De qui Patrick Buisson est il le nom ? Une lecture de La cause du peuple

Article publié dans la revue Golias N° 458 8 au 14 décembre Si Nicolas Sarkozy est le fil conducteur de cette chronique du mandat du 6e président de la 5e République, il n’en est pas le thème central.

 

Je viens de terminer le livre de Patrick Buisson, La cause du Peuple[1]. On me l’a offert. Je ne dis pas cela pour me dédouaner, mais habitant à l’étranger dans un pays où il n’est pas facile de se procurer les dernières livraisons des éditeurs français, je suis sensible à ce que ramènent les amis de passage et là, ce « tiens, je t’ai ramené ça, c’était en tête de gondole à l’aéroport », comme si on m’avait apporté le dernier Attali ou encore le dernier Marc Levy, m’avait un peu froissé. Encore qu’au fond de moi je savais que ma curiosité, plus forte que mon politiquement correct paresseux, était attirée par le côté bad boy de cet auteur, érudit, directeur d’une chaîne d’histoire de qualité, ancien rédacteur en chef d’une revue d’extrême droite que mon grand père ramenait à la maison et cloué au pilori de l’élite politico-médiatique. Ma curiosité n’a pas été déçue. Ce livre m’a plu. Apprécier un livre n’est pas nécessairement en partager les idées, loin de là dans ce cas précis, mais bien de réaliser que ce dont on vient d’achever la lecture nous a fait réfléchir, rire souvent et sortir de nos propres lieux communs.

 Comme depuis un camp retranché sur la colline inspirée[2] ou au sommet du Mont Saint Michel d’où le ministre de l’intérieur lança sa campagne en 2007, Patrick Buisson répond à la question posée par Alain Badiou en 2008 : de quoi Sarkozy est il le nom[3] ? Il est un élu, caractéristique de ces élites urbaines mondialisées, hors sol, produit du marketing électoral et qui n’a d’autre impact sur le réel de ses compatriotes que son discours narcissique, efficace au printemps 2007, dérivant ensuite au fil de l’eau de sa pensée courte, de son inculture et de ses intérêts de classe. La principale faiblesse du livre tient au fait que c’est l’auteur lui même qui a apporté de l’eau à ce moulin, dont on aurait préféré qu’il fût à vent, comme d’une girouette, en brassant l’eau limoneuse et chargée des vieilles idées d’une droite française monarchiste, anti lumières, ultramontaine, anti parlementaire et anti dreyfusarde. On avait cru ces idées enfouies sous la sédimentation d’un siècle de république laïque et la secousse sismique de l’Etat Français[4], elles affleurent à nouveau. Patrick Buisson évacue un peu vite, en la regrettant en deux lignes, cette contradiction, il n’est pas convainquant. En revanche sa défense sur la question des sondages de l’Elysée est mieux argumentée. Quant au dernier épisode de 2014 avec la diffusion de l’enregistrement volé chez Patrick Buisson d’une conversation à l’Elysée de 2011, il relève moins de la trahison réciproque entre les deux hommes que d’un méchant règlement de compte juridique et politique médiatisé dont ce livre se veut être le solde de tout compte.

 Si Nicolas Sarkozy est le fil conducteur de cette chronique du mandat du 6e président de la 5e République, il n’en est pas le thème central. Ce livre n’est pas un simple essai politique, comme on en trouve des dizaines dans les rayons des librairies en ces temps de pré campagne, mais un vrai livre de littérature politique renouant avec la grande tradition pamphlétaire des écrivains de droite, Paul Morand, Antoine Blondin, Marcel Déon ou Jacques Perret qui ont disparu à partir des années 80. Le livre nous montre un Patrick Buisson politique et manœuvrier, il est aussi, comme ceux là l’étaient, un réfractaire et un désenchanté. Malgré un style parfois appliqué et quelques facilités de langage, le livre est bien écrit. Sa description de Brice Hortefeux est savoureuse et digne du Duc de Saint Simon : « Avec lui, j’appris à calibrer mes demandes, à ne rien solliciter qui ne dépassât un périmètre de compétences réduit à la peau de chagrin ou qui n’effarouchât une bonne volonté aussi prompte à se manifester qu’à battre en retraire ». A propos du couple exécutif, il écrit : « la morne cohabitation de ce couple si mal apparié, le ressentiment macéré, les aigreurs rancies dans quoi ils marinaient l’un et l’autre avaient fini paradoxalement par former du liant, celui des vieux ménages dont la détestation réciproque nourrit leur unique raison de vivre. ». Entre bigoterie, vulgarité et cynisme, à la lecture des verbatim et de la chronique des deux visites au Vatican, on hésite entre le rire franc et la sidération. Patrick Buisson a cru en un Nicolas Sarkozy intuitif et volontaire, il l’a vécu calculateur et velléitaire.

 Pour Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy n’est que le symptôme éruptif d’une maladie grave de la société française et dont il pose le diagnostic. C’est tout l’intérêt de ce livre. Patrick Buisson ne pose pas de bonnes questions en y apportant de mauvaises réponses, comme le disait Laurent Fabius de Jean Marie Le Pen, non, il propose une anamnèse du mal français, comme le ferait un bon clinicien à partir de ses connaissances, de ses théories et de sa technique. On le sait, Patrick Buisson est conservateur, catholique tridentin, nationaliste, monarchiste, amoureux d’une France éternelle, il se revendique Français de souche, issu de vieilles lignées populaires bourguignonnes et limousines, bref c’est un réactionnaire radical, au sens étymologique. Il a le culte du chef, il s’est planté. Ajoutez, si vous le souhaitez, fascistoïde, homophobe, islamophobe, raciste et la messe bien pensante est dite. Pourtant s’il va chercher, sans surprise, ses références chez Charles Maurras, Joseph de Maistre, Raoul Girardet, Carl Schmitt, Georges Bernanos ou Charles Péguy, il cite abondamment aussi, en se les appropriant, Marcel Gauchet, Alain Maris, Régis Debray, Maurice Agulhon, Jean Claude Michéa, Pierre Manent, Gramsci ou Hannah Arendt.

 Son diagnostic est simple et le pronostic vital de la France est engagé : la France n’a plus de frontières. Depuis quarante ans, en gros depuis Giscard, nos élites politiques, économiques, culturelles, de gauche comme de droite, ont trahi le peuple et elles continuent de le faire. Elles le font en se mettant dans le sillage d’un libéralisme sociétal et économique, les deux faces d’une mondialisation ouverte à tous les vents et qui coupe les Français de leurs racines, chrétiennes notamment. A ses yeux la pression migratoire, les délocalisations, le démantèlement des solidarités de proximité, le creusement des inégalités, les banlieues surinvesties financièrement au détriment des campagnes qui se dépeuplent ou l’islam dans l’espace public sont les signes d’un seul et même phénomène, celui d’une « dissolution du fait français dans la globalisation, l’Europe et le multiculturalisme ». Seule une petite partie des Français, urbains, diplômés, bénéficiaires de ces transformations planétaires s’intègrent dans la mondialisation. Avec constance et de manière documentée, Patrick Buisson a développé cette analyse auprès du Président mais en tentant, avec tout autant de constance, voire de manière compulsive, de lui faire passer sa vision d’une France dont l’histoire se serait arrêtée avec les DS noires gaulliennes ou les tableaux pompidoliens de Vasarely et dont l’identité, immuable, serait un condensé de Domremy et des canuts de Lyon. En définitive il a murmuré à l’oreille d’un bourrin politique. Cela a donné un kouglof hongrois symbolique immangeable, depuis la politique de civilisation des vœux de 2008, en passant par la laïcité positive jusqu’à la princesse de Clèves qui, la Rolex au poignet et le karcher au poing, lirait la lettre de Guy Moquet sur le plateau des Glières, sans oublier le « travailler plus pour gagner plus » de Guizot. Mais cela a surtout donné le retour en force dans l’espace public des débats sur le droit du sang, sur l’Arabo-Musulman comme figure contemporaine du Juif traitre et apatride ou la déchéance de nationalité. Débats que l’on traîne encore aujourd’hui.

Avec la revue Golias et d’autres, nous n’avons pas attendu Patrick Buisson ou les derniers évènements outre atlantique pour identifier cet effroi devant la perte de sens humain, pour comprendre ce décalage entre les peuples et leurs dirigeants ou pour analyser cette course folle du capitalisme financier dérégulé qui exploite à outrance les ressources humaines et naturelles de la planète en nous emmenant dans une impasse écologique et sociétale. Mais ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est qu’il est dans la continuité d’une pensée politique bien française portée par un auteur que Patrick Buisson cite à peine, Maurice Barrès[5]. Ce grand écrivain, défenseur d’une identité française charnelle, anti parlementaire, nationaliste organique, boulangiste de la première heure, allié avec les blanquistes[6], proche des idées sociales de Jules Guesde[7], antisémite de conviction, a servi de modèle intellectuel à plusieurs générations politiques y compris, paradoxalement, Léon Blum. Son principal biographe Zeev Sternhell[8] nous rappelle surtout que cette alliance d’une pensée historiciste entre le nationalisme et la question sociale chez Barrès, auteur de la Terre et les Morts et des Déracinés, annonce à la fin du XIXe siècle le règne des bêtes sauvages de Camus ou l’avant troupe métallique du prochain siècle primitif de Paul Celan.


[1] Patrick Buisson, La Cause du Peuple, l’histoire interdite de la présidence Sarkozy. Paris Perrin 2016.

[2] Maurice Barrès, La colline inspirée, 1913 Editions du Rocher 2005. La colline de Sion en Meurthe et Moselle : « Il est des lieux ou souffle l’esprit »

[3] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est il le nom ? Paris, Editions Lignes 2007

[4] L’Etat Français : le régime du maréchal Pétain de  1940 à 1944

[5] Maurice Barrès, 1862-1923, écrivain et homme politique Français. Surnommé « le rossignol des carnages » par Romain Rolland.

[6] Les partisans d’Auguste Blanqui, 1805-1881, révolutionnaire socialiste non marxiste français

[7] Jules Guesde, 1845-1922, homme politique français. Socialiste révolutionnaire marxiste. Fondateur du Parti Ouvrier Français puis de la SFIO en 1905.

[8] Zeev Sternhell Maurice Barrès et le nationalisme français. Paris Arthème Fayard/pluriel 2016.

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