiques communes et de la Commission Européenne.

  • La transition écologique et la sortie du nucléaire

On le voit partout dans le monde l’expérimentation sociale et l’évolution technologique sont les deux seules voies de sortie de notre dépendance à l’énergie fossile qui nous amène peu à peu au chaos climatique. Nous sommes la première génération à le sentir mais la dernière à pour voir faire quelque chose avant que le dérèglement systémique ne se mette en marche, si ce n’est pas déjà en cours. L’énergie nucléaire pose de tels défis sécuritaires et environnementaux qui dépassent notre capacité collective qu’il faut en sortir au fur et à mesure que le développement des énergies propres se développera. Notre pays et l’Europe ont les ressources technologiques et humaines pour innover à la fois dans son organisation sociale et la technique.

  • Promouvoir une diplomatie des droits et climatique

Les crises contemporaines ne montrent plus seulement des compétitions entre puissances, elles montrent d’abord l’impuissance de nombreux Etats à s’intégrer dans l’ordre mondial en ne sachant pas préserver le contrat social qui les fonde. Les déficits démocratiques, le pillage des richesses par des élites prébendières, le creusement des inégalités, le changement climatique et la remise en cause généralisée des droits fondamentaux, font voler en éclat partout dans le monde le fragile vouloir vivre ensemble des citoyens qui constitue la base de la légitimité d’un Etat. La colonisation et l’échec des Etats post coloniaux sont les causes de cette situation. La crise migratoire vient de là. Depuis toujours et aujourd’hui encore, les arguments religieux, communautaristes, ethniques, pour ne pas dire civilisationnels, sont des idéologies a posteriori qui viennent habiller ces réalités et justifier les discours des va-t-en-guerre politiques et religieux que ces situations produisent en abondance. Une politique étrangère socialiste doit penser cette reconstruction des Etats sur le long terme et ne pas être naïve. Les relations internationales sont d’abord des rapports de force. En pilotant notre diplomatie autour d’alliances avec des pays ou des ensembles qui partagent notre vision nous renforcerons le rapport de force en notre faveur. Rapport de force intellectuel, diplomatique, politique et en toute dernière nécessité militaire.

  • Développer les droits économiques et sociaux, en inventer de nouveaux

La question de la révision du code du travail est aussi celle du débat autour du marqueur de l’histoire de notre doctrine politique. Que ce débat ait été finalement instruit par des personnes qui se situaient au sein du PS a pris beaucoup de monde de court. On pourrait presque réduire l’histoire de cette famille politique à celle de l’avancée des droits économiques et sociaux réels. 2016 et 2017 sont vécus comme un arrêt de cette émancipation. Le PS peut reprendre cette marche en l’étendant aux autres formes du travail et en proposant des formes d’innovation sociale comme avait commencé à le faire son candidat sur le revenu minimum universel.

  • Réorganiser le parti et gagner le congrès autour de l’union à gauche

Nous ne pourrons changer le monde qu’à la hauteur de nos moyens politiques qu’il faut reconstruire. On annonce la fin des partis politiques classiques dans les réseaux sociaux et les mobilisations citoyennes. C’est une erreur d’appréciation, les partis politiques sont des acteurs constitutionnels qui organisent la vie des institutions. Le PS a souffert de sa déconnexion avec les mouvements sociaux et de sa distance avec les syndicats. Des liens organisés, respectant la vocation et l’indépendance de ces acteurs sociaux, sont à reconstruire formellement pour irriguer et renouveler la base militante. A partir d’une doctrine vertébrée, il faut proposer les principes d’une alliance politique avec les Insoumis et le PC. Toutes les formes sont envisageables. Une majorité de délégués des fédérations du PS sur ces bases doctrinales au prochain congrès national, que l’on annonce au printemps prochain, permettront de remettre le PS…en marche.  

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