Francophobie africaine

Un sentiment contre la France existe en Afrique, ce n’est pas nouveau, il n’y a rien d’étonnant à cela : la France est une ancienne puissance coloniale et dans aucun pays l’accès à l’indépendance n’a été une partie de campagne. A l’inverse il existe aussi le sentiment d’appartenance à une aire culturelle autour de la langue française et une vision du monde partagée.

« Je ne peux ni ne veux avoir des soldats français sur quelque sol du Sahel que ce soit, à l’heure même que l’ambiguïté persiste à l’égard de mouvements antifrançais, parfois portée par des responsables politiques ». C’est clair et net. Vis-à-vis de l’opinion publique française, une semaine après la mort de 13 de nos compatriotes au Mali, le message peut porter. Vis-à-vis de l’opinion publique africaine, c’est moins sûr. C’est souvent le problème avec notre président : la méthode bousille le contenu. Un débat national sur notre stratégie militaire au Sahel est nécessaire et pour ce faire il entame sa réflexion par un acte d’autorité, un coup de menton, une posture : la convocation des cinq chefs d’Etat du G5 Sahel à Pau, la ville de garnison du régiment qui a payé le prix du sang le plus élevé dans l’opération militaire meurtrière du 26 novembre. Il le fait comme le ferait le directeur de l’administration territoriale au ministère de l’intérieur avec des préfets de département pour les sermonner et faire le point sur l’état d’esprit de leurs administrés. Il est certain que la forme de cette convocation n’améliorera pas l’opinion des Subsahariens sur le rôle de la France dans leur quotidien.

Un sentiment contre la France existe en Afrique, ce n’est pas nouveau, il n’y a rien d’étonnant à cela : la France est une ancienne puissance coloniale et dans aucun pays l’accès à l’indépendance n’a été une partie de campagne. A l’inverse il existe aussi le sentiment d’appartenance à une aire culturelle autour de la langue française et une vision du monde partagée. Mais que recouvre cette expression, « antifrançais », assez imprécise finalement ? C’est souvent le cas de tous les néologismes qui fleurissent quand il s’agit de décrire un processus de stigmatisation d’une catégorie de personnes. L’auteur de ces lignes qui vit et travaille en Afrique depuis plus de vingt ans voit évoluer chez les Africains qu’il fréquente la perception du rôle de la France dans les affaires africaines. Dans les discussions professionnelles ou entre amis, l’argument en néocolonialisme est prompt à sortir, comme une sorte de point Godwin[1]africain, cela fait partie de la rhétorique de base, un jeu presque ; mais jamais dans la rue, dans la vie quotidienne on ne sent de l’hostilité, au contraire, il y aurait plutôt une sorte de bienveillance comme pour des invités qu’il faut bien accueillir. Certes il y a eu des moments très critiques pendant les crises Ivoiriennes. « A chacun son Français »entendait-on à Abidjan au plus fort des émeutes lors des attaques militaires contre le régime de Laurent Gbagbo en 2004. Pendant le Forum Social Mondial de Dakar en janvier 2011, il n’était pas très prudent pour un Français d’aller pointer son nez dans un atelier panafricain animé par la FESCI[2]…on se disait Belge ou mieux, Suisse, et ça passait. Ce qui est nouveau depuis 10 ans ce sont les réseaux sociaux où l’information circule mais où, aussi, comme en France, la violence verbale, la haine et la désinformation se répandent à l’abri d’un écran d’ordinateur. Ils ne sont pas l’opinion publique mais participent de l’espace public où se joue le débat collectif. Le débat sur les intérêts de la France dans la région est légitime, les citoyens Africains s’y impliquent et comme en France, l’outrance et la bêtise côtoient les analyses pertinentes.  

Créé de toute pièce en 2014, le G5 Sahel qui devait mutualiser les moyens de lutte contre le terrorisme, apparait déjà comme un échec : son volet militaire n’est pas en place, le volet développement est ensablé dans la technostructure développementiste, les intérêts des pays membres divergent et les financements annoncés tardent. Alors qu’il devait être la réponse aux difficultés des cinq pays francophones alignés le long de la limite sud du Sahara, selon un découpage territorial fruit de l’administration coloniale française, l’intérêt même de cette nouvelle organisation sous régionale de pays qui n’ont que la savane arbustive et le désert en commun, est posé : l’insécurité se répand malgré la présence de militaires étrangers sensés lutter contre. Tout le monde voit bien que le G5 Sahel est une réponse institutionnelle en soutien à l’effort militaire français et pas autre chose, l’habiller d’un volet de développement est un supplément d’âme bien en deçà des problèmes structurels de la bande sahélienne. Est-il la bonne réponse politique alors que d’autres dynamiques d’intégration sous régionale existent et que le danger menace la seconde rangée de pays au sud ? Le lien entre la chute de Kadhafi en 2011, le raid djihadiste sur Bamako et l’intervention Serval de début 2013, est évident. La tentation de traverser le désert et la Méditerranée pour fuir des pays sans Etat et sans perspective d’avenir, est présente dans le quotidien des discussions de la jeunesse. Tout cela est visible, palpable, pas la peine d’être un expert en géostratégie pour voir les colères que suscitent ces situations. Il ne sert à rien de nier qu’au-delà de la lutte contre le terrorisme, ce sont la limitation des migrations, sous traitée aux pays de départ ainsi que les ressources minières et agricoles de ces mêmes pays, qui sont aussi au cœur de nos intérêts Français. Un tropisme touarègue chez les militaires français existe, c’est vieux comme la coloniale, pourquoi le cacher ? Que le MNLA[3]au nord Mali ait bénéficié d’indulgence voire de complicité est probable. Au-delà de l’impossibilité de politiques monétaires souveraines, le Fcfa concentre dans son intitulé même la réalité de l’insertion primaire du continent dans l’économie mondiale, c’est à dire la vassalité. Pourquoi s’en étonner alors que les hauts fonctionnaires mondialisés des institutions monétaires africaines, ceux qui pourraient réformer leur système monétaire, vivent de la parité fixe sur l’euro au détriment de politiques économiques autonomes ?

Aujourd’hui les actions de plaidoyer et de mobilisation pour changer les choses sont portées par des réseaux militants africains actifs où les associations françaises de solidarité sont présentes. Ces militants politiques qui ont déjà fait tomber des régimes ou contrecarré des élections truquées à l’avance (Burkina, Sénégal, Guinée) connaissent le rôle de la France dans le maintien au pouvoir de plusieurs dirigeants. Ce qui est reproché à la France, ce n’est plus d’avoir des chefs d’Etat africains aux ordres de la Françafrique et de l’Élysée, au garde à vous, le doigt sur la couture, à l’ancienne, tout cela est dépassé, non, le reproche est celui de légitimer un système d’élites dirigeantes. Des décideurs qui vivent de la grande corruption sur les cultures de rente, ceux qui prospèrent sur les richesses minières, autour des marchés publics, notamment des groupes français, sur le déni de la démocratie et sur les mandats présidentiels à répétition, ceux qui se contrefichent du démantèlement des services publics de la santé et de l’éducation, puisqu’ils se soignent en France et y envoient étudier leurs enfants. Les cinq chefs d’Etat convoqués à Pau appartiennent à des degrés divers à cette catégorie. Dans l’immédiat la présence militaire française dans la région ne peut être encore justifiée que par l’absence d’alternative politique ou militaire africaine réelle en réponse à l’aggravation des violences foncières, agraires, communautaires et de droit commun sur fond d’idéologie religieuse et de changement climatique.  

Que vont dire les dirigeants du G5 Sahel au Président Français ? Que leur régime politique corrompu est illégitime ? Que l’absence des services de base de l’Etat, faute de moyens financiers puisqu’ils sont détournés, poussent les gens dans le banditisme ? Que leurs armées mal payées terrorisent certains de leurs concitoyens ? Que les manipulations des divisions communautaires amènent les milices ? Que toutes ces situations dont ils ont la responsabilité, contribuent, quand elles n’en sont pas la première cause, à la chronicisation de la situation sécuritaire ? Non, bien sûr, mais c’est pourtant ce que diraient la plupart des citoyens africains à leur place. Aborder la question de notre présence au Sahel par une injonction de maître d’école, c’est sous-entendre que les Africains ne comprennent rien, comme le dit aussi Jean Michel Blanquer des grévistes du 5 décembre. C’est penser que les Africains ne sont pas dans notre camp, comme le dit des Gilets Jaunes le préfet de police de Paris. Ce manque d’intelligence politique des situations concrètes s’appelle tout simplement de la bêtise.  

 

[1]Du nom du chercheur Américain qui montre que plus une discussion dure, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les Nazis augmente.

[2]Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire. Syndicat étudiant proche du FPI de Laurent Gbagbo.

[3]Mouvement National de Libération de l’Azawad. Mouvement indépendantiste touarègue

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